Aftermath

AFTERMATH

CHAPITRE 4

Audrey Le était orpheline. Ce n’était pas un fait agréable, mais un qu’elle avait accepté il y a
longtemps. Elle n’avait personne… et n’appartenait à personne. C’est sur cette constatation
qu’elle avait bâti sa vie. Elle avait entrepris son propre chemin dans le monde sans l’aide de
personne, parce qu’il n’y avait personne vers qui se tourner. Son oncle avait subvenu à ses
besoins par obligation familiale, mais n’avait jamais montré que du mépris pour sa nièce
métisse. Donc, par la même occasion, sa tante et tous les voisins de la communauté
traditionnelle où elle avait été élevée.

Votre père. En deux mots, l’officier du JAG avait complètement bouleversé le monde
d’Audrey.

Pendant un moment, elle ne put tout simplement plus respirer. Ses jambes semblaient en
coton. Instinctivement, elle tituba vers l’un des bancs en pierre alignés dans la cour, se
laissant tomber dessus avant de s’écrouler. La rigidité des coins de la pierre lacéra sa main à
l’endroit où elle agrippait le siège.

« Savez-vous qui il est, Monsieur ? » Elle entendit les chaussures du Capitaine Rabb sur le
ciment lorsqu’il se plaça face à elle. Elle n’osa pas lever les yeux.

« Oui. » A sa surprise, le capitaine se tourna et s’assit sur le banc à ses cotés. Le geste
familier l’effraya plus qu’autre chose. L’une des raisons pour lesquelles elle aimait l’armée
était parce qu’il y avait toujours un protocole à suivre – une bonne façon de se comporter dans
chaque situation. Le formalisme des règles militaires lui donnait un sens de sécurité que le
capitaine venait juste de violer. Elle dut se retenir de s’en aller.

Audrey se mordit la lèvre, se forçant à poser la question la plus importante. « Est-il en vie ? »

Le Capitaine Rabb lui lança un regard indéchiffrable. « Oui »

Audrey fixa le sol. Elle ne savait pas quoi dire—comment réagir. Devait-elle être heureuse
que la pièce manquante de sa vie apparaisse soudainement ? Et si elle ne l’aimait pas ? Si il
était quelqu’un d’horrible – un criminel ou un espion ou n’importe quoi ? Et si il ne voulait
rien avoir à faire avec elle ? Il avait sûrement sa propre famille quelque part. Et pourquoi un
JAG venait-il lui dire ça – un Capitaine de Frégate en plus ?

Certaines pièces se mirent en place dans sa tête. Audrey leva la tête pour regarder le
Capitaine Rabb. « Il est dans la Marine, n’est-ce pas. C’est pour ça que vous êtes là. » Ce
n’était pas une question.

Le JAG grogna d’amusement. « Je comprends pourquoi vous êtes dans les premiers de votre
classe. » Il acquiesça. « Oui, il est dans la Marine. » Soudainement, il se leva et fit deux
enjambées en s’éloignant du banc. Il s’arrêta et regarda fixement à l’opposé de la cour, se
tenant les mains derrière lui dans une posture inconsciente de parade au repos. « Mais ce
n’est pas pour ça que je suis là. »

Audrey le regarda quelques instants, attendant qu’il continue. L’appréhension s’empara
d’elle, lui pesant et l’affaiblissant. Qu’est-ce qui pouvait être si terrible pour que ça perturbe
le JAG haut gradé qui avait été envoyé lui parler ?

Elle prit une grande inspiration, redressant les épaules. Et bien, quoi que ce soit, elle
l’accepterait. Elle n’avait pas le choix. Lentement, elle se leva, remarquant avec un faible
intérêt qu’il lui restait encore à lever la tête pour voir le capitaine. Elle rencontrait peu de
gens plus grands qu’elle. Audrey s’avança pour être près de lui, se tournant pour le regarder
dans les yeux. « Dites-moi simplement, monsieur. Je peux le supporter. »

Le capitaine Rabb lui jeta un regard bizarre – partiellement amusé, partiellement inquiet et
partiellement quelque chose qu’elle n’arrivait pas à identifier. « Je suis content que l’un
d’entre nous le puisse. »

Il détourna les yeux, comme s’il était impossible de soutenir son regard. Mais avant
qu’Audrey n’ait à demander un éclaircissement sur cette énigmatique déclaration, il continua.
« Le nom de votre mère est Le Lin, n’est-ce pas ? » Audrey prit note du fait qu’il l’ait dit
correctement à la Vietnamienne, le nom de famille en premier.

Elle fronça les sourcils. « Etait »

Ce qui lui valut un regard tranchant. « Etait ? »

Audrey acquiesça. « Oui monsieur. Ma mère est morte d’un accident de voiture quand
j’avais huit ans. »

Elle aurait pu jurer qu’elle avait vu lu regret traverser le visage du capitaine. « Je suis
désolé. »

Ce fut le tour d’Audrey de détourner les yeux. « C’était il y a longtemps. »

« Ce qui ne le rend pas moins douloureux pour autant. »

Elle releva les yeux vers lui, surprise. Il y avait une profusion de peine derrière ces yeux
voilés, comme s’il comprenait ce que ça signifiait de perdre un être aimé. Peut-être que
c’était le cas.

Comme s’il répondait à ses pensées, il expliqua. « J’ai perdu mon père quand j’avais six
ans. »

Audrey pencha la tête, contente de pouvoir éloigner la conversation d’elle. « Qu’est-ce qui lui
est arrivé ? »

Un étrange et intense regard passa dans les yeux du capitaine, l’effrayant de nouveau. « Son
avion a été abattu au Vietnam en 1969. »

Audrey digéra l’information. Elle avait l’impression d’être sur la plus fine des couches de
glace avec cet homme, attendant que son pied ne fasse tout s’effondrer. Pourquoi, elle n’en
était pas sûre.

« Est-ce qu’il est mort ? » demanda-t-elle finalement.

« Au bout du compte, oui. » Il la fixa avec ce même regard pénétrant pendant un moment,
puis quelque chose sembla le sortir de sa torpeur. Il secoua la tête brusquement, levant les
mains en signe d’excuse. « Je suis désolé. Je fais un bien mauvais travail … »

Audrey l’entendait à peine. Elle était encore sur le « au bout du compte ». Ses pensées
virevoltaient sur les possibilités qui se présentaient à elle.

« Attendez ! Monsieur –» Elle leva également la main, tentant de le devancer. Elle ne
voulait pas qu’il dise quoi que ce soit avant qu’elle ne soit vraiment prête à l’entendre. Elle
avait l’impression de ne plus pouvoir respirer. « Etes-vous en train de me dire que votre père
est — ? »

Le Capitaine Rabb commença à rire—un rire au son inégal et sans humour. « … votre père
également ? » Il la regarda droit dans les yeux pendant un bref instant puis détourna le regard.
« Non. »

Audrey laissa échapper l’air qu’elle avait retenu dans un léger soupir.

« Il est votre grand-père. »

Elle se tourna brusquement pour fixer le capitaine. Il soutint son regard, une expression
d’impuissance dans les yeux. « Je suis votre père »

Audrey eut le souffle coupé, elle le regarda bouleversée, puis referma sa bouche avec un
claquement en réalisant ce qu’elle faisait. Une douzaine de questions se bousculaient dans sa
tête, se bagarrant entre elles pour dominer. Elle serra ses lèvres pour toutes les retenir.

Un sourire amusé illumina son visage tandis qu’il la regardait se battre avec sa réaction. « Ce
fut également à peu près ma réaction. »

Audrey l’étudia pendant qu’elle se reprenait. Elle n’avait pas vraiment vu l’homme derrière
l’uniforme, assumant qu’il était venu pour une raison officielle. Maintenant, pourtant, elle le
fixait avec une curiosité non feinte. Elle ne voyait rien d’elle dans son comportement. Des
yeux bleus l’observaient depuis un visage charmant et distinctement Caucasien. Ses cheveux
étaient foncés – probablement noirs bien qu’elle ne put le dire de façon certaine en raison du
couvre-chef – sans signe de cheveux blancs. Son visage aussi montrait peu de signes de
vieillissement, à l’exception de quelques lignes aux coins des yeux. Audrey aurait dit qu’il
était dans le milieu de la trentaine, sauf…

« Etes-vous sûr, monsieur ? »

Il eut alors un réel sourire à cette question directe. Audrey retint sa respiration. Ce sourire…

Il rit, semblant terriblement amusé. « C’est un choc de le voir, n’est-ce pas ? »

Elle approuva d’un signe de tête, ne se faisant pas confiance pour dire plus. Toute sa vie, elle
avait reçu des critiques pour son sourire de « top model », un outil qu’elle avait appris à
utiliser avec une précision de tueur s’il le fallait. En voir l’origine était déconcertant.
Le capitaine sembla sentir son inconfort, et son besoin d’explication. Il regarda de nouveau
vers la cour, voyant les étudiants se dépêcher d’aller vers leurs derniers cours de la journée.

« J’ai passé environ un mois à Son My durant l’été 1980. » lui dit-il. Son regard était distant
– autant en temps qu’en espace, suspectait Audrey. « J’ai connu ta mère à ce moment là. »

Connu ? C’était pour le moins un euphémisme. Audrey le regarda fixement tandis qu’une
vieille colère refaisait surface. Deux phrases… Il lui avait suffi de deux phrases pour
résumer son existence, et la destruction de la vie de sa mère.

« Elle n’avait que quinze ans ! » Cela sortit comme un sifflement de colère.

Le capitaine Rabb se tourna pour la voir. Il haussa les épaules, mâchoire serrée. « J’en avais
seize. » Pendant un temps ses épaules s’affaissèrent et il soupira. « Je ne vais pas t’inventer
des excuses, Audrey. J’ai appris hier ton existence, et je voulais te rencontrer. » Il écarta les
mains. « Donc me voilà. J’aimerais avoir une chance de te connaître. Mais si tu ne veux rien
avoir à faire avec moi, je le respecterai. »

Audrey força ses mains à se détendre sur ses cotés. Sa sincérité le surprit, mais n’allégea pas
le tournis nauséeux de ses émotions. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait. Comment le
pouvait-elle ? Maintenant, tout ce qu’elle voulait était s’enfuir jusqu’à ce qu’elle trouve un
endroit sauf où elle pourrait faire le point sur ses sentiments.

Se sentant petite et fragile, Audrey se mit au garde à vous. « Puis-je être excusée,
Monsieur ? » Elle rencontra le regard de son père avec autant de fermeté qu’elle put
rassembler. « Je vais manquer mon cours d’Aérodynamique. »

Les sourcils d’Harm se froncèrent en une expression de tristesse qui se dissipa presque
immédiatement. Il acquiesça une fois, son visage voilé. « Vous pouvez disposer, cadet. »

Audrey salua et se retourna, tremblante. Elle alla vers le banc récupérer son sac puis se
dirigea vers sa classe aussi vite que ses longues jambes le lui permettaient. Elle ne voulait pas
– ne pouvait pas— regarder en arrière.
Chapitre 5

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