River of grass

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« Laisse tomber le canoë. Ils n’auraient pas pu aller bien loin avec ça de toutes façons » dit Jacobs en donnant un coup de poing dans l’embarcation qui nous avait pourtant amenés jusqu’ici. Elle demeure appuyée contre la cabane . Jacobs s’en éloigne rapidement et nous lui emboîtons le pas. « Il va falloir qu’on se sépare. Tu peux le prendre avec toi Schaller, et elle vient avec moi. Comme ça, j’aurai au moins quelqu’un pour écoper l’eau »

Fort heureusement, ils nous ont laissé nous rhabiller avant de nous pousser dehors, sous la bruine. Jacobs a même pris la peine de donner à Mac le K-way appartenant à l’un de ses hommes. Pendant ce temps là, un autre type empaquetait nos affaires et me lançait le sac pour que je le porte. Si on doit aller loin, au moins on ne mourra pas de faim.

Jacobs est un gars vigoureux qui ne doit pas avoir plus de 25 ans. la pluie a lissé ses cheveux noirs, et il ne cesse de secouer la tête pour se débarrasser de l’eau. Il porte des lunettes à monture métallique, également trempées, et le fait de devoir les enlever pour essuyer les verres semble être sa seule et unique contrariété. Il les garde le plus longtemps possible jusqu’à qu’il n’y voit plus rien. Et quand il ne les a plus, je remarque qu’il est effectivement myope comme une taupe.

Jacobs et ses hommes ont amarré plusieurs canots à un petit ponton situé de l’autre côté du hummock, à l’opposé de l’endroit où nous avons accosté la nuit dernière. Ils sont équipés d’une voile qui leur permet de se déplacer plus facilement dans le marais. Mais toutes sont complètement détrempées à présent, et chacune pend sur son mât comme une vieille guenille. Les canots se cognent les uns contre les autres en tirant sur leur corde.

« Nous n’irons nulle part si le vent ne force pas » dit l’homme répondant au nom d’Hanscomb. Il déambule le long du ponton, ou plutôt de la grosse planche de bois qui surplombe l’eau. Il se penche au dessus de l’un des canots pour évaluer l’état de la voile, puis secoue la tête en signe de dépit.

Jacobs le suit en poussant Mac devant lui. « Le vent va bientôt se lever. Mais la pluie va reprendre en même temps. On ferait mieux de partir à la rame, avant d’être coincés ici et d’être obligés de tous nous réfugier dans la cabane de Kurt comme ces deux là l’ont fait. Comment tu t’appelles chérie ? »

Mac lui lance un regard glacial, qui semble le laisser indifférent. Il ne nous emmène que pour protéger ses arrières, il n’a que faire de nos vies.

« Elle doit bien avoir un nom, n’est-ce pas ? Ou bien tu l’as ramassée en route et amenée ici sans même lui demander ? » me demande Jacobs, tout en forçant Mac à s’asseoir dans le canot.

« Elle s’appelle Sarah » dis-je, en choisissant de l’appeler ainsi plutôt que Mac, sans bien savoir pourquoi. Il n’a pas besoin de tout connaître d’elle. « Elle s’appelle Sarah, et moi Harm »

« Peu importe » rétorque Jacobs en ricanant, avant de monter prestement dans le canot. « Sarah sait-elle comment on pagaie ? »

« Je sais faire un tas de choses » lui réplique Mac, d’un ton aussi glacial que son regard.

« Je n’en doute pas si on l’on en croit l’expression sur le visage du beau gosse qui est là. Mais est-ce que tu sais pagayer ? »

« Je sais pagayer » répond-elle finalement.

« Parfait » conclut Jacobs, en lui tendant une rame par dessus son épaule.

Un homme, Schaller je présume, me pousse vers un autre canoë, et le maintient en équilibre le temps que j’y monte et m’y installe. Ensuite, il me jette mon sac que je range tant bien que mal avec le reste des affaires déjà entassées sous mes jambes. Mon jean est toujours aussi rêche à cause de la boue, et j’ai quelques difficultés à me mouvoir dans le peu d’espace dont je dispose. Une fois déployée, la voile prend encore plus de place et je me demande bien comment ils vont réussir à la manœuvrer.

« Bien, Sarah et Harm, vous allez maintenant pouvoir admirer les Everglades comme il faut, et non pas de la manière stupide dont vous l’avez fait jusqu’à présent » dit Jacobs, en poussant sur le ponton pour en éloigner son canoë.

« Vous nous avez suivi ? » Tout en posant cette question, j’aide Shaller à pousser le bateau hors de l’embarcadère.

« On a vu les traces que vous aviez laissées pour tailler votre chemin jusqu’à la cabane. C’est comme ça qu’on vous a retrouvés. Mais quelle sorte de carte vous avez utilisé pour arriver là ? Ne savez-vous pas que vous auriez pu vous paumer définitivement là-dedans ? » demande Jacobs. Mac me lance un regard furtif, mais aucun de nous ne répond.

Toutes les embarcations suivent celle de Jacobs, on dirait une rangée de canetons en train de suivre leur mère. Comment ce gamin peut-il avoir acquis autant d’autorité ? Les armes ? D’après mes déductions, il les a vendues à Andy.

J’observe Mac, elle pagaie au moins aussi fort que les hommes. Cette enquête est loin de se dérouler comme je l’espérais. Une fois encore, elle regarde dans ma direction, m’adressant un sourire rassurant avant de se retourner.

