River of grass

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La porte s’ouvre brutalement, claquant violemment contre la paroi métallique de la caravane. Des hommes… une dizaine… se ruent à l’intérieur et j’entends le cliquetis d’armes qu’on enclenche. Je n’ai pas le temps de discerner exactement de quel type d’armes il s’agit mais j’en sens bel et bien une contre ma chair, le métal froid pressé sur ma tempe.

Il hurlent… « debout ! » De puissants faisceaux de lumière projetés en pleine face nous aveuglent. Mac cherche mon bras mais un homme la repousse sur le côté et me plante sa lampe-torche dans les yeux pour que je ne puisse pas la rejoindre.

On nous pousse vers l’extérieur, en pleine nuit. Nous ne comprenons rien à ce qui se passe. Leur première intention est de nous séparer, et je sens les battements de mon cœur s’accélérer au fur et à mesure qu’ils emmènent Mac. L’un des hommes me retient les bras derrière le dos et m’empêche de bouger.

J’essaie de l’apercevoir malgré l’obscurité… « Mac ! »… Mon cri est stoppé net par un coup dans l’estomac.

« Ferme-la, soldat » ordonne le type qui vient de me frapper. Aveuglé, je perçois à peine son regard, mais il a l’air de s’amuser. Je ne comprends rien à tout ça. Je continue de chercher Mac mais je ne la vois plus.

« Je suis dans la marine » Tout en répliquant, j’essaie de réprimer un haut-le-cœur.

« Alors ferme-la, matelot » répète-t-il. Je tente d’esquiver un nouveau coup mais il est trop rapide.

On me traîne en direction de la berge… vers l’avion. Où est Mac ? Je ne l’entends pas. Bon sang, qu’est-ce qu’ils ont fait d’elle ?

Elsworth se tient debout sur le ponton, armé et vêtu d’un treillis noir, prêt à se fondre dans l’obscurité. Il m’attrape par le bras. Dieu merci, je n’ai plus cette lumière aveuglante dans les yeux.

« Alors, il paraît que vous savez piloter ? » demande-t-il, d’un ton anormalement calme. Ses hommes m’encerclent, je ne vois Mac nulle part. Tout ça n’est pas logique.

« Où l’avez-vous emmenée ? » fais-je au lieu de répondre à sa question

« Elle sera en sécurité ici. On a besoin de vous pour nous conduire quelque part, immédiatement » exige-t-il. Je regarde le petit appareil. Je ne sais pas combien de personnes il compte embarquer la-dedans, pas toute son « armée » en tout cas. D’ailleurs, qui lui a dit que je pouvais piloter ce genre d’engin ?

« Je ne pars pas sans le colonel MacKenzie » dis-je avec sang-froid. Un bras puissant et musclé m’agrippe par derrière, m’enserrant le cou. L’homme empeste la sueur. Je sens chacun de ses muscles se tendre comme il accentue la pression.

« Elle reste ici » rétorque Elsworth, en dirigeant son regard vers le campement.

« Je ne vous conduirai pas loin si je suis mort ». Luttant contre ce bras qui m’étrangle, je parviens à peine à articuler. Je le sens relâcher un peu son emprise, mais pas assez pour m’en débarrasser. Bon sang, mais où est Brennen ? Je ne le vois pas. Il avait dit qu’il nous ferait sortir d’ici. J’espère pour lui qu’il n’a pas manigancé ce fiasco, parce si c’est le cas, je le tuerai de mes propres mains.

La situation m’échappe complètement. On aurait dû partir cet après-midi quand nous en avions la possibilité, au lieu de compter sur quelqu’un d’autre.

« Notre pilote s’est enfui avec David. J’ai besoin d’un autre pilote pour aller les chercher là où ils se cachent et ce sera vous. Maintenant, ou bien vous faites ce que je vous demande ou bien j’en reviens à mon plan initial : vous tuer tous les deux ». Elsworth se rapproche de moi en prononçant chaque mot. Je sens son souffle chaud contre mon visage. Même s’il se refuse à le montrer, il est évident qu’il est en colère. Lui non plus ne contrôle plus rien.

« Je n’irai nulle part sans elle, alors je crois que vous pouvez me tuer tout de suite ». La frappe puissante du poing d’Elsworth dans mon ventre m’oblige à mettre genoux à terre, mais je ne peux pas. Pas avec ce bras qui me retient toujours par le cou.

« Vous êtes sûr que c’est vraiment ce que vous voulez, capitaine Rabb ? » demande Elsworth, en se frottant la main.

Je ne partirai pas d’ici sans Mac. J’essaie de me persuader que cela n’a aucun rapport avec le nouvel aspect de notre relation, mais rien n’est moins sûr. Aurais-je agi de la sorte la semaine dernière sachant que Mac est parfaitement de taille à se défendre toute seule. Aurais-je été aussi terrifié à l’idée de la perdre ? Merde, je ne voulais pas être confronté à ça si tôt.

Non, jamais je ne l’aurais laissée. Pas si j’avais eu le choix, et le choix, je l’ai. Il ont besoin moi, je dois pouvoir négocier. Elle est ma partenaire et je ne laisserai pas Mac avec ces types.

« Elle vient avec nous » dis-je une dernière fois, d’un ton déterminé. Elsworth fait un signe de tête. Un homme part en courant et j’entends une porte s’ouvrir puis se refermer.

