A question unanswered II – Of faith and trust

Chapitre 2
9h30 EST
Quartier général du JAG
Falls Church, Virginie
– Amiral sur le pont !

– Repos, répondit l’amiral Chegwidden en entrant dans la salle de conférence.

Les officiers se détendirent et s’assirent pour la réunion d’état-major hebdomadaire.

– Pour commencer, colonel Mackenzie, bon retour parmi nous. J’espère que tout ce temps passé loin d’ici ne vous a pas gâtée.

– C’est un soulagement d’être de retour, monsieur.

– Ne parlez pas trop vite. Votre ami Halloway est déjà sur la liste des prochains procès.

L’amiral leva un dossier.

– Je présume que tout le monde a pris connaissance du rapport du colonel et du capitaine Rabb sur leur enquête à la base aéronavale de Patuxent River, correct ?

Il y eut un chœur de « oui, monsieur » tout autour de la table.

– Bien, parce que le Pentagone veut que ce soit réglé au plus vite. La publicité va être très importante à cause de la nature du programme Phoenix et personne n’est pressé de dire à ZNN comment un pilote a pu être si près de détruire le projet sans que personne ne le remarque. Lieutenant Roberts, vous requerrez.

Bud Roberts leva les yeux, stupéfait, alors que l’amiral faisait glisser le dossier jusqu’à lui.

– A vos ordres, monsieur.

– Le colonel Mackenzie vous assistera, mais elle devra rester derrière la table à cause de son implication dans l’affaire. Tout doit se dérouler exactement comme dans le manuel, sinon la presse nous dévorera tout crus. Lieutenant Singer, la triste tâche de défendre le capitaine Halloway vous revient.

Mac cacha rapidement sa déception alors que la jeune et ambitieuse lieutenant relevait la tête.

– Je ferais de mon mieux, monsieur.

– Je n’en doute pas. Aussi difficile que cela paraisse, vous devrez tous ignorer les aspects personnels de cette affaire. Quand vous serez au tribunal, le capitaine Rabb ne sera plus votre collègue et ami mais le témoin principal de l’accusation et la victime d’une tentative de meurtre. Vous connaissez la règle « éviter même l’apparence de l’inconvenance ». Le procès aura lieu dans huit jours à partir de mercredi. Ce sera tout.

Alors que les avocats se levaient pour partir, l’amiral haussa la voix, comme après réflexion.

– Oh, et colonel ?

Mac s’arrêta.

– Monsieur ?

– Dites bien des choses au capitaine Rabb. J’espère qu’il pourra bientôt reprendre le service.

– Merci, amiral. Je lui transmettrai.

A la porte, chacun partit de son côté. Bud attendait dans le bureau de Mac quand celle-ci arriva.

– Madame, je ne sais pas si je suis prêt pour ça.

– Ne vous sous-estimez pas. C’est une affaire importante, c’est sûr, mais l’amiral ne vous l’aurait pas confiée s’il n’avait pas une totale confiance en vous. De plus, ça devrait être vite bouclé. Nous avons toutes les preuves qu’il nous faut.

– Tant que vous êtes là pour me soutenir, madame.

– Toujours, Bud.

Elle sourit et ouvrit le dossier du haut de la pile posée sur son bureau.

Le lieutenant hésita.

– Colonel ? Je déteste écouter aux portes mais j’ai entendu l’amiral faire son rapport au SecNav la semaine dernière et il a dit que l’état du capitaine Rabb avait été critique. On ne nous a pas dit grand chose et je me demandais si vraiment il…je veux dire, était-ce si près ?

Des souvenirs affluèrent dans son esprit : la vision de Harm évanoui, son corps immobile contre le sien, ses mains pleines d’un sang qui ne partait pas, l’attente durant cette nuit sans fin.

– Oui, dit-elle doucement. Nous avons failli le perdre, Bud.

Le jeune homme pâlit mais acquiesça solennellement.

– On va coincer ce salaud.

Mac le regarda s’en aller et sut immédiatement qu’il le pensait vraiment. Elle n’avait jamais entendu le moindre juron sortir de sa bouche auparavant, mais Harm était son mentor et ami, et il prenait ça très au sérieux. Cette affaire avait immédiatement monopolisé l’attention de tout le bureau – l’accusé s’en était pris à l’un des leurs. Singer n’aurait que très peu d’alliés. En réalité, se dit le chef d’état-major, cela ne la dérangerait probablement pas le moins du monde.

A la fin de la journée, elle rassembla les cartes de bon rétablissement et les cadeaux qui s’étaient accumulés sur le bureau de son équipier et sortit sur le parking. En roulant vers l’appartement de Harm, elle pensa aux charges retenues contre Halloway : falsifiscation de documents, obstruction à la justice, tentative de destruction de la propriété du gouvernement, voies de fait, tentative de meurtre. Quand on avait à faire face à une telle liste, ajouter « conduite inconvenante » semblait presque redondant.

– Bonsoir, chéri, je suis rentrée, plaisanta-t-elle en entrant dans l’appartement.

Elle posa son porte-documents et son calot sur le comptoir. Harm leva les yeux de son livre et sourit.

– Comment s’est passée ta journée, mon cœur ? répondit-il avec bonne humeur depuis le canapé.

– Pas trop mal. J’ai bouclé l’affaire Grayson cet après-midi. Tenez, Harriet nous a fait des brownies.

– Ai-je déjà dit ces derniers temps combien j’aimais Harriet ?

– Lèche-bottes.

Mac disparut dans la salle de bains et en sortit vêtue d’un jean et d’un T-shirt des Marines.

– Comment vous sentez-vous ?

– Mieux maintenant que j’ai de la compagnie.

Elle l’étudia un moment.

– Votre épaule ne vous fait pas trop souffrir ?

– Eh bien…

– Vous n’avez pas pris la Vicodine, hein ?

Il évita son regard.

– Je dois me débarrasser de ces trucs, se défendit-il.

– Pas comme ça. Et de toute façon, la dose n’est pas très élevée. Que cherchez-vous à prouver en souffrant ?

Sans attendre sa réponse, elle attrapa les cachets, versa un verre d’eau et lui tendit le tout.

– Ce n’est pas une requête.

Secouant la tête, il acquiesça.

– Vous les Marines, vous êtes de terrifiants garde-malades.

– Hey, si vous êtiez un Marine, je vous aurais déjà fait faire des pompes.

Pendant qu’ils mangeaient des pâtes pour le dîner, elle lui parla du procès Halloway. Il écouta attentivement, le visage impassible, mais elle savait qu’il voulait désespérément retourner travailler. Surtout maintenant.

– Je pense que je devrais être contente que Singer soit sur l’affaire, conclut-elle. Au moins, de cette manière, je n’ai pas à m’inquiéter d’avoir trop de sympathie pour la défense. Mais je ne peux pas dire que j’ai confiance en elle.

– Moi non plus.

Harm prit un des brownies d’Harriet.

– Bud sera très bien. Cependant, je suis content que vous soyez avec lui.

– Oui, il est plutôt nerveux. Mais au moins cette fois nous n’avons pas à nous demander si le suspect est coupable ou non. Nous savons exactement ce qui s’est passé.

– Mm-hmm. Je pense que j’ai un but maintenant. Je dois retourner au bureau la semaine prochaine.

– Non, vous ne…

– Détendez-vous, Mac, j’irais doucement. Je ferais du temps partiel s’il le faut. Mais je veux être là pour vous aider à vous préparer, et je veux définitivement être là pour le début du procès. Vous savez que vous ne pourrez pas me faire changer d’avis.

– Je n’essaie pas de vous retenir, Harm. Je m’inquiète seulement de vous voir aller trop vite.

Elle se leva pour débarrasser la table.

– Je suis impatiente de vous voir essayer d’enfiler votre uniforme avec un seul bras.

– Sadique. Hey, vous pourriez m’aider à enlever ces bandages ? J’ai vraiment besoin d’une douche.

– Bien sûr, accordez-moi une minute.

Pendant qu’elle débarrassait la table, il avait réussi à enlever son écharpe et se débattait avec sa chemise. Amusée, elle secoua la tête et la lui ôta. Elle continua et enleva l’épaisse gaze qui entourait son abdomen, se faisant aussi douce que possible avec les sparadraps sur sa peau nue. Les compresses tombèrent et elle fut brutalement confrontée à une inégale rangée de points de suture noirs et affreux. Elle respira profondément, elle n’avait encore jamais vraiment vu la cicatrice. Elle cacha son horreur en passant derrière lui pour s’occuper de son épaule, mais ce n’était pas beaucoup mieux. Alors qu’elle fixait le bleu qui entourait sa profonde blessure, sa main commença à trembler.

Il sentit son hésitation et se retourna.

– Mac ?

– Je…je suis désolée. Je pense que la réalité m’a tout à coup heurtée de plein fouet. Je veux dire, je sais ce qui s’est passé. J’étais là. Mais je n’arrive pas à m’habituer au fait que vous – presque…

Sans un mot, il l’entoura de son bras valide et l’attira près de lui, quelque peu surpris mais prêt à la réconforter.

– Je vais bien, murmura-t-il. Je suis là et mon état s’améliore. Grâce à vous. Ne pensez pas aux presques.

– C’est facile à dire pour vous. Vous ne vous rappelez pas cette nuit-là.

Elle se dégagea de sa légère étreinte.

– Harm, j’étais terrifiée. Ça me terrifie toujours d’y penser. Et c’est la vérité.

Ce n’était pas facile pour elle de l’admettre, il le savait bien.

– Je me souviens un peu. Je me rappelle surtout avoir été assez terrifié moi-même. J’avais l’impressions que tout se refermait autour de moi, et j’avais peur de ne pas pouvoir revenir vous aider. Quand je l’ai vu avec ce pistolet…

Il secoua la tête.

– On a eu de la chance, hein ?

– Eh bien, nos chances semblent augmenter quand on est coincé ensemble.

– Pas d’objection.

Réalisant tout à coup à quel point ils étaient proches, il ôta sa main du bras de Mac.

– Je crois que je devrais prendre cette douche.

– Allez-y, je vais repasser mon uniforme pour demain.

Et c’est ce qu’elle fit, effaçant soigneusement les plis de sa chemise et espérant que cette tâche toute simple ôterait de son esprit les souvenirs de cette nuit-là. Ce n’était pas seulement l’angoisse de l’attente : c’était la prise de conscience qui en avait résulté et l’avait forcée à affronter la myriade d’émotions que le simple nom d’Harmon Rabb évoquait. Qu’aurait-elle fait s’il était mort cette nuit-là ? Qu’aurait-elle ressenti si elle ne devait plus jamais revoir ce magnifique sourire ?

Pas maintenant, se dit-elle. Pour l’instant, il devait guérir, et toutes les autres questions devraient attendre. Elle débrancha le fer à repasser et s’installa pour fixer ses galons sur sa veste.
3h28
Nord d’Union Station
Washington, D.C.

Le canapé était vraiment confortable, s’était-elle rendue compte. C’était la troisième nuit qu’elle y dormait et elle pensait sérieusement à s’en procurer un semblable pour son propre appatement. Non pas qu’elle avait beaucoup d’invités à installer sur le canapé. Néanmoins, elle se sentait de plus en plus à l’aise chez Harm.

Ce fut avec une légère surprise que Mac se réveilla au milieu de la nuit sans savoir vraiment pourquoi. Quelque chose n’allait pas, et instinctivement elle se leva pour aller voir son ami.

Son instinct était juste. Il était rouge et sa peau luisait de transpiration. Sa respiration était laborieuse et il n’arrêtait pas de remuer entre les draps. D’une manière ou d’une autre, elle avait dû l’entendre de l’autre bout du loft, et maintenant elle s’assit à côté de lui et posa une main sur son front.

– Harm, appela-t-elle doucement.

Ses paupières frémirent mais il n’ouvrit pas entièrement les yeux.

– Mac ? demanda-t-il d’une toute petite voix, presque enfantine.

– Vous avez de la fièvre, flyboy. Ne vous inquiétez pas – les médecins ont dit que ça pouvait arriver. Votre corps est juste en train de s’habituer à tout ce nouveau sang. Ça désorganise complétement votre système immunitaire. Comment vous sentez-vous ?

– Pitoyable, marmonna-t-il. Au secours.

– Une seconde. Je reviens tout de suite.

Elle rapporta un linge humide et le passa sur sa peau brûlante.

– Ça va mieux ?

– Ouais…

Elle sourit avec sympathie.

– Je souhaiterais pouvoir faire plus, mais ils m’ont prévenu pour le mélange de médicaments. Vous allez devoir faire avec. Vous pensez pouvoir vous rendormir ?

– Aucun problème…

Il était à peine conscient.

– Mac ?

– Oui ?

– Restez un peu…OK ?

– Bien sûr.

Elle continua à passer le linge frais sur son visage et sa poitrine, espérant que ce petit geste pourrait aider, même de manière intangible. Alors qu’il replongeait dans un sommeil agité, elle attrapa le téléphone sur la table de nuit et composa un numéro.

