Fly me to the moon

Chapitre 6
Auberge « Rose Garden »
Sur les bords de la Severn
Chambre 116
Dimanche 25 septembre 1995
7 h
Le sommeil troublé par le bruit désagréable et répétitif, Harm prit garde de ne pas réveiller Brigitte en se dégageant de son étreinte puis roula sur le dos. Il tendit la main vers la table de nuit pour attraper le téléphone mais n’entendit que le son linéaire de la ligne inoccupée.

– Mince, le portable…

Il reposa le combiné alors que la sonnerie se faisait plus insistante.

– Oui, c’est bon j’arrive… maugréa-t-il.

Il tituba jusqu’à la chaise où était posé son blouson. Tout en saisissant son portable, il jeta un oeil en direction du lit où Brigitte semblait toujours endormie.

– Rabb, j’écoute…
– …
– C’est normal, je ne suis pas à Washington.
– …
– Et ça ne peut pas attendre demain matin?
– …
– Très bien, je vous retrouve là bas à 17 heures. A ce soir Meg.

Il rangea son téléphone pour revenir en direction du lit, mais rencontra le regard interrogateur de la jeune femme qui l’observait, appuyée sur un coude.

– Meg ?
– Le lieutenant Meg Austin, c’est ma partenaire, dit-il en se rallongeant à côté d’elle avant de la reprendre dans ses bras.
– Ta partenaire ? le taquina-t-elle

Il lui sourit et déposa un léger baiser sur sa bouche.

– Ne va pas t’imaginer des choses surtout, entre elle et moi, ce n’est que professionnel. Elle est avocat, comme moi.

Brigitte se redressa et le fixa d’un air sérieux.

– Tu ne m’as pas encore dit pourquoi tu étais devenu avocat.

L’expression d’Harm s’assombrit soudainement, mais, comme il l’avait toujours fait, il choisit d’être franc, du moins partiellement.

– Des problèmes de vue m’ont empêché de poursuivre une carrière au sein d’une escadrille, répondit-il d’un ton neutre. Je suis donc devenu avocat au service juridique de la Navy, ce qui me laisse parfois l’occasion de piloter quand une enquête l’exige.

Brigitte ressentit l’amertume et le regret qui pointaient sous ses paroles, elle se serra davantage contre lui et se mit à jouer avec les petits cheveux au coin de ses tempes.

– C’est un parcours intéressant, fit-elle d’un ton léger. Vous êtes un homme plein de surprises Harmon Rabb !
– Tu en doutais encore ? dit-il d’une voix rauque, en laissant ses lèvres vagabonder le long de son cou.

Déjà, ses mains expertes se faufilaient sous les draps à la conquête d’autres espaces à découvrir. Alors qu’elle glissait doucement dans cette chaleur qu’elle commençait à connaître par cœur, Brigitte se raidit en repensant à la conversation téléphonique dont elle avait perçu des bribes quelques minutes auparavant.

– Harm… Ce coup de fil, c’était pour quoi ?

L’officier releva la tête, soupira, puis plongea son regard dans le sien.

– Apparemment, un mécanicien du Coral Sea a été tué à la suite d’une mauvaise manœuvre d’un officier d’appontage… Il faut que Meg et moi soyons sur le porte-avions demain matin, je dois la retrouver ce soir, à la base d’Andrews…

Il lui caressait délicatement la joue du bout des doigts. Elle ferma les yeux pour goûter pleinement la tendresse de son geste, consciente que c’était sans doute l’une des dernières fois.

– Je suis désolé, ajouta-t-il, j’aurais tellement voulu passer ce week-end entier avec toi
– Ne le sois pas, répondit-elle en souriant faiblement, nous savions toi et moi que cela ne pouvait pas durer. Il nous reste encore quelques heures à passer ensemble, alors profitons-en.

