Noël en juillet

Pour Kroline


24 décembre 2003

Kroline ouvrit un œil, s’étira lentement, ouvrit le second et poussa un soupir de bien être. Que c’était bon de pouvoir paresser bien au chaud dans son lit après ce premier trimestre épuisant et exigeant. Elle s’étira encore, attentive aux bruits de la maison. Tout était calme, sa mère était probablement sortie faire les dernières courses de Noël. Elle jeta un coup d’œil à son réveil : 9h15, une heure décente pour se lever pendant les vacances. Elle s’accorda encore quelques minutes bien au chaud dans son lit douillet, puis avec un soupir repoussa les couvertures, enfila sa robe de chambre et ses chaussons et se dirigea vers son ordinateur.

Pendant que l’ordinateur se lançait, elle repensa à sa journée : pas de baby-sitting aujourd’hui, ni demain d’ailleurs, mais elle avait trouvé deux enfants à garder pour la nuit de la St Sylvestre à deux rues de chez elle, les parents ravis et soulagés payaient royalement pour toute la nuit, qu’elle passerait à dormir, les enfants étaient des amours qui dormiraient sûrement dès 21h00 … En lançant sa connection internet, elle calcula pour la millième fois le montant de son pécule, doucement son rêve prenait forme, elle pourrait bientôt payer toute seule ce billet d’avion pour ….

Les messages arrivaient dans sa boite aux lettres, des cartes de Noël virtuelles, et parmi elle, un mail avec pièces jointes qui fit naître un immense sourire sur son visage. Délaissant les autres messages, elle cliqua sur celui que Hrabb lui avait envoyé

Bonjour petite Kroline

Merci pour ta gentille carte de Noël, mais tu pouvais garder la neige pour toi. A Washington, nous sommes pris dans une tempête de neige depuis deux jours, et je préfère les Noëls baignés de soleil de mon enfance en Californie aux White Christmas de la Cote Est. J’ai lu avec plaisir que ton anglais fait de gros progrès, c’est bien. Bud et Harriet ont aussi reçu ta carte, ils sont impatients de te voir arriver chez eux cet été, et Harriet m’a dit qu’elle t’avait envoyé des cookies qu’elle avait faits.

Transmets mes amitiés à tes parents, et passe un Joyeux Noël

Harm.

Kroline regarda les photos qu’Harm avait jointes à l’email : une famille souriante sur le porche d’une grande et belle maison blanche, elle les reconnaissait, les Roberts lui avaient déjà envoyé des photos d’eux. Ils avaient tous l’air si gentils, son mois de jeune fille au pair serait sûrement un vrai bonheur. Sur la seconde photo, Harm souriait en tenant par la taille une superbe jeune femme brune à la peau matte dont le petit ventre s’arrondissait … Il avait l’air tellement amoureux de « sa » Mac. Elle eut un petit pincement au cœur, mais se reprit. Comment pourrait elle être jalouse du bonheur de celui qui lui avait si vite accordé son affection paternelle quelques mois plus tôt … Il la considérait comme une petite sœur, et elle savait qu’elle ne devait le voir que comme un second papa … Et avoir un Harm comme second papa, c’était déjà merveilleux, non ?

Son regard accrocha la troisième photo, un biplan jaune ………… Elle le caressa du regard, et cette chanson que sa maman fredonnait si souvent, Fly me to the moon, lui vint à l’esprit. Elle ferma les yeux, la photo du biplan se confondant avec le souvenir de l’avion dansant dans le ciel, et ses pensées s’envolèrent sur les ailes jaunes vers ce jour ensoleillé de juillet …
Juillet 2003
Salon de Provence

Il faisait chaud, très chaud, et la foule bavarde autour d’elle l’empêchait de profiter du spectacle. Kroline se tourna vers Mélanie.

« Je vais faire un tour, je vous retrouve à la gare ce soir, d’accord ? »

Mélanie lui jeta un coup d’œil ennuyé, mais se blottit immédiatement dans les bras de son petit ami. Après tout, elle comprenait son amie, ce n’était pas drôle d’être seule avec deux amoureux.

« D’accord, fais attention et ne rate pas le train. »

Et hop, Mélanie l’avait oubliée à nouveau.

Avec un soupir de résignation, Kroline s’éloigna de la foule, à la recherche d’un petit coin tranquille où elle pourrait profiter du ballet des avions. Elle avait un peu sommeil, elle n’avait pas dormi dans le train, la nuit avait été longue et le soleil tapait fort maintenant. Mais tous ces désagréments, elle les oubliait en regardant les avions réunis pour fêter les 100 ans de l’aviation. Si elle était venue jusqu’ici, c’était surtout pour voir l’exhibition des Blue Angels, qui avaient traversé l’Atlantique pour jouer dans les airs avec leurs copains de la Patrouille de France. Elle serait venue à pied pour cela, et avait dû supplier toutes ses amies pour en trouver une qui accepte de venir avec elle. C’était la condition que ses parents avaient fixée : « d’accord, mais si tu n’y vas pas seule »

Elle sourit en pensant que Mélanie ne gafferait pas sur le fait qu’elle lui avait faussé compagnie, Mélanie n’avait pas dit à ses parents à elle que son petit ami les accompagnait ….

Elle s’assit à l’écart et observa avec bonheur les voltiges d’un Stearman jaune. Elle aurait tellement voulu monter dans cet avion, tenir le manche, sentir le vent sur son visage, se sentir libre … L’avion virevoltait dans le ciel d’un bleu immaculé au dessus d’elle, elle s’allongea pour être plus à l’aise et ses paupières doucement se firent lourdes …. lourdes … lourdes ………..

« Miss …. Miss…. Vous allez bien ? … miss … »

Une main la secouait et Kroline se réveilla en sursaut, ouvrant les yeux sur un regard bleu profond visiblement inquiet. Elle eut un mouvement de recul, qui était cet homme, que lui voulait il ? Où étaient ses amis ? Elle se leva d’un bond .

« Tout va bien, monsieur, merci »

et voulut partir en courant vers la foule , mais il la retint.

« Désolé, miss, je ne voulais pas vous effrayer, mais je vous ai vue sortir de la foule, et vous endormir en plein soleil, seule. C’est dangereux, vous savez, le soleil, et aussi le fait de vous éloigner ainsi. Vos parents ne vous l’ont pas dit ? »

Mais c’était qui ce type pour lui faire une leçon de morale comme ça. En plus il avait un accent américain à couper au couteau, il la traitait comme une gamine et il était …. Il était …. Kroline rougit brusquement des pensées qui venaient de lui traverser l’esprit. Il fallait qu’elle retrouve Mélanie, cela valait mieux.

« Je voulais juste regarder les avions tranquille, mes amis s’en moquent, ils ne pensent qu’à s’embrasser, et là bas les gens parlent tout le temps, pas moyen d’avoir un peu de calme pour rêver. »

« Rêver ? Vous aimez les avions, mademoiselle ? »

« Je m’appelle Kroline, et oui, j’aime les avions, je suis venue voir les Blue Angels, ils ne viennent pas souvent en France, vous savez. »

« Vous connaissez les Blue Angels ? »

« Oui, pourquoi cela vous étonne ? »

« Et bien, une jeune française ….. » Il sourit devant l’air agacé de Kroline. « Désolé, petite fille, je ne voulais pas vous vexer. Si vous voulez, je reste avec vous ici, je vais me taire, mais d’abord buvez ça »

Il lui tendit une grande bouteille d’eau minérale.

Kroline savait qu’elle aurait dû retourner avec Mélanie, mais elle se sentait en sécurité auprès de cet homme qu’elle ne connaissait pas, comme dans une bulle où rien de fâcheux ne pourrait lui arriver.

Elle but à longues gorgées l’eau encore fraîche, puis prit la parole.

« Vous vous appelez comment ? Oui, vous savez, si je reste ici avec vous, ce serait mieux que je sache … »

« Bien sûr, petite Kroline, j’étais inquiet pour vous et j’ai oublié de me présenter. Je suis le Capitaine Harmon Rabb, de la marine des Etats Unis, et je suis ici pour rendre visite à un ami qui commande la Patrouille de France, le Colonel Tanguy. Et moi aussi j’aime les avions. »

« Vous êtes marin et vous aimez les avions ? »

« Je suis , enfin, j’étais pilote dans l’aéronavale, je volais sur des F14. Vous savez ce que c’est ? »

« Bien sûr, je connais Top Gun par cœur, qu’est ce que vous croyez !!! »

Harm sourit et tendit la main à Kroline.

« On fait la paix et on reprend à zéro, je crois que nous avons beaucoup de choses en commun et que nous allons être amis … et j’ai besoin d’un professeur de conversation française … »

Kroline lui sourit, serra sa main … et se laissa porter par cette journée exceptionnelle.

Entre les démonstrations, ils se racontèrent l’un à l’autre, elle lui parla du lycée, de ses rêves : apprendre à piloter, monter dans un Stearman, visiter les Etats Unis, il lui parla de sa vie d’avocat, de son épouse Mac, qu’il adorait, mais qui avait été envoyée en mission à l’OTAN pour tout l’été. D’ailleurs en repartant d’ici, il retournait la voir à Bruxelles, ajouta t’il avec un sourire de bonheur qui fit fondre Kroline.

Quand les escadrilles de chasse française et américaine commencèrent leur exhibition, il lui expliqua les figures, lui raconta la préparation des meetings, la cohésion parfaite des équipes… Elle était sur un nuage, et vivait chaque seconde avec intensité.

La journée s’avançait, il était temps de penser au retour. Harm prit la main de Kroline dans la sienne.

« Petite fille, tu voudrais vraiment visiter les Etats Unis, et voler en Stearman ? »

« Oh oui, et je sais qu’un jour je le ferai. »

« Si tu veux, et si tes parents sont d’accord, nous pouvons rester en contact, et qui sait, peut être …. Voilà mon adresse à Washington, et mon adresse email. Contacte moi quand tu seras chez toi, et on verra bien ce qui se passera …. »

Il l’accompagna à la gare, soucieux de sa sécurité. Elle se sentait protégée avec lui, il était encore plus chien de garde que son père, mais aujourd’hui Kroline ne trouvait pas cette protection attentive pesante. Et l’air ahuri de Mélanie en la voyant entrer dans la gare flanqué d’un homme aussi beau qu’un dieu était un vrai régal. Sans s’approcher de ses amis qui les dévisageaient, il serra la main de Kroline.

« J’ai passé une excellente journée grâce à toi, petite Kroline, tu es un excellent professeur de français. On reste en contact, d’accord ? »

Il tourna les talons et disparut dans le soleil …….
24 décembre 2003
La photo du Stearman avait remplacé le portrait de son acteur préféré en fond d’écran, elle le contemplait, remerciant encore une fois le hasard qui lui avait fait rencontrer Harm Rabb, Jr.

Elle lui avait écrit une fois rentrée chez elle, sans s’attendre à une réponse, mais très vite, leur correspondance était devenue régulière. En octobre, il avait contacté ses parents, il devait venir quelques jours en Europe et souhaitait les rencontrer. Et là, il avait demandé à ses parents si Kroline pourrait aller passer le mois de juillet à Washington, dans la famille Roberts, des officiers qui travaillaient comme lui au bureau du Juge Avocat Général de l’Aéronavale des Etats Unis, pour s’occuper des bambins. Il avait donné des tonnes d’assurance, des adresses et même les cordonnées de son officier supérieur, un amiral. Il avait même un petit mot de Sarah Rabb, son épouse, qui disait qu’elle serait ravie de rencontrer la petite sœur française de son mari….

Kroline avait encore du mal à croire au conte de fées que sa vie était devenue depuis ce jour de juillet, mais tout était réel. Dans quelques mois, elle s’envolerait pour Washington, et Harm lui donnerait sa première leçon de pilotage dans un Stearman.

C’était tous les jours Noël dans le cœur de Kroline …..

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