– Tiner, c’est le colonel Mackenzie. J’espère que vous aurez ce message avant l’arrivée de l’amiral. Je ne viendrais pas travailler ce matin – le capitaine Rabb a une forte fièvre. Ce n’est pas grave mais je dois garder un œil sur lui et m’assurer que ça ne s’aggrave pas. J’espère être là vers 1300 mais comme je ne vais pas au tribunal aujourd’hui, ça ne devrait pas poser de problème. Si l’amiral pique une crise, je prendrais tout sur moi. Il peut me joindre chez le capitaine. Merci, Tiner.

Quand Harm sera remis, pensa-t-elle, il sera royalement furieux de savoir que son état médical a fait partie des potins du JAG. Cependant, pratiquement au moment où elle raccrochait, il s’agita de nouveau, pris dans les angoisses d’un cauchemar.

– Non, gémit-il faiblement. S’il te plaît, ne pars pas.

– Harm, tout va bien. Vous êtes en sécurité.

Elle grimpa sur le lit à côté de lui et posa la main sur sa joue. Mais ce contact ne semblait pas le calmer.

– Ne pars pas…

Se demandant ce qu’il voyait, elle repoussa tendrement ses cheveux sombres.

– Je ne pars pas, le rassura-t-elle.

– …je t’aime.

Elle se figea instantanément, n’en croyant pas ses oreilles.

– Harm, dit-elle lentement, à qui parlez-vous ?

Perdu dans un monde créé par la fièvre, il ne sembla pas l’entendre. Mais quand elle ôta sa main, son corps se raidit.

– Sarah ? murmura-t-il faiblement.

Elle se détendit un peu et lui serra la main.

– Je suis là, répondit-elle doucement. Reposez-vous maintenant, d’accord ?

Finalement, son sommeil sembla s’apaiser, et elle resta à méditer sur ce qui venait juste de se passer. Ce n’était pas à elle qu’il parlait, pensa-t-elle. Ça ne se pouvait pas. Il avait simplement reconnu sa voix, c’était tout. Avoir dit « ne pars pas » – ça pouvait s’adresser à n’importe qui, à son père, à n’importe laquelle de sa collection d’ex petites amies.

Diane. Il devait avoir vu Diane. Il avait entendu la voix de Mac, et quelque part son exprit avait confondu les deux femmes qui se ressamblaient tant. Pour ce qu’elle en savait, il le faisait tout le temps. En fait, peut-être pas. Selon Bud, et selon Harm lui-même, elle n’avait rien de commun avec le lieutenant assassiné ; mais comment savoir avec certitude ce qu’il voyait quand il la regardait ?

Harmon Rabb n’était pas du genre à étaler ses émotions au grand jour. Elle n’avait jamais pu lire ses sentiments envers elle. Mais il n’avait jamais nié avoir aimé Diane, et elle lui avait été enlevée. Peut-être que les questions sans réponse le hantaient toujours.

Mais il m’a appelé Sarah… ?

Elle se força à enterrer l’énervement que lui procuraient ces incertitudes tout au fond de son esprit. Il était malade, il souffrait, et il ne savait pas ce qu’il disait. C’était tout ce qu’il y avait à savoir.

– Bonne nuit, murmura-t-elle.

Elle se réinstalla dans le canapé pour quelques heures de sommeil supplémentaires.

Quand son horloge interne lui indiqua 0900, elle n’était pas totalement sûre de s’être endormie. Jurant silencieusement, elle se leva et retourna à la chambre. Harm semblait ne pas devoir se réveiller avant des heures, mais à son grand soulagement, la fièvre avait diminué. Après tout, peut-être pourrait-elle aller travailler aujourd’hui.

Dix minutes sous la douche la soulagèrent d’un peu de sa tension, et elle se sentait presque humaine alors qu’elle brossait ses cheveux humides et boutonnait son chemisier. Elle fut alertée par le bruit d’une clé dans la serrure ; elle n’eut que le temps de se demander dans quel tiroir Harm rangeait son arme avant que la porte ne s’ouvre, et alors elle se retrouva face à face avec Renee Peterson.

Mac se ressaisit rapidement et parla la première.

– Renee, bonjour. Je croyais qu’Harm ne vous attendait pas avant la fin de la semaine.

L’autre femme avait un air stupéfait.

– Apparemment non, répondit-elle avec tout le sang-froid dont elle était capable.

Mac comprit alors ce qu’elle avait dû penser.

