Aftermath

CHAPITRE 5

Mac leva la tête de surprise en entendant quelqu’un frapper à sa porte. Qui pouvait venir à 22h30 ? A part Harm, bien sûr, mais il était parti pour quelques jours faire quelque chose de si personnel qu’il ne pouvait rien lui dire. Elle soupira en se levant pour ouvrir la porte. Il pensait peut être la protéger en l’excluant, quand en toute honnêteté il enfonçait un couteau dans son âme.

Toutes ses pensées s’évaporèrent lorsqu’elle ouvrit la porte. Harm se tenait de l’autre coté, semblant totalement perdu. Ses cheveux étaient en bataille comme s’il avait passé ses mains dedans une douzaine de fois, et sa chemise, réalisa-t-elle, était à moitié débraillée. Mais c’était l’expression qu’il arborait sur son visage qui l’arrêta net dans son élan.

« Harm, que faites-vous ici ? » Les mots sortirent de sa bouche avant qu’elle n’eut le temps de réfléchir.

Heureusement, il ne le prit pas mal. En fait, elle n’était pas vraiment sûre qu’il l’ait même entendue, mais au bout d’un temps, ses yeux bleus se posèrent sur son visage. Il cligna des yeux.

« Je… ne sais pas. » Son regard se posa sur l’entrée, comme s’il la voyait pour la première fois. « Je ne suis même pas sûr de savoir comment je suis venu ici. » Après une pause, il baissa les yeux vers les clés pendantes de sa main. « Ma voiture, je suppose. »

Mac se recula sans un mot, ouvrant la porte en grand pour le laisser entrer. Elle avait peur. A sa connaissance, Harmon Rabb n’était jamais décontenancé. Tout ce qu’elle pouvait penser était que quelque chose de vraiment très grave devait s’être produit.

Harm entra, posant les clés machinalement sur l’étagère la plus proche, et s’affaissa sur le canapé. Il regardait droit devant lui, les yeux dans le vide. Mac s’assit près de lui, un pied replié sous elle. Elle joua avec ses doigts sur ses genoux, puis tenta de façon hésitante de poser sa main sur sa cuisse.

« Harm ? Qu’est-ce qui ne va pas ? » Sa tête virevoltait de possibilités épouvantables. « Quelque chose est-il arrivé à votre mère ? Franck ? Sergeï ? »

Il secoua la tête négativement après un moment. « Non, ils vont bien. » Sa voix était faible.

Mac se mordit les lèvres. « Harm, vous me faites peur. Qu’est-ce qui se passe ? »

Il leva la tête précipitamment, comme s’il était piqué au vif, et se retourna pour la regarder. Son regard était fixé sur elle, perdu et impuissant. « Je ne saurais par où commencer, Mac. »

« Que dites-vous d’au début ? »

L’expression de stupeur ne changea pas. Il regarda juste à travers elle, vers quelque chose que lui seul pouvait voir. Sa machoire travaillait silencieusement.

« Je me suis enfui de chez moi quand j’avais seize ans. Vous l’ai-je jamais dit ? J’ai piqué 4 000 dollars du compte bancaire de ma mère et de Franck – je l’ai utilisé pour aller au Vietnam. » Il referma les yeux.

Puis, sans crier gare, il se leva du divan. « Laissez tomber. Je n’aurais pas dû venir. »

Mac se leva aussitôt et l’attrapa par le bras. « Attendez. Oui, vous m’avez raconté – que vous étiez parti du moins. » Elle avait le sentiment qu’il lui avait plus avoué à propos de l’argent volé que ce qu’il ne souhaitait. Ce que cela avait en rapport avec tout le reste demeurait en revanche un mystère.

Harm tenta de se libérer de son emprise. « Je devrais y aller. »

Mac résista à l’envie de taper du pied par pur agacement. « Oubliez ça, matelot. » Elle resserra son emprise. « Vous n’êtes pas en état de conduire. »

« Je vais bien. »

« Non. »

« Mac – »

« J’ai dit non, Harm, et je le maintiens. Je vous reconduirai si c’est ce que vous voulez. »

« Et qu’est-ce que vous ferez après ? »

Mac leva les yeux au ciel. « Et bien, soit je prendrai un taxi sur place, soit je dormirai sur votre canapé. Je ne vous laisse pas seul maintenant. »

Il capitula sans protester davantage ce qui témoignait plus de son état mental que le reste. Ils quittèrent son appartement ensemble et firent le chemin en silence. Mais le temps qu’ils atteignent l’appartement d’Harm, ce dernier semblait être redevenu à peu près lui-même. Une version effacée, peut-être, mais au moins elle retrouvait l’homme qu’elle connaissait.

