River of grass

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J’aperçois au loin la piste d’atterrissage improvisée. Une succession de petits feux se détache dans la nuit et forme une ligne droite de part et d’autre du canal. Il m’est déjà arrivé d’atterrir dans de pires conditions, mais d’aussi loin que je m’en souvienne, mon but a toujours été d’éviter de tomber à l’eau, pas de me poser dessus.

Pour la première fois depuis notre départ, Elsworth rompt le silence radio et les hommes au sol, avertis de notre présence, nous renseignent sur la direction du vent. D’autres lumières s’allument au moment où j’entame la descente. Apparemment, ce n’est pas la première fois qu’ils font cela, ils connaissent exactement la distance dont j’ai besoin pour amerrir. J’ai déjà croisé tellement d’engagés de la marine, passés ou présents, depuis que nous sommes sur cette affaire, que si ça se trouve, l’un de ces gars en bas est un ancien officier d’appontage.

« Tout le monde est bien attaché ? » dis-je en plaisantant. Des voix à l’arrière bredouillent un semblant de réponse. « Parfait . Je ne peux pas voir si l’eau est agitée ou pas, par conséquent, vous risquez d’être un peu secoués »

Je ne peux même pas dire si un quelconque débris flotte à la surface. On pourrait très bien foncer dans un obstacle et ce serait la fin. Elsworth lui-même resserre sa ceinture. Quoique ça ne lui ferait pas de mal si je manquais mon coup. Mais Mac est là, et je vais faire tout mon possible pour que nous arrivions entiers. Je me fiche totalement des autres.

Nous touchons l’eau, Je redresse les ailerons pour limiter le roulis. Après m’être assuré que nous sommes stabilisés, je réduis progressivement les gaz pour finalement couper le moteur. Les hommes d’Elsworth attachent les amarres puis éteignent rapidement les feux afin d’éviter tout repérage. Les types à l’arrière se dépêchent de descendre de l’hydravion, sautant dans l’eau. Mac se lève pour faire de même.

« Où comptez-vous aller ? » lui demande Elsworth tout en rassemblant ses affaires. Mac me regarde et je hausse les épaules. Je ne sais pas ce qu’ils ont l’intention de faire. Je doute qu’ils nous laissent seuls avec l’avion mais nous emmener avec eux serait s’encombrer d’une charge inutile. « Vous ne bougez pas avant que je ne vous y autorise »

Mac retourne s’asseoir à l’arrière de l’appareil. L’avion se met à tanguer quand Elsworth commence à retirer des caisses de dessous les sièges. Je n’en distingue pas le contenu mais j’imagine qu’il s’agit d’une partie des armes de petits calibres amenées par Jacobs.

« Quels sont vos plans, Elsworth ? » Je ne reçois qu’un ricanement en guise de réponse. Il coupe sa lampe-torche, plongeant l’avion dans l’obscurité. Si la lune parvient à se frayer un passage au travers des nuages, on pourra peut-être y voir quelque chose. Un chemin pour s’enfuir par exemple. Pour s’enfuir où ? Ca c’est un autre problème.

« En mettant le feu à toute la vallée, je vais obliger David à sortir de son trou, il se planque sûrement dans la canne. Et ainsi, je ferai d’une pierre deux coups. Je réglerai son compte à David, et en même temps celui des producteurs de cannes à sucre. La récolte ne sera peut-être pas complètement fichue, mais ils vont y perdre beaucoup. Après je reviendrai et on rentrera à la maison. » répond Elsworth, l’air satisfait, certain d’avoir eu là l’idée du siècle.

« Et pour nous ? » demande Mac, en le fixant malgré l’obscurité.

« Vous, vous descendez de là et vous allez rester dans un endroit sûr jusqu’à mon retour. Pourquoi ? Vous aviez l’intention de m’accompagner, colonel ? » demande-t-il en lui tendant la main. Au lieu d’accepter son offre, Mac le repousse doucement. « Visiblement, c’est non »

Mac et moi descendons de l’avion pour nous retrouver les pieds dans l’eau. Pendant qu’ une personne aide Mac à gagner le bord du canal, je me hisse sur la berge. Elsworth nous emboîte le pas, en prenant garde à tenir ses affaires au dessus de la tête pour éviter qu’elles prennent l’eau. A peine a-t-il atteint la berge qu’un de ses hommes saute à l’eau pour aller chercher le reste de l’équipement. On est dans un champ, envahi de buissons et d’herbes hautes, mais au moins, on est à pied sec. Je ne vois pas grand-chose si ce n’est les arbres qui nous entourent.

« Comment on procède ? » demande l’un des hommes. Il n’était pas avec nous dans l’avion. Je ne crois pas l’avoir déjà vu. « Vous voulez que je les attache avec de l’adhésif ou vous préférez les menottes ? »

Le voyant lorgner vers Mac d’un air malsain, je m’avance vers lui juste assez pour qu’un autre type me retire aussitôt en arrière. Instantanément, je vois la colère monter en Mac, elle fait un geste en direction du gars qui la matait mais je lui fais signe de laisser tomber. On ne ferait pas le poids face au nombre.

« T’embête pas, elle ne sait pas piloter de toute façon. Contente-toi de lui passer les menottes à lui, ça suffira. On ne restera pas longtemps absent. Dès qu’il aura réalisé ce qui se passe, David devrait rapidement rappliquer par ici, comme un rat avec le feu aux fesses ! » conclut Elsworth avant de vaquer à ses occupations.

L’homme derrière moi me saisit les poignets, je sens les menottes s’enclencher et il fait exprès de les serrer plus que nécessaire, histoire de pousser le sadisme un peu plus loin. Mac semble plus affectée que moi quand le cliquetis indique qu’elles sont bien fermées.

Ils se regroupent autour d’Elsworth pour recevoir les dernières instructions. On dirait une équipe de football américain qui discute de la stratégie à suivre pour marquer le point. Je ne comprends rien de ce qui se dit. Mac tend l’oreille mais me signifie de la tête qu’elle n’entend rien non plus.

« Vous deux, vous restez bien sagement ici » nous ordonne Elsworth tandis que ses hommes s’organisent deux par deux. Tous sont armés et portent des uniformes de camouflage noirs ou zébrés.

Je les regarde s’enfoncer dans la nuit, certains suivant une direction différente du groupe principal. Ils ne prennent pas la peine de laisser quelqu’un pour nous surveiller. En un sens, à quoi bon ? Je ne sais absolument pas où nous sommes. Mais ce n’est pas ça qui va m’arrêter.

Le dernier homme parti, Mac s’approche de moi et examine les menottes.

« On va sûrement trouver de quoi les enlever dans les parages » dit-elle, ses doigts entrelaçant les miens un bref instant.

« Le seul endroit possible, c’est dans l’avion. Mais si tu y retournes, je ne sais pas si je pourrai t’aider à regagner la berge après. » Elle revient me faire face et pose sa main sur ma poitrine. Son geste est si naturel que l’on pourrait croire que nous avons toujours vécu ensemble.

« J’arriverai bien à remonter toute seule, Harm. Je suis toujours le marine que tu connaissais avant. Etre avec toi ne m’a pas tant changée » fait-elle d’une voix douce et rassurante.

Alors qu’elle se dirige vers l’avion, je l’appelle et lui demande de revenir.

« Dis-donc marine, combien de temps crois-tu qu’il te faudrait pour apprendre à piloter ? » Mon ton est tout ce qu’il y a de plus sérieux.

Ma question la laisse bouche-bée, pendant que la stupeur la plus totale se dessine sur son visage.

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