– Je suppose qu’il ne vous a pas dit que je restais avec lui. Ecoutez, ce n’est pas ce que ça a l’air d’être. Je suis ici seulement jusqu’à ce qu’il soit remis sur pieds, mais maintenant que vous êtes rentrée, je suis sûre qu’il voudra que vous restiez.

Les mots se bousculaient dans sa bouche alors qu’elle se hâtait d’expliquer.

Renee la regarda comme s’il lui avait poussé des ailes.

– J’ai dû manquer quelque chose. Il a vraiment besoin d’une baby-sitter pour une épaule démise ?

Mac la regarda avec surprise. Oh mon Dieu. Elle ne sait pas. Putain, Harm.

– Je crois que je comprends maintenant, dit-elle doucement. Vous devriez vous asseoir pour entendre ça.

– De quoi parlez-vous ? Qu’est-ce qui se passe ? Harm va bien ?

– Maintenant, oui, mais – Renee, il ne vous a pas tout dit. Quand nous étions à Pax River, Harm ne s’est pas juste froissé un muscle. Il a été poignardé. Il va mieux, mais il a été gravement blessé.

Son visage devint blême, mais tout à son honneur, la réalisatrice souvent frivole resta calme.

– Poignardé…à quel point était-ce grave ? Sa vie a-t-elle été en danger ?

Mac acquiesça silencieusement et Renee retint son souffle. Sans un mot, elle se rendit à la chambre et fut confrontée à une vision totalement inattendue. Pour la première fois, la femme à l’intérieur du Marine se sentit désolée pour Renee. En tant que sa partenaire, Mac avait traversé avec lui la souffrance et la maladie, le chagrin et la colère, et même un peu de folie. Renee avait beau être sa petite amie, elle ne connaissait de lui que l’image sans défaut qu’il montrait au monde. Il était clair qu’en ce moment elle n’était pas prête à le voir autrement que parfait.

Renee fit un pas vers le lit où Harm dormait toujours, inconscient de sa présence. Elle vit les épais bandages ainsi que le bleu à sa tempe et qui commençait à disparaître.

– Mon Dieu, souffla-t-elle alors que ses yeux s’emplissaient de larmes. Pourquoi est-ce qu’il ne me l’a pas dit ?

– Je suis certaine qu’il ne voulait pas vous inquiéter, suggéra Mac sans grande conviction. Il n’y avait pas grand chose que vous auriez pu faire à ce moment-là, et…

– J’aurais pu être avec lui. Je pensais qu’il l’aurait voulu. Je ne comprends pas.

De choquée, son expression devint blessée.

– Et puis, il vous avait, non ?

Prise au dépourvu, Mac se contenta de détourner les yeux. Renee secoua la tête.

– Je suis désolée. Ce n’était pas juste. Je devrais être reconnaissante qu’il ait une telle amie. Mais je suis une femme – je ne peux pas m’empêcher d’être jalouse parfois.

– Je comprends, mentit-elle avec aisance. Je pense que je vais aller au JAG. Quand il se réveillera, dites-lui que je reviendrai plus tard.

– D’accord. Merci, Mac. Je sais que vous essayez d’aider.

Comment savez-vous ça ? se demanda-t-elle, mais elle hocha la tête avec un sourire à demi sincère. Elle attrapa sa veste d’uniforme et se dépêcha de sortir, juste au moment où Harm remuait et ouvrait les yeux.

– Mac ? appela-t-il faiblement.

– Elle est allée travailler, Harm. C’est moi.

Il cligna des yeux et lui lança un regard en coin.

– Renee. Tu es rentrée tôt.

– On a tout fini la nuit dernière.

Elle le regarda lutter pour s’asseoir tout en contrôlant soigneusement ses propres réactions.

– Je crois que j’ai quelques explications à donner, hein ?

– Eh bien, Mac a plutôt bien joué ce rôle, mais elle ne pouvait pas vraiment fournir de justification.

Son apparence froide se dissipa.

– Pour l’amour du ciel, Harm, comment as-tu pu me cacher ça ? Tu aurais pu mourir ! Comment est-ce arrivé ?

– Les civils avec qui nous travaillions étaient en danger. Renee, c’était pratiquement des gosses. Je ne pouvais pas les abandonner. Le temps que l’on réussisse à te joindre, tout était terminé.

– Alors tu as décidé de me mentir pendant une semaine et demie ?

– Est-ce que tu m’aurais cru cette fois, ou est-ce qu’il aurait fallu un mot du chirurgien ? lança-t-il avec colère.

Il se calma rapidement en la voyant reculer, blessée.

– Attends, ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu as raison, et je suis désolé. Bien sûr que j’aurais dû t’en parler. Je crois… que je pensais te protéger.

– Pourquoi aurais-je besoin d’être protégée ? Parce que je ne vis pas dans le même monde « vérité, justice et le peuple américain » que toi ?

Elle secoua la tête.

– Je sais que je ne t’ai pas beaucoup soutenu au début, mais j’essaie de comprendre, et j’ai besoin d’aide. Je peux accepter que tu n’aies pas besoin de moi derrière toi tout le temps. Je ne suis pas sûre que tu aies vraiment besoin de quelqu’un. Mais je commence à me demander si tu veux même de moi ici.

– Ne dis pas ça.

Il se leva, ne sachant pas trop comment s’expliquer.

– Ton soutien est important pour moi.

– Si c’était vrai, tu m’aurais appelée et demandé de rentrer. Je serais là pour m’occuper de toi au lieu de…

– Au lieu de Mac, finit-il doucement. Est-ce là le problème ?

– Non. Toi et moi, voilà le problème. On est bien ensemble, à parler de musique ou de basket, mais quand on en vient à nous, on ne communique pas. Dieu sait que j’ai essayé, mais je pense en avoir appris plus sur ce qui te motive par une seule conversation avec ta mère que par toi.

Des larmes brillaient dans ses yeux mais Renee Peterson n’était rien moins que fière.

– Je veux être avec toi, Harm. Je le veux vraiment. Mais je ne peux pas continuer à frapper à la porte et attendre que tu te décides à me laisser entrer.

Il la fixa du regard, incapable de nier ce qu’elle avait dit. C’était vrai qu’il avait voulu la présence de Mac, pas la sienne. C’était vrai qu’il se retenait quand il était avec elle. Mais putain…

– J’ai essayé de te laisser entrer. J’ai essayé de te parler de moi et de ce que je suis, depuis le premier jour. Tu n’as pas voulu entendre. Les dress whites et les DFC ( Distinguished Flying Cross) ne me définissent pas. Si tu veux vraiment être avec moi, tu dois savoir que je suis infailliblement lié à mon devoir. Quand quelqu’un a besoin de mon aide, je la lui donne et peu importe où et quand. Si ça veut dire que je dois risquer ma vie, je la risque. Ce n’est pas facile de vivre avec, pour personne. Mais c’est ce que je suis. Tu es sûre de pouvoir vivre avec ça ?

Elle attendit un long moment avant de répondre.

– Je pensais en être capable, dit-elle finalement. Après tout ceci…je n’en suis plus aussi sûre.

Il acquiesça lentement – sa réponse ne le surprenait pas vraiment.

– Alors, que fait-on maintenant ?

– J’ai besoin de réfléchir à certaines choses.

Tristement elle chercha ses clés.

– Je t’appelle dans quelques jours, d’accord ?

– D’accord.

Ils ne firent pas un mouvement pour se prendre dans les bras ou s’embrasser. Elle sortit rapidement et le laissa méditer sur les effets de ce qu’il venait de mettre en branle.

– Très malin, Rabb, marmonna-t-il pour lui-même. Quand une femme est furieuse contre toi, tu lui sors le grand jeu du devoir et de l’honneur. Magnifique.

D’un autre côté, il le pensait vraiment. Ils étaient ensemble depuis presque un an et elle ne voyait toujours pas. Cette relation valait-elle encore la peine d’être sauvée ?

18h24 EST
Même endroit
La première chose que Mac entendit en ouvrant la porte fut quelques notes maladroites jouées à la guitare. Assis sur l’appui de fenêtre, Harm arrêta de jouer quand elle entra et lui offrit un sourire triste.

– Pas facile avec une épaule en compote, commenta-t-il en posant avec difficulté la guitare sur un fauteuil.

Elle l’étudia attentivement.

– Vous voulez parler de ce matin ?

– Qu’y a-t-il à en dire ?

– Bel essai. J’aurais pu y croire, sauf pour deux choses. Un, même avec l’épaule en compote susmentionnée, je peux dire ce que vous jouiez quand je suis entrée.

Il grimaça, sachant qu’il étais pris – la chanson était « Walk Away, Renee ».

– Et deux, j’ai vu son visage quand elle vous a vu aujourd’hui . Harm, je sais que je n’ai pas à en parler, mais c’est une drôle de manière d’entretenir une relation. Comment avez-vous pu lui faire ça ?

– Je ne sais pas, Mac. C’est juste que je ne pouvais pas le faire.

Il regarda par la fenêtre, le visage indéchiffrable.

– Tout ce que j’ai fait était de repousser l’inévitable, de toute façon. Elle doit enfin accepter tout ce que je suis, que ça lui plaise ou non. Malheureusement, ça inclut maintenant le manque de franchise. Parlons d’autre chose, OK ?

– Si c’est ce que vous voulez.

Elle retira sa veste et envoya valser ses chaussures.

– Vous allez manifestement mieux.

– C’est vrai, merci. J’aimerais juste pouvoir utiliser ce foutu bras. Mais j’ai l’intention d’essayer de faire le dîner. Prête pour du mexicain ?

– Toujours. Vous allez avoir besoin d’aide. Laissez-moi le temps de me changer.

En trente secondes chrono, elle avait quitté son uniforme et enfilé son jean favori. Harm était déjà en train de fouiller dans le frigo. Avec un regard désapprobateur, il en sortit un Beltway Burger dans son emballage et à moitié mangé.

– Vous me corrompez, Marine.

– Et ça marche ?

– Impossible. Je suis un vrai roc.

Il laissa tomber la « macho attitude » et roula les yeux.

– Vraiment. Spécialement maintenant. Je pourrais même être capable de courir un mile à Noël.

– Vous y arriverez. Gardez confiance.

Mac plongea dans l’armoire et en sortit une casserole.

– Comment vont les choses au JAG ?

– On est très occupé, comme d’habitude. Mais c’est terriblement ennuyeux sans notre soi-disant tête pensante personnelle.

Elle fit le tour et le rejoignit alors qu’il éminçait prudemment les légumes avec une seule main.

– Sérieusement, tout le monde demandait de vos nouvelles.

– Je pense qu’ils se demandent quand je ramènerais mes six heures au bureau.

– Bien sûr que non. Ils savent ce qui s’est passé. Personne ne s’attend à ce que vous soyez invincible, et après…

Il haussa un sourcil.

– Après quoi au juste ?

Elle hésita.

– Bud travaillait sur sa liste de preuves, et il se trouve que par hasard Harriet a vu des photos – ah, des photos de vos blessures que les enquêteurs ont prises avant votre passage au bloc. Elle étaient plutôt moches.

– Je m’en doute. Comment fait Harriet pour toujours tomber sur ce genre de choses ?

– Je ne sais pas, mais elle en était toute retournée. En une demi-heure, tout le plateau en parlait. Ils pensaient que vous étiez courageux avant, mais maintenant vous êtes une vraie légende.

– Bien sûr, c’est parce que je montre un parfait exemple. Refuser des soins pour me retrouver dans une situation dangeureuse sans y être préparé. Ils vont enseigner cette tactique à l’ Académie l’année prochaine, c’est sûr.

– J’espère que vous avez mieux que ça pour la barre, la semaine prochaine.

– J’ai toujours mieux, pas vrai ?

Il lui sourit, d’un sourire presque aussi éclatant que d’habitude. Elle lui rendit son sourire.

– Vous allez vraiment mieux. La nuit dernière, vous déliriez pratiquement. Les anti-douleur et la fièvre ne font apparemment pas bon ménage.

– Eh bien, j’apprécierais si vous gardiez ça pour vous. La vérité est que je ne m’en souviens pas tellement. J’ai dit quelque chose ?

Elle leva les yeux, alarmée.

– Quoi ?

– Vous m’avez dit que j’avais parlé dans mon sommeil. J’ai dit quelque chose de stupide ?

– Pas que je me souvienne.

Vous avez juste dit « je t’aime » à une mystérieuse femme, c’est tout. Elle fit mine de s’occuper des tortillas.

– Moins d’une semaine avant le procès. Je ne suis toujours pas sûre que je devrais être à la table pour celui-ci. Je veux dire, j’étais témoin aussi. Ça ne suggère pas un parti pris ?

– Vous étiez témoin seulement de la moitié des charges. La plus importante, c’est la tentative de meurtre, et celle-là, c’est mon territoire.

– Ne me le rappelez pas. Bud a pris rendez-vous avec Kara Donnell. Elle doit venir lundi pour revoir son témoignage.

Son visage s’éclaira en entendant ça.

– Comment va Kara ?

– Plutôt bien, je crois. Le programme Phoenix est plus ou moins remis sur les rails, alors elle a de l’occupation, mais elle ne semble pas trop ennuyée de s’en éloigner pour un temps.

– Des nouvelles de Scott ?

Elle secoua la tête.

– Il est juste parti. J’ai dit à Bud de ne pas s’embêter à trop essayer de l’assigner à comparaître. Il n’apporterait pas grand chose à l’affaire, et ça détruirait sa vie. Je crois que Kara est en plein dans le processus de négation d’avoir même entendu parler de lui.

– Ça doit faire mal de savoir qu’il était impliqué dans tout ça. Peu importe ses intentions.

Harm soupira.

– Pauvre gosse.

– Kara ? Allez, vous aviez promis d’arrêter de la traiter de gamine. Vous lui confieriez votre avion mais vous insistez toujours pour jouer les grands frères.

– Je ne peux pas m’en empêcher. Rien que de la regarder me rappelle à quel point je suis vieux.

– Harm ! Vous êtes un peu jeune pour la crise de la quarantaine, non ?

– Accordez-moi une pause, d’accord ? Je n’ai pas le droit de réfléchir un peu après avoir frôlé la mort ?

Il avait dit ça avec désinvolture mais ça n’amortit pas la dureté des mots.

– Arrêtez de dire ça, dit-elle doucement. Comment pouvez-vous être aussi insouciant avec ça ?

– Je ne le suis pas, je crois. C’est juste que je trouve plus facile de vivre avec de cette manière.

Il posa les assiettes sur la table et s’assit, troublé.

– J’ai eu énormément de temps pour réfléchir ces derniers jours, et j’ai commencé à me demander ce que j’avais fait de la moitié de ma vie. Je ne regrette pas mes choix mais…

Il secoua la tête.

– Bon sang, pourquoi je perds mon temps avec quelqu’un qui ne veux pas de moi pour ce que je suis ?

Mac ne savait que répondre. Elle se posait la même question depuis que Renee était apparue dans l’histoire, mais elle s’était toujours dit qu’il savait ce qu’il faisait, qu’il devait y avoir quelque chose de spécial que les autres ne voyaient pas.

– Vous ne voyez pas vraiment ça ainsi.

– Peut-être pas, mais vous oui. Et je commence à me demander pourquoi je ne vous ai pas écoutée.

– Moi ? Depuis quand ai-je le pouvoir de veto sur votre vie amoureuse ?

– Allez, Mac. Vous n’aimez pas la moindre chose en Renee. Vous avez passé des mois à essayer de découvrir ce que je lui trouvais. Admettez-le.

Zut. Il m’a eu.

– Peut-être, concéda-t-elle. Que lui trouvez-vous, alors ?

Son regard se fit lointain.

– Je ne sais plus, murmura-t-il d’un ton rêveur. Peut-être une pause dans le chaos qu’est ma vie. Le calme au milieu de la tempête. Mais ça fait partie du problème. Ce n’est pas seulement elle, quand on y pense. J’ai tout un passé de relations avec des femmes avec lesquelles je n’ai rien en commun. Renee, Jordan, Bobbi, Annie…

Il sourit, mais sans joie.

– Ce ne sont pas des rendez-vous mais des distractions. Peut-être est-ce aussi tout ce que je représente pour elle – quelqu’un qui les distrait du reste de leur vie. On fait semblant que ça n’a pas d’importance, mais à la fin de la journée, on vit tous les deux un mensonge dont nous avons conscience. Et je ne le veux plus. La vie est trop courte pour être avec quelqu’un qui ne nous connaît pas vraiment.

Déconcertée par cette franchise si peu caractéristique de son ami, elle considéra ce qu’il avait dit. Est-ce que Mic la connaissait vraiment ? Avant qu’elle ait pu répondre, Harm roula les yeux et elle vit que ce moment d’apitoiement sur soi-même était passé.

– Seigneur. Je suis hors jeu pendant un moment, et tout à coup je suis un biscuit du destin. Pourquoi me supportez-vous, ninja girl ?

Elle n’avait qu’une seule réponse en tête.

– Parce que je vous apprécie pour ce que vous êtes, répondit-elle avec honnêteté.

Elle fut récompensée par un vrai sourire.

– Merci, Mac, dit-il, surpris et flatté. Ça signifie beaucoup pour moi. Et c’est entièrement réciproque.

Leurs regards s’accrochèrent, et au bout d’une minute, elle brisa ce lien en détournant les yeux.

– Les fajitas refroidissent. Mangeons.

Très sentimental, tout ça, en effet.

Chapitre 3

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