Il reprit ses clés pour ouvrir la porte, et la fit entrer.

« Puis-je vous servir quelque chose à boire ? » proposa-t-il tandis qu’il se dirigeait vers la cuisine.

Mac s’assit sur l’un des hauts tabourets alignés au bar. « Du thé ? » Lui donner quelque chose à faire lui permettrait peut-être de la faire parler plus facilement pendant ce temps. Elle s’appuya au comptoir pendant qu’il s’occupait de la théière. « Vous avez des restes de chinois ou quelque chose d’autre ? ».

Harm lui lança un sourire vide d’émotion. « Vous avez faim ? »

Mac lui retourna le sourire avec beaucoup plus de chaleur. « Toujours » Elle marqua un temps d’arrêt, délibérément anodin. « Et vous ? Avez-vous déjà dîné ? »

Il s’arrêta pour réfléchir, théière en main. « Euh… Je ne crois pas. » Il se dirigea vers l’évier, fit couler l’eau et maintint la théière dessous. « Je pourrais probablement nous faire des pâtes. »

Mac fit un large sourire. « Super » Il était très facile à manipuler dans cet état, mais au moins ça le ferait manger sans l’inévitable dispute qui se serait produite si elle lui avait dit de se nourrir. Ca le maintiendrait également occupé dans la cuisine pendant un bout de temps, le rendant une cible facile à son délicat et tactile interrogatoire.

Harm continuait de surveiller la sauce lorsqu’elle lança sa première attaque. « A quoi ressemblait le Vietnam ? »

Il lui jeta un bref regard, son expression voilée. « Ne croyez pas que je ne sais pas ce que vous faites Mac. »

Elle lui retourna un regard innocent. « Allez-vous répondre à ma question ? »

Il se concentra sur la sauce, la tournant avec une spatule. Pendant une minute, Mac fut convaincue qu’il ne lui répondrait pas.

« Chaud » finit-il par dire. Il leva les yeux. « Je crois que c’est la première chose qui m’a frappé. C’était comme se tenir dans un sauna. L’air était si épais qu’on avait toujours l’impression qu’on pouvait le voir. Et ça empestait – comme du pourri. La végétation était incroyable. On ne pouvait pas voir à plus de quelques mètres devant soi quelque soit la direction, c’était tellement dense. C’était aussi mauvais que de se retrouver en plein brouillard. » Il marqua un temps d’arrêt. « A l’exception que le brouillard ne vous tire pas dessus. »

Mac essaya d’imaginer avoir seize ans et se retrouver dans un endroit pareil. Sa propre vie n’avait pas été rose à cet âge, mais personne n’avait essayé de la tuer non plus.

Sans faire attention aux pensées de cette dernière, Harm continua. « Lorsque j’ai rencontré le colonel Stryker, la première chose qu’il m’a apprise fut comment se servir d’un AK – ils étaient plus stables que les M-16 et plus faciles à se procurer. La seconde fut comment repérer les mines et tendre un piège avec un fil de fer. » Il ajouta du poivre à la sauce avec précision. « Mon travail était de partir en éclaireur sur les pistes. J’ai failli me faire tuer un certain nombre de fois en rencontrant les éclaireurs Nord-Viétnamiens, jusqu’à ce que je comprenne comment les repérer avant qu’eux ne me voient. »

Mac prit une gorgée de son thé. « Et ensuite ? »

Il haussa les épaules. « On essayait de les contourner. Nous étions là pour chercher les militaires portés disparus, pas pour tuer des Vietcongs. »

« Ca a marché ? »

Il se retourna, allant vers le placard pour prendre des assiettes. « La plupart du temps. »

Harm servit les pâtes et posa une assiette devant elle. Il fit ensuite le tour du comptoir pour s’asseoir à ses cotés avec sa propre assiette.
Mac attaqua son repas, se demandant quoi faire ensuite. Tout ce qu’Harm lui avait dit avait été révélé sur un ton plat et sans émotion. Celui qu’il utilisait pour raconter des souvenirs douloureux. C’était aussi la même voix, réalisa-t-elle, qu’il prenait lorsqu’il expliquait pourquoi il était un JAG avec des ailes. Le connaissant aussi bien qu’elle le connaissait, elle avait le sentiment qu’ils approchaient rapidement du point limite de ce qu’il révèlerait délibérément.

« Peut-on abandonner le sujet ? » Harm demanda alors qu’elle ouvrait la bouche pour une autre question. Oui, elle le connaissait vraiment bien.

Mac soupira. « Temporairement, du moins. » Elle pointa sa fourchette vers lui. « Vous ne m’avez d’ailleurs toujours pas dit ce qui c’était passé pour que vous soyez si bouleversé. »

Il regarda au loin pendant un long moment. « La vraie réponse est quelque part où je ne suis pas sûr d’être prêt à aller. » répondit-il doucement. Il se tourna et glissa du siège. « Mais voilà le début. »

Mac se retourna, curieuse, lorsqu’il se dirigea vers la petite télé qu’il gardait pour voir des vidéos et occasionnellement regarder les informations. Il prit la télécommande, allumant la télévision sur une sorte d’émission politique. Mac le rejoint. L’émission disparut dans un éclair de parasites, remplacée par un reportage. Une marque dans le coin lui indiqua que cela provenait de la cassette.

Elle lança un regard à Harm. Il regardait fixement la télévision, son expression indéchiffrable. Mac se retint de dire quoi que ce soit pour le moment et regarda les informations laisser place à une interview avec une belle étudiante de l’Académie. Le son était trop bas pour qu’elle entende les questions ou réponses, mais d’après le profond creux qui se formait entre les sourcils d’Harm, elle supposa que c’était ce qu’il voulait qu’elle voit.

« Qui est-ce ? »

Harm fléchit les blanches articulations de ses doigts sur la télécommande si fort qu’elle eut peur qu’il ne la casse. Ce n’était, pourtant, qu’un écho du tourment titanesque qui prenait place derrière ses yeux.

« Ma fille »

L’espace d’un instant, Mac oublia de respirer. Elle fixait son partenaire, choquée, pendant que son esprit s’agitait. Elle fit le lien entre l’age de la fille et leur étrange conversation à propos du Vietnam en quelques secondes.

« Depuis combien de temps savez-vous… ? » Sa voix s’estompa, n’étant pas sûre de vouloir connaître la réponse.

Harm éteignit la télévision et déposa la télécommande sur le canapé. « Environ vingt-quatre heures. » Il leva la main pour se pincer le nez entre les yeux. « Mon Dieu, était-ce seulement hier …? » La question ne lui était pas dirigée. Il s’assit, regardant au loin d’un air vide.

Mac se força à s’asseoir à ses cotés. « Etait-ce où vous étiez aujourd’hui ? »

Il acquiesça. « Elle ne veut rien avoir à faire avec moi. Non que je la blâme. »

Mac grimaça. Elle haïssait ce ton dépréciatif. Elle le secoua avec son épaule. « Hé, arrêtez ça. Elle est probablement sous le choc, tout comme vous. » Et moi, ajouta-t-elle silencieusement. Mais pour l’instant, elle devait prendre sur elle parce qu’Harm avait besoin d’elle – bien plus qu’elle n’avait besoin de céder à ses sentiments sur quelque chose qui ne la regardait pas directement.

Harm leva les yeux, une faible lueur d’espoir dans les yeux, et Mac se félicita d’avoir trouvé la bonne chose à dire. « Vous pensez ? »

Elle approuva d’un signe de tête avec bien plus de confiance qu’elle n’en avait. « Bien sûr. Donnez-lui du temps pour se faire à l’idée. Je suis sûre qu’elle aura envie d’apprendre à vous connaître. »

Mac se retrouva soudainement engloutie dans ses bras. « Merci Mac. »

Prise au piège contre son torse, elle ferma les yeux, savourant le mouvement des muscles sous sa joue. Son odeur unique et masculine assaillit ses sens, et elle prit une profonde inspiration pour l’aider à dissiper le nœud dans son estomac. Quoi qu’il advienne, plus rien ne serait jamais comme avant.

« Quel est son nom ? » demanda Mac, espérant que la question ne briserait pas ce rare moment d’intimité.

Les bras d’Harm se resserrèrent autour d’elle. « Audrey. »

« C’est joli. »

« Oui. » L’étreinte à couper le souffle se desserra, mais ne disparut pas. « Mac ? »

« Oui ? » Elle ne voulait pas se reculer pour le regarder.

« Est-ce que… Est-ce que vous pouvez rester ici ce soir ? »

Mac ne put empêcher le flot de chaleur qui l’envahit. C’était le maximum de ce qu’il était capable de dire pour admettre qu’il avait besoin d’elle. Elle sourit dans sa chemise. « Bien sûr. »

Elle sentit sa joue se poser sur le dessus de sa tête. « Merci »

« De rien »

A suivre

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