River of grass

12/26

Nous longeons la mangrove dans un bourdonnement incessant. Nous n’avons croisé personne depuis notre départ, les éventuels visiteurs doivent être découragés par la météo peu clémente. Peut-être Jacobs connaît-il tous les recoins des Everglades. Son dossier indique qu’il est originaire de Floride, de Venice précisément, situé pourtant beaucoup plus au nord par rapport à ici. Il est possible que lui et ses copains aient passé leurs vacances à se balader et à camper dans les parages.

Le soleil parvient à percer la couche nuageuse. A en juger par sa position déclinante, il est évident que nous nous dirigeons vers le nord. Le crépuscule ne va pas tarder, une pluie sporadique commence déjà à tomber. Tout compte fait, cela fait du bien parfois ! Les deux bateaux progressent côte à côte. Mac semble souffrir du mal de mer. Rien d’étonnant quand on voit les vagues provoquées par notre passage, sans parler de cet horrible vacarme. Avec un peu de chance, on devrait bientôt arriver à destination.

Au bout d’une demi-heure, j’aperçois un campement installé sur un espace surélevé. On dirait des caravanes, toutes bien alignées le long de la berge, mais il n’y a visiblement ni touristes, ni retraités ! Dans un méandre de la rivière, un hydravion est attaché à un quai. Je sais que Mac l’a remarqué elle aussi, parce que je l’ai vue se redresser avant de me lancer un coup d’œil rapide. Voilà peut-être notre seul ticket de sortie. Bien sûr, avec tout ce monde, ce ne sera pas facile mais ça nous laisse quand même une option.

Une douzaine d’individus s’agitent autour de nous. Apparemment, ils s’habillent tous dans les dépôts de surplus de l’armée. Tous s’activent sauf un. Il se tient debout sur le quai, les bras croisés, le visage sévère et impassible. Il porte des lunettes noires. Pourtant, le soleil n’a pas dû apparaître plus de dix minutes aujourd’hui, et il va bientôt faire nuit. Il porte aussi une casquette de base-ball, la visière relevée, qu’il ajuste plusieurs fois avant que nous n’ayons mis pied à terre. Je peux mettre un nom sur ce visage que j’ai vu en photo dans le journal : il s’agit d’Harlan Elsworth.

Jacobs et le pilote de l’autre aéroglisseur stoppent les moteurs. A peine le bruit a-t-il cessé qu’Elsworth se met à hurler.

« Mais qu’est-ce que tu fous David ? Tu sais bien qu’il ne faut pas prendre ces engins-là quand on est si près d’une transaction. Et si tu t’étais fait embarquer ? » Jacobs, imperturbable, vaque à ses occupations et continue d’amarrer les bateaux. Il a manifestement l’habitude de ces accès d’humeur.

C’est alors qu’il remarque notre présence à Mac et à moi, au moment où nous descendons des bateaux

« Et qui c’est ces deux-là ? » crie-t-il en nous pointant de son long doigt sale

« Ils disent s’appeler Harm et Sarah. On les a trouvés en train de glander dans la cabane de Kurt sur le hummock Snakehill. J’ai pensé qu’ils pourraient nous être utiles pour plus tard » répond Jacobs, tout en attachant la dernière corde. Il se redresse et toise Elsworth, sûr de lui.

« Utiles pour quoi ? » demande Elsworth. S’il ne crie plus, son ton est toujours celui de la colère.

« Oui, s’il faut un coupable pour tout ça, ils seront les premiers suspects pendant que nous, on disparaîtra dans la nuit » dit Jacobs, d’une voix un peu trop confiante. Evidemment, il n’a aucune idée de qui nous sommes réellement.

« David, tu es stupide ou quoi ? Comment peux-tu être sûr qu’ils n’appartiennent pas aux douanes, ou au FBI ou à tout autre service du même acabit qui nous recherche ? Comment as-tu pu imaginer une seule seconde qu’ils n’étaient que des crétins de touristes paumés dans le marais ? » Les autres hommes se sont dispersés, chacun accaparé par ce qu’il avait à faire. Il ne reste plus que nous quatre sur le quai.

« Ils n’ont pas de pièce d’identité. Merde, Harlan, ils étaient à poil quand on leur est tombé dessus » fit Jacobs en rigolant.

« Pas de pièce d’identité ? Tu connais beaucoup de touristes, toi, qui traversent la Floride sans emporter de travellers chèques, de carte de crédit ou au moins leur permis de conduire ? Nom de Dieu, comment crois-tu qu’ils vont se payer Disneyworld s’il n’ont pas leur sacro-sainte carte American Express ? Es-tu vraiment aussi naïf ? » demande Elsworth, en tentant de réfréner sa colère.

« Harlan, mec, pourquoi tu t’énerves comme ça après moi ? Si tu veux, on les ramène et on les laisse là où on les a trouvés. Tu vas te choper une crise cardiaque si tu continues à hurler comme ça » ironise Jacobs en s’éloignant de celui qui semble être le leader du groupe.

Elsworth se tourne vers nous et nous fait signe de le suivre. Il rejoint rapidement Jacobs et le saisit par l’épaule.

« Ecoute-moi bien. Tu vas trouver un moyen de les ramener sain et sauf à la civilisation. Je n’ai pas envie d’ être inculpé de meurtre en plus de tout le reste, t’as bien compris ? Et d’ici là, je te suggère d’enfermer nos invités dans la caravane d’Angie. Elle ne rentrera pas avant plusieurs jours. Dis à Sullivan de surveiller la porte en attendant. »

Ceci dit, il s’éloigne, énervé, shootant dans quelque chose au passage.

« Quel emmerdeur ! » jure Jacobs en nous saisissant tous les deux par le bras. Il nous pousse vers une caravane installée à la limite du campement. Je me retourne vers un homme qui n’arrête pas de nous fixer. Il est un peu plus jeune qu’Elsworth mais plus âgé que Jacobs. Il a l’air particulièrement intéressé par notre arrivée mais ne bouge pas. Il se contente de nous observer en silence.

Jacobs monte les escaliers, déverrouille la porte et nous ordonne de le suivre à l’intérieur. « Ce devrait être plus confortable que la cabane de Kurt. Ne mettez pas le bazar dans les papiers ou ailleurs. Les ballons d’eau doivent être pleins, alors profitez-en pour vous laver. Je suppose qu’Angie doit avoir de quoi manger. Et je suis certain qu’elle ne verra pas d’inconvénient à ce que vous lui empruntiez quelques vêtements Sarah. J’en apporterai d’autres pour vous tout à l’heure. »

Il sort et referme la porte à clé derrière lui. Je l’entends appeler un dénommé Sullivan, mais je n’entends pas la réponse du type en question.

Mac se retourne pour me faire face. Sa pâleur est la preuve qu’elle ne s’est pas encore tout à fait remise de notre virée en aéroglisseur. « Ils ont un avion » dit-elle simplement avant de s’asseoir sur le soi-disant lit du mobile-home.

« Je sais. Mais je ne vois pas comment sortir d’ici, marcher jusqu’à l’avion et le démarrer sans qu’ils s’en aperçoivent. Il faut espérer qu’ils aient programmé leur coup ce soir et qu’ils soient suffisamment nombreux à partir. On devrait pouvoir leur fausser compagnie plus facilement » dis-je en fouillant dans l’armoire à pharmacie d’Angie, à la recherche d’un médicament pour calmer la nausée de Mac. Je n’en trouve pas, mais elle doit bien avoir des biscuits salés.

Mac me les prend des mains et en croque quelques uns avant de s’allonger et de fermer les yeux. « Au moins, c’est bon de savoir qu’il n’y a pas que ta façon de piloter un tomcat qui me rend malade »

« D’accord, il faudra que je me souvienne de ça quand on sera sorti d’ici : pas de tomcat, ni d’aéroglisseur. » Je m’assieds sur le bord de la couchette et pose la main sur son front. Elle n’a pas de fièvre, sa peau est seulement un peu moite.
« Seriez-vous en train de me proposer un rendez-vous, capitaine Rabb ? » demande-t-elle, un léger sourire éclairant son visage.

« Mac, après ce qui s’est passé ce matin… » elle saisit mes mains et m’attire à elle.

« C’était seulement ce matin ? J’ai l’impression que cela fait des jours que nous avons fait l’amour » Elle ouvre les yeux et me regarde fixement. « Ca n’a rien à voir avec tes performances, rassure-toi. C’est juste qu’après toute une journée passée dans un canoë et sur cette foutue machine infernale, ça semble… »

« Tu n’as pas à te justifier Mac. Veux-tu que je te remémore ce que nous avons fait aujourd’hui ? » Je la serre plus fort contre moi et l’embrasse tendrement.

Elle s’écarte doucement. « Plus tard peut-être » dit-elle en se passant la langue sur les lèvres. « Pour le moment, j’aimerais prendre une douche et peut-être même faire une sieste. Harm, c’est qui ces types ? »

« D’après ce que j’ai compris, ce sont des éco-terroristes qui essaient d’empêcher l’exploitation des Everglades » Je remarque qu’elle ne se lève pas, préférant rester blottie au creux de mes bras.

« Des éco-terroristes ? Après tout ce qu’on a déjà connu, tout ce à quoi toi et moi on a été mêlé, il faut maintenant qu’on tombe sur des éco-terroristes ? » Elle ferme à nouveau les yeux.

« On dirait. Et des éco-terroristes apparemment très bien organisés. Mais j’ai le sentiment que ça ne va pas tout seul entre Jacobs et le grand type… Elsworth. Et je crois que je sais comment faire empirer les choses. »

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