Effectivement, rien ne se déroule comme prévu.

Maintenant, on n’a plus besoin de s’interroger sur la façon dont on va pouvoir cacher notre secret. Même si on parvient à sortir vivant de ce marais et à appréhender tous ceux qui sont impliqués dans ce trafic, on ne pourra pas empêcher Jacobs de parler.

L’amiral va être dans une colère noire. On s’est d’abord fait kidnapper comme des débutants, ensuite on s’est perdu dans les Everglades pour finir par être surpris dans une position compromettante par celui-là même que nous étions sensés pourchasser.

Je me demande à quoi ressemble le boulot d’avocat dans le civil ?

Jacobs emprunte une sorte de piste navigable au travers des herbes hautes. Le vent commence à se lever, et fait gonfler les voiles humides nous permettant d’avancer plus vite.

« Ce sont les voies qui ont été tracées par les Indiens pendant les guerres Seminoles (NdT) ». Jacobs hurle pour se faire entendre malgré le claquement des voiles et le vent qui souffle sur le marais. « C’est ce qui se rapproche le plus d’une route dans le coin »

Même si ce n’est pas encore ça, les voiles sont une aide bienvenue. Au moins, on n’a plus l’impression de s’embourber constamment dans le marais, la force du vent nous permet d’avancer. Tout en repoussant la lumière agressive du soleil, l’épaisse couverture nuageuse rend la température à peine supportable.

NdT : les Séminoles sont une tribu indienne du Sud-Est des USA, qui a donné son nom aux guerres qui l’ ont disséminée (ainsi que ses semblables) au 19e siècle
Les minutes défilent alors que nous glissons au travers du marais. Occasionnellement un alligator passe à proximité, mais visiblement ils se fichent de savoir que nous traversons son territoire. Des hordes d’oiseaux aquatiques s’envolent à notre approche, créant un somptueux ballet aérien alors qu’ils partent à la recherche d’un lieu plus paisible pour se nourrir.

Ce serait sympa de passer quelques jours par ici. Peut-être que je ferai ça au printemps prochain, au lieu d’aller faire de la voile. C’est sûrement plus agréable quand des gens ne vous y traînent pas contre votre volonté. Peut-être que Mac acceptera d’y revenir… Mais bon, ce n’est pas demain la veille. Tout pourrait bien se terminer avant que nous ne soyons rentrés à Washington.

J’entends Mac et Jacobs discuter de choses et d’autres au sujet des Everglades. « Je suppose que vous n’êtes pas de simples campeurs » demande-t-elle « qu’est-ce que vous faîtes exactement dans les parages ? »

« La même chose que vous deux… enfin, presque. On apprécie le paysage » ment-il. Il ajuste la voile au moment où le vent change de direction. Je sens Schaller faire de même, mais cette fois-ci, je me la prends en pleine tête.

« Eh… ne le tue pas encore ! » crie l’un d’eux à l’arrière, suscitant l’hilarité chez ses compagnons. Quelques soient leurs activités ici, ils connaissent parfaitement les lieux. Il ne nous faut pas longtemps avant d’arriver devant un autre abri, beaucoup plus grand que celui d’Andy.

Jacobs jette les amarres et attache le canot, les autres imitant son geste.

« Où sommes-nous ? » demande Mac, alors qu’il l’aide à monter sur le ponton.

« Nous sommes suffisamment près de la limite du parc pour utiliser un autre moyen de locomotion… plus rapide » répond-t-il. J’aperçois deux aéroglisseurs amarrés de l’autre côté de la plate-forme. Je m’extrais du canot et m’approche de Mac.

« Qu’est-ce que vous allez faire de nous ? ». J’observe Jacobs en train d’attacher tous les canoës ensemble avant de fixer la corde autour de la bitte d’amarrage.

« Votre voyage ne s’arrête pas là. Vous venez avec nous et je verrai quels sont les projets d’Elsworth vous concernant » répond Jacobs, en prenant Mac par le bras pour l’entraîner vers le premier aéroglisseur.
« En espérant qu’Harlan ne les descende pas » ajoute un autre, en rigolant.

Harlan Elsworth ?

J’ai vu ce nom là dans le journal hier. Harlan Elsworth est un écologiste. Un écologiste extrémiste qui crie à qui veut l’entendre qu’il empêchera coûte que coûte les producteurs de canne à sucre et leurs compagnies de poursuivre leur colonisation des Everglades et de ses environs.

On nous pousse Mac et moi séparément dans chacun des bateaux. Je grimpe sur l’un des sièges surélevés, alors qu’Hanscomb me tend des protège-oreilles. Les engins démarrent et un bourdonnement emplit les airs dans un énorme vacarme, créant d’incroyables vibrations.

J’essaie de me remémorer ce que l’article disait d’autre. Elsworth est recherché pour destruction de plusieurs milliers d’acres de canne à sucre près du lac Okeechobee, et pour avoir occasionné des millions de dollars de dégâts dans certaines propriétés. Il s’est lui-même baptisé « le sauveur » des terres humides de Floride.

Jacobs vole des armes pour les vendre à Andy, qui a son tour les revend à Elsworth et tout le monde est content. Ce que je ne comprends pas encore, c’est la place d’Andy au milieu ? Il doit y avoir une raison valable pour laquelle Jacobs ne traite pas directement avec Elsworth.

Une chose est cependant sûre et certaine, Mac et moi allons faire un bout de chemin avec des éco-terroristes.

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