River of grass

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« C’est hors de question » dit-elle finalement, après avoir recouvré l’usage de la parole. Elle rejette catégoriquement ma proposition. « Je ne risquerai pas ma vie, ni la tienne. Il existe forcément un autre moyen »

Je regarde aux alentours, rien que du vide et l’obscurité. Mes yeux reviennent se poser sur l’hydravion. Ce serait vraiment la solution la plus rapide.

« Allez quoi… Mac » Je sais qu’elle en est capable. Elle doit au moins essayer.

« Tu me demanderais la même chose s’il s’agissait de Sarah ? » Apparemment, la réponse ne vient pas assez vite. « Je ne crois pas »

« Ce n’est pas Sarah… mais… oh, et puis peu importe… cet appareil est notre seul ticket de sortie, il faut saisir cette chance. Sinon, ils nous demanderont de les rapatrier vers le campement… et là, Dieu seul sait ce qui va se passer. »

« Je retourne voir dans l’avion si je trouve de quoi ouvrir ces menottes. Il y aura peut-être du matériel d’urgence, une radio ou autre » dit-elle en s’éloignant. Je la suis aussi vite que ma situation me le permet et la regarde glisser le long de la berge, puis se hisser à bord de l’appareil.

« Mac, on pourrait au moins l’utiliser pour remonter ou descendre le canal… et si on ne rencontre pas d’obstacle du genre barrage ou écluse, on devrait bien arriver quelque part. » J’ai crié pour qu’elle m’entende mais elle ne répond pas.

Ses déplacements font légèrement tanguer l’hydravion. Elle réapparaît au bout d’un certain temps, une lampe-torche à la main.

« Ils ont emporté la radio, je n’en ai pas trouvée d’autre, oh, et je n’ai pas vu de clés non plus. Mais par contre, j’ai déniché un paquetage de survie avec un pistolet à fusées éclairantes. Si on en tire, crois-tu que quelqu’un les verrait ? ». Elle revient vers le bord, portant le sac au dessus de sa tête pour le maintenir au sec. Pour la même raison, elle tient la lampe-torche dans sa bouche.

« Sûr. Elsworth et ses hommes les remarqueraient probablement et rappliqueraient ici en moins de dix minutes » dis-je, en l’observant vider le sac.

Le minuscule rai de lumière est toujours mieux que rien, et suffit à nous éclairer tous les deux. Elsworth a été assez prudent pour ne pas nous laisser de radio mais il n’a pas pensé aux fusées de détresse. Il ne doit pas être au courant des dégâts qu’elles peuvent occasionner.

Mac déplie une carte et essaie de localiser notre position. Moi-même, je ne suis pas certain de l’endroit où nous sommes alors que je nous y ai conduits. Ce dont je suis sûr en revanche, c’est que nous nous trouvons au sud du lac Okeechobee et à l’ouest de la nationale 27. J’ai noté cela sur la carte qu’Elsworth m’a montrée tout à l’heure.

« Il y a une voie principale » indique Mac en suivant du doigt le tracé d’une fine ligne rouge perdue au milieu de nulle part. « On pourrait la suivre à pied en attendant qu’une voiture y passe »

« Qui va accepter de prendre en stop un type en tenue de camouflage qui porte des menottes ? » Je commence à avoir des crampes dans les bras, mais je n’ai guère d’autre choix que de supporter la douleur en attendant qu’elle accepte enfin de piloter l’avion.

« Allez marine. Je sais que tu peux le faire. Par ailleurs, je serai là pour t’aider »

« Oui, tu parles d’une aide ! » réplique Mac en repliant soigneusement la carte avant de la ranger dans le sac.

« Il suffira de suivre la ligne du canal. On n’aura pas besoin de monter bien haut et on se posera dès qu’on aura atteint le lac Okeechobee. De là, on pourra lancer une fusée. On ne doit pas être très loin de l’extrémité du canal, et je crois me rappeler qu’il y a un village là bas. Mac, tu n’as quand même pas l’intention de retourner au campement ? Nous avons plus de cartes en main que ne le croit Elsworth. On peut réussir à s’échapper maintenant » dis-je d’un ton suppliant, espérant ainsi la convaincre.

Mac lève les yeux vers le ciel étoilé puis regarde dans la direction probable de la route. Elle ne prononce pas un mot, mais au moins elle ne rejette plus complètement l’idée de piloter. Elle l’a déjà fait avec le Stearman et s’en était bien sortie. Evidemment, ces fois là, j’avais la possibilité d’en reprendre le contrôle à tout moment.

« Bon d’accord… je vais le faire. J’espère juste que nous n’aurons pas à le regretter » dit-elle les yeux fixés sur moi. Le doute se lit dans son regard.

« Mac, je vais déjà devoir regretter tout ce que j’ai vécu avec toi » dis-je. Elle baisse la tête, comprenant exactement ce à quoi je fais allusion. La fin de cette aventure est proche et il va nous falloir reprendre une vie normale. Nous n’avons pas le choix, nous le savons, mais cela ne signifie pas que nous y sommes prêts, ni que nous avons envie de discuter de notre situation.

« Allez, on y va » dit-elle en relevant les yeux vers moi.

Ma voix se veut rassurante. « Tu vas y arriver… pilote ! »

* * *
« Quand tu vas mettre le contact, il va bouger, il n’y a pas de freins comme sur un avion classique » dis-je en complément d’information. Son expression se fait de plus en plus grave au fur et à mesure qu’elle essaie de se remémorer toutes les instructions que je lui ai données.

« Compris » répond-elle, en parcourant des yeux les divers commutateurs et les jauges. Il n’y en a pas tant que ça en fait, nettement moins en tout cas que dans les engins que j’ai l’habitude de piloter.

« Nous maintiendrons cette position jusqu’à ce que tu prennes de la vitesse… au dessus de 7 nœuds, ça devrait suffire. Ensuite, l’appareil va se mettre en déjaugeage, le nez légèrement surélevé. Ce n’est pas encore suffisant pour décoller, il faut qu’il glisse sur les redans… » Elle m’interrompt.

« Comment peux-tu espérer un instant que je réussisse ? » dit-elle excédée en se tournant vers moi. « Déjaugeage, redans, prise de gîte. Je n’ai même pas encore démarré et je suis déjà complètement paumée »

« Bon Dieu, Mac ! » Ma réaction l’a froissée. « Je suis désolé. Je crois toujours que c’est quelque chose d’inné. J’ai fait ça toute ma vie »

« C’est bon, ça va. Nous sommes stressés tous les deux, et je n’ai pas envie que l’on meure en tentant de s’échapper. Mais il n’y a pas que ça Harm… si cet engin tombe à l’eau… tu as les mains liées, et je ne sais pas si… »

« Si seulement je pouvais me débarrasser de ces menottes, on serait déjà loin d’ici » dis-je en tirant sur mes bras. « Mac, il faut tenter le coup. Je suis là, je sais exactement comment ça doit se passer, ce n’est pas comme si tu étais toute seule et je suis convaincu que tu en es capable. On a déjà tout passé en revue deux fois, je pense que tu es prête. »

« Encore une fois » demande-t-elle et nous reprenons une fois de plus l’inventaire des opérations, lentement. Je lui pose autant de questions qu’elle m’en pose.

« Bien, à présent tu connais toute la théorie, il est temps de passer à la pratique. Il va falloir que tu détaