River of grass

15/26

Je suis réveillé par un petit bruit saccadé qui vient du toit en aluminium de la caravane. On dirait des chats qui tournent en rond sans parvenir à attraper leur proie. Mais je réalise que c’est encore et toujours la pluie. Mac est lovée contre moi, profondément endormie. Il y a quelques heures, quelqu’un a coupé le générateur nous plongeant dans le noir. Il ne restait rien d’autre à faire à part nous installer confortablement l’un contre l’autre et dormir. Il fallait bien ça pour récupérer de l’une des plus longues journées que nous ayons due affronter ensemble. Et cette fois, nous étions ensemble, dans tous les sens du terme.

Je me glisse en dehors du lit et enfile un pantalon de treillis. C’est agréable de porter enfin un vêtement propre et sec. Je jette un œil au travers des carreaux sales pour apercevoir le soleil matinal tenter de se frayer un chemin au milieu des nuages gris… sans succès. La Floride est censée être « l’état où le soleil brille », non ?

Je remarque aussi qu’il y a toujours un garde à nous surveiller. Un jeune type, adossé contre un pin, avec un fusil posé devant lui. Le reste du campement est plongé dans le calme. Les chasseurs sont probablement rentrés de leur partie de chasse. Ils doivent être plus à l’aise dans le noir pour semer la terreur.

Il existe forcément une autre issue que la porte pour sortir de cette caravane. On pourrait profiter de l’obscurité pour atteindre l’avion. Peut-être que personne ne nous verrait traverser le campement, et le temps qu’ils comprennent que c’est l’avion qui démarre… on serait déjà loin. Bon sang, il n’y a rien à faire, il faut vraiment qu’on se tire d’ici.

l’ouverture du vasistas sur le toit est bloquée. Je tape sur tout le pourtour mais rien n’y fait. En poussant sur le toit, je me rends compte qu’ils y ont posé une charge. Les fenêtres sont trop étroites pour que l’on puisse s’y faufiler, même la lumière a de la difficulté à passer au travers, surtout par temps gris comme aujourd’hui.

Je m’agenouille au bord du vieux linoléum, le décolle et tâte le sol pour voir en dessous s’il n’y aurait pas une quelconque ouverture qui leur aurait échappé.

« Le petit-déjeuner est prêt ? » demande Mac en baillant. Elle se redresse, appuyée sur un coude. Je la regarde et lui sourit. Ses cheveux étaient encore humides quand nous nous sommes couchés hier soir, et ils pointent à présent dans tous les sens. Elle le lit dans mon regard et se passe la main dans les cheveux. « tu m’as déjà vue plus mal en point ! »

« Oui, mais ce n’était jamais de ma faute si tu avais cette tête-là le matin » dis-je, en recommençant à prospecter le sol.

« Détrompe-toi » rétorque Mac en s’asseyant sur le rebord du lit. Elle ne porte qu’un t-shirt marron, qui m’était normalement dévolu. Je ne peux m’empêcher de la contempler alors qu’elle s’étire en baillant à nouveau. « Qu’est-ce que tu fais ? »

« Il faut qu’on sorte d’ici Mac. Avec un peu de chance, on devrait pouvoir profiter de leur absence ce soir… si absence il y a ! » J’explore une autre partie du sol nouvellement découverte. Jusqu’à maintenant, je n’ai rien vu. Il doit pourtant bien y avoir quelque chose, ne serait-ce que pour évacuer l’eau.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demande Mac en désignant une enveloppe blanche cachée dans un coin, sous le lino. Je la ramasse et l’ouvre… ce sont des photos. Je m’assois à côté de Mac pour que nous puissions les regarder tous les deux.

On y voit une femme, grande et svelte, entourée de deux marins nouvellement recrutés. Tous les trois sont jeunes, mais je reconnais les deux hommes. Le premier est le quartier-maître David Jacobs et le second, c’est celui qui se fait appeler Crash. J’en déduis que la fille au milieu, c’est Angie.

Mac me prend la photo des mains pour vérifier s’il n’y aurait pas une inscription à l’arrière. La chance est avec nous.

« Dave Jacobs, Angie et Jeremy Lowman » Pas de date, ni de lieu, juste des noms.

« Alors… » dis-je, essayant de recomposer le puzzle dans ma tête.
« Alors… » répète Mac, en retournant la photo pour l’observer à nouveau.

« Apparemment David Jacobs et Crash se connaissent, et semblent avoir les mêmes centres d’intérêt. Deux garçons et une fille, ça ne peut signifier qu’une seule chose » dis-je en étudiant de plus près les visages souriants fixés sur la photo. Qu’est-ce qui a bien pu se passer entre eux pour que rien ne soit plus comme avant ?

« Quelqu’un a eu le cœur brisé » fait Mac d’un ton compatissant. « En général, quand il s’agit de deux garçons et d’une fille, il y en a toujours un qui a le cœur brisé, et c’est rarement la fille ».

Je tourne la tête vers Mac, elle continue de scruter la photo. Je me demande le nombre de fois où deux hommes l’ont désirée en même temps ? Souvent je suppose.

« Dans la mesure où Angie a l’air de vivre ici aux crochets de Jacobs, je crois deviner qui est le vainqueur » Je m’attarde sur la fille au centre de la photo. Elle a le visage tourné vers celui de Jacobs, et semble avoir totalement oublié la présence de Crash. Ce dernier la couve littéralement du regard. Quant à Jacobs, il semble plus intéressé par le photographe, auquel il adresse son plus beau sourire pour la postérité.

« Jacobs vend des armes à la bande de Crash, qui en retour les vend à la bande de Jacobs. Je n’y comprends rien, pourquoi leur faut-il un intermédiaire ? Et pourquoi cacher cette photo ? » demande Mac. Elle se lève et enfile le treillis que je lui ai sorti hier soir, retournant les manches comme le font les marines.

« Si tu laisses tes manches comme ça, ils vont tout de suite voir que tu n’es pas ce que tu prétends être » lui fais-je remarquer, mais elle ne change rien.

« Il y en a déjà un qui sait qui tu es. Je suppose qu’il a aussi compris que j’étais ta partenaire, et je doute que la position de mes manches y change quoi que ce soit. » répond-elle. Elle jette un coup d’œil sur les affaires d’Angie, comme si elle cherchait quelque chose de précis. Elle revient avec une paire de brodequins et commence à en enfiler un. « Espérons que ce soit la bonne taille… impeccable ! »

« Pauvre petite » Je n’ai fait que murmurer mais je vois l’autre chaussure voler dans ma direction. Je m’écarte juste à temps, et elle finit sa course contre le mur, avant de retomber lourdement sur le sol. « Je ne te savais pas aussi susceptible au sujet de tes pieds ».

« Rien pour ça, tu me devras un massage… quand on sera de retour » dit-elle sans lever les yeux. Assise sur le bord du lit, elle finit de lacer sa chaussure.

« Tu n’arrêtes pas de changer d’avis à notre sujet ». Ses principes semblent en contraction avec ses désirs. Ceci étant, je ne peux pas dire que je sois absolument certain de ce que l’avenir nous réserve.

Je finis de m’habiller. Je remercie Marcus de m’avoir fourni une panoplie complète et à la bonne taille, même si mon treillis est tigré au lieu d’être dans un tissu de camouflage boisé comme celui de Mac. J’ai aussi le choix parmi un assortiment de brodequins et tout un étalage de calots. J’ai l’impression que je vais me retrouver dehors dans peu de temps.

« Je suis désolée » dit-elle. Elle n’a pas à s’excuser. « Je ne veux pas te perturber. C’est juste que… je ne sais pas trop moi-même où j’en suis »

Je l’observe alors qu’elle lace méthodiquement ses chaussures pour la deuxième fois. Elle n’était apparemment pas satisfaite de la première.

« Ca va aller » lui dis-je. J’essaie de me convaincre autant qu’elle. « Mac, il faut d’abord qu’on voit comment sortir d’ici avant de s’occuper… de nous »

« Je sais » dit-elle, en me regardant, enfin.

J’entends quelqu’un monter les marches de la caravane, et je me précipite pour remettre le linoléum en place avant qu’il n’ouvre la porte. Pendant ce temps, Mac dissimule les photos dans le tas de vêtements sales.

Nous sommes tous les deux debout quand la porte s’ouvre devant Marcus Brennen. Il est accompagné de deux hommes. Tous trois sont armés et prêts à dégainer.

« Elsworth désire vous parler Capitaine. Et à vous aussi… » commence-t-il en s’adressant à Mac.

« Colonel MacKenzie » ajoute-t-elle. Après tout, il n’y a plus aucune raison pour cacher notre identité. Brennen a manifestement fait passer l’information.

« Suivez-moi. Il vous attend. »

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