« Il n’y a rien de tel qu’un homme amoureux, hein Quinn ? Ça peut toujours servir ! » L’homme derrière moi me lâche enfin. « J’espère qu’il ne lui arrivera rien par votre faute, capitaine. Ce serait vraiment dommage… sachant qu’elle aurait pu être en sécurité mais que vous avez jugé préférable de la mettre en danger »

« Le colonel MacKenzie est un Marine. Je suis certain qu’elle saura faire face » dis-je, en fixant cet homme calme et sûr de lui. Evidemment, c’est facile pour lui de rester confiant. Il a tous ses « soldats » pour faire le sale boulot.

Un homme pousse Mac vers le quai, lui donnant un dernier coup dans le dos en arrivant. Je la rattrape et l’aide à retrouver son équilibre avant de la lâcher. Nos regards s’accrochent une seconde mais nous demeurons silencieux. Je ne l’abandonnerais sous aucun prétexte, et le meilleur, c’est que nous tenons peut-être là l’occasion de nous en sortir.

« Tout le monde dans l’avion. Tout de suite » ordonne Elsworth. Mac est emmenée vers l’arrière de l’appareil. Seuls Elsworth et trois de ses sbires nous accompagnent, mais on va quand même devoir se serrer.

« Il faut que je le contrôle d’abord » dis-je pour essayer de gagner un peu de temps. J’attrape la lampe-torche de l’un des hommes et commence à éclairer les parties de l’avion auxquelles j’ai accès depuis ce ponton. « je ne décollerai pas sans inspection préalable »

« Faites vite » dit Elsworth, en suivant chacun de mes gestes. C’est le seul moyen pour estimer la direction du courant et la force du vent. Je dois évaluer tous les paramètres dont je vais avoir besoin.

J’essaie de me remémorer tout ce que j’ai appris sur le pilotage des hydravions la seule fois où j’ai eu à le faire… il y a bien longtemps. C’était aux Bahamas et il appartenait à un ami de mon beau-père. Mais il ne ressemblait en rien à celui-là. Nom de Dieu, je vais tous nous tuer !

Finalement certain que tout est en ordre, enfin, aussi certain qu’on puisse l’être quand on est dans la ligne de mire d’un revolver, Elsworth et moi montons à bord.

« C’est bon ? » demande Elsworth en s’asseyant dans le siège à côté du mien. C’est notre seul moyen pour nous échapper. Emmenons-les là où ils veulent et faussons-leur compagnie aussi vite que possible. A l’arrière, Mac reste silencieuse, elle est probablement inquiète. A chaque fois qu’elle monte dans un avion que je pilote, les choses tournent mal.

« Tout va bien ». Mon esprit se focalise sur les phases du décollage, le courant, l’adhérence. L’eau est un peu agitée, des vaguelettes ondulent à la surface. Compte tenu du poids de cet engin, c’est plutôt une bonne chose. L’espace dont je dispose pour décoller n’est pas énorme, mais d’autres ont visiblement réussi avant moi. « Où allons-nous ? »

Elsworth me montre une série de chiffres et de graphiques. On va vers le nord-est, au delà du lac Okeechobee. Je vais être obligé d’amerrir de nuit, au milieu de nulle part, dans un coin appelé le Canal de Miami.

« Il y aura du monde à nous attendre. Ils éclaireront la zone où vous devrez vous poser » précise Elsworth. Génial. Je vais avoir droit à la bonne vieille méthode d’éclairage des trafiquants de drogue : des feux dans des boites de conserves installées tout le long de la piste. Sauf, que dans ce cas précis, la piste sera un canal.

J’inspecte le moindre instrument du poste de pilotage devant un Elsworth passablement consterné.

« Je ne pars pas avant d’être sûr qu’il peut voler » dis-je pour répondre à son soupir d’exaspération.

« Voyons, Capitaine. D’après ce que j’ai appris sur vous aujourd’hui, vous pilotez des F-14. Et vous vous angoissez pour un petit hydravion ? » me raille Elsworth. Je me demande bien où il a pu dénicher ces informations, je ne me souviens pas lui en avoir parlé. Quelqu’un a dû le lui dire. Ou alors il l’a entendu de la bouche de ceux qui étaient censés nous retrouver.

« J’ai crashé un F-14 une fois. J’ai plongé direct dans la rampe d’appontage d’un très gros porte-avions. Boum ! » dis-je en le regardant droit dans les yeux. Mac laisse échapper un petit rire tandis que les autres hommes se redressent nerveusement sur leurs sièges. J’entends des ceintures de sécurité s’enclencher. « Vous voulez qu’on essaie avec ce petit avion qui n’a pas de sièges éjectables ? »

A ces mots, Elsworth s’enfonce dans son siège et cesse de m’importuner. Fort heureusement, cet engin dispose d’un équipement radar et d’une radio perfectionnés. Où diable ces types ont-ils trouvé suffisamment d’argent pour s’offrir ces trucs-là ? Il y a plus que de l’éco-terrorisme la-dessous.

L’avion rebondit sur l’eau et je suis sur le point de le faire décoller. Je jette un rapide coup d’œil à Mac. Elle m’observe attentivement et je suis sûr qu’elle est en train de se repasser le film de sa vie. Je mets les gaz à fond et tout ce que j’ai appris me revient comme par magie. Nous décollons sans trop d’encombres et j’entends un soupir de soulagement dans mon dos quand nous dépassons la mangrove sans nous y écraser.

« C’était pas si mal » fait Elsworth, en me regardant à nouveau. Il est un peu plus pâle que tout à l’heure.

« Pas trop mal » dis-je en souriant. « Mais je dois vous prévenir… quand j’ai crashé ce F-14… c’était à l’atterrissage, la nuit. »

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