Elle plaça la main derrière sa tête pour l’attirer vers elle. Leur baiser fut long, tendre et pourtant passionné, porteur de tout ce qui les avait unis ces dernières heures, un de ces baisers qui restent indubitablement gravés dans les âmes.
Un village au bord de la Severn
Dimanche 25 septembre 1995
11h15
Ils avaient décidé de quitter l’auberge de bonne heure pour profiter au maximum de cette journée ensoleillée. Harm voulait montrer à Brigitte l’académie navale d’Annapolis où, disait-il, il avait passé les années les plus excitantes de sa jeunesse. Les quelques anecdotes qu’il lui raconta alors qu’ils déambulaient le long des allées, lui révélèrent un Harmon Rabb espiègle et prêt à toutes les fantaisies. Elle-même en avait eu un aperçu plus que probant.
Voyant qu’il leur restait suffisamment de temps avant de rentrer sur Washington, Harm proposa à sa compagne de poursuivre leur route jusqu’à l’embouchure de la rivière, là où elle rejoignait la baie de Chesapeake. Ils s’arrêtèrent dans un village que la pancarte à l’entrée qualifiait de « typique », garèrent la voiture et marchèrent en direction du petit port. Ils furent surpris par la foule qui s’y amassait.

– Que se passe-t-il ? demanda Brigitte, intriguée.
– Viens, on va aller voir
– Harm… Attends… Tu as vu tout ce monde, on ne passera jamais.
– Mais bien sûr que si…

Il lui tint fermement la main et l’entraîna vers le lieu de l’animation. Tant bien que mal, ils se faufilèrent au milieu des gens.

– Hop… Feinte à gauche, passe à droite… Tu n’as jamais joué au football, toi ? demanda Harm malicieusement, un sourire triomphant sur les lèvres alors qu’ils parvenaient au bord du quai.
– Ce n’est pas mon sport de prédilection, je l’avoue… répondit-elle en passant un bras enjôleur autour de sa taille.
– Alors, voyons ce qui attire tous ces badauds… Regarde, c’est la fête du crabe… Tu as vu tout ce que ces pêcheurs ramènent, c’est incroyable ! Il y a du crabcake à l’horizon.
– Sans façon, pas pour moi, merci ! dit Brigitte d’un air dégoûté, qui fit rire son compagnon aux éclats.

Ils restèrent quelques minutes à observer le ballet des pêcheurs qui déchargeaient leurs casiers puis quittèrent le port pour se perdre dans les petites rues désertes. Machinalement, Brigitte regardait les vitrines des boutiques devant lesquelles ils passaient. Elle s’arrêta soudain devant l’une d’entre elles, il s’agissait d’une minuscule brocante où un nombre incalculable d’objets de toutes sortes et de toutes valeurs semblaient s’entasser.

– Tu veux bien m’attendre là, s’il te plait, demanda-t-elle, il y une chose que je voudrais voir de plus près.
– Tu ne veux pas que je vienne avec toi ?
– Non, non, attends-moi là, je ne serai pas longue.

Avant même qu’il ne puisse protester, Brigitte était déjà entrée dans la petite boutique. Elle en ressortit quelques minutes plus tard et retrouva Harm, qui admirait avec intérêt des maquettes d’avions exposées dans une vitrine non loin de là.

– Voilà, j’ai fini, fit-elle en lui prenant le bras, on va déjeuner ?

Ils achetèrent de quoi pique-niquer et reprirent la corvette à la recherche d’un coin calme. Après quelques kilomètres, ils s’arrêtèrent à l’orée d’un bois. La fête du crabe avait apparemment attiré tout ce que la région comptait de promeneurs car l’endroit était totalement désert. Le repas frugal fut rapidement consommé. Bientôt, ils se retrouvèrent allongés dans l’herbe, serrés l’un contre l’autre. Pendant qu’ils s’embrassaient, les mains d’Harm allaient et venaient sur le corps de Brigitte, éveillant des sensations que la séparation prochaine rendait douloureuses.

– Je n’ai vraiment aucune envie de rentrer, Brigitte, souffla-t-il entre deux baisers.
– Chut… N’y pense pas… Pour le moment, nous sommes là, tous les deux.

Elle avait décidé de ne plus se poser aucune question. Peu importait de quoi demain serait fait, elle voulait jouir pleinement de l’instant présent. D’un mouvement de hanche, elle le fit basculer pour qu’il se retrouve sous elle.

– Et crois-moi, j’ai bien l’intention de continuer à abuser de toi…

Un sourire illumina son beau visage… « Comme j’adore ce sourire ! »songea t-elle, émue.

– A vos ordres, madame !

Il la regarda intensément et l’attira avidement à lui, prêt à satisfaire ses moindres désirs.
Washington DC, devant le Capitole
Dimanche 25 septembre 1995
15h30
Le retour vers la capitale s’était fait dans un silence quasi religieux, seules les harmonies vocales de Barry White et de Trisha Yearwood les avaient distraits de leurs pensées. Quand Harm avait demandé à Brigitte si elle acceptait de l’accompagner jusqu’à la base d’Andrews, celle-ci avait refusé. Les adieux allaient être suffisamment difficiles, elle ne voulait pas être celle qui le regarderait partir. Elle avait aussi décliné son invitation d’aller chez lui pendant qu’il préparerait ses bagages, elle préférait clore le rêve à l’endroit même où il avait commencé.
Les touristes se pressaient sur le National Mall qui s’étendait à leurs pieds. Ils se tenaient debout, face à face, chacun cherchant les mots adéquats pour dissiper le silence pesant qui s’était installé depuis qu’ils étaient arrivés.

– Quand repars-tu de Washington ? finit-il par demander.
– Mardi. Je prends un avion en fin d’après-midi.

Elle put lire la déception dans ses yeux.

– Je ne serai probablement pas rentré d’ici là, dit-il en tournant la tête, comme pour regarder ailleurs.

Brigitte posa une main réconfortante sur son bras.

– Harm…

Il agrippa soudainement ses mains, et les serra comme s’il ne voulait plus la laisser partir. Elle en fut à la fois flattée et effrayée. Il savait pourtant que cela ne pouvait pas durer.
– Brigitte, je voudrais que l’on se revoit… s’il te plait.

Son regard bleu était pénétrant, elle puisa dans toute sa volonté pour trouver la force de prononcer les seuls mots raisonnables en la circonstance.

– Tu sais bien que c’est impossible. Tu l’as dit toi-même vendredi soir : ce n’était qu’un jeu… Un jeu merveilleux, mais la partie doit se terminer
maintenant. Tu vas partir mener ton enquête, je vais finir mon voyage et essayer de ne plus penser à toi.

Son ton se voulait persuasif mais l’éclat humide de ses yeux témoignait de la pénibilité du moment. Elle sentit la main de l’officier se poser délicatement sur sa joue. De son pouce, il essuya une larme qui coulait le long sa pommette.

– Je ne pourrai jamais t’oublier, Brigitte, avoua-t-il en souriant faiblement
– Je ne te le demande pas… Attends, j’ai quelque chose pour toi.

Elle fouilla dans son sac et en sortit une petite boîte de velours noir qu’elle lui tendit… Il la fixa d’un air interrogateur.

– C’est ce que j’ai acheté dans cette brocante tout à l’heure… Vas-y, ouvre-là.
– Oh, mais c’est magnifique… Il ne fallait pas…

Sur un fond de satin ivoire, reposait une petite figurine de nacre bleu aux ailes dorées : un ange bleu.

– Il veillera sur toi quand tu iras faire tes pirouettes dans le ciel, le taquina-t-elle.
– Insinuerais-tu que je ne suis pas un bon pilote ? reprit-il sur le même ton.

Ils éclatèrent de rire en même temps. Harm avança d’un pas et serra la jeune femme contre lui. Au bout d’un moment, il s’écarta et lui caressa la joue

– Merci, dit-il dans un souffle

Le baiser qui les unit alors fut incroyablement tendre, profond. Ils s’accrochaient désespérément l’un à l’autre, leurs lèvres prenant le goût de leurs larmes mêlées. Il restèrent encore de longues minutes dans les bras l’un de l’autre, silencieux, chacun cherchant à se fondre encore quelques instants dans la chaleur de l’autre. Brigitte se détacha de lui à regret, elle s’était pourtant ressaisit et affichait un sourire confiant.

– Prends soin de toi Harm… et n’use pas trop de ton sourire de pilote, il est redoutable, tu sais.
– Et que fais-tu de mon ego ? plaisanta-t-il en lui adressant ce fameux sourire.
– Justement !!! dit-elle en riant.

Un dernier baiser rapide, une dernière étreinte et il la laissa s’éloigner. Il la suivit du regard aussi longtemps qu’il put. Un instant, il crut qu’elle allait se retourner pour lui lancer un dernier au revoir, mais non. Elle poursuivit son chemin et sa silhouette se perdit dans la foule anonyme des touristes. Il resta encore quelques instants, immobile, à fixer l’horizon, puis, il baissa les yeux sur l’objet qu’il tenait toujours dans la main. Du bout des doigts, il caressa le visage et les ailes du petit personnage. Un sourire fragile aux lèvres, il le glissa dans la poche de sa chemise, tout près de son cœur, là où son ange bleu demeurerait…indéfiniment.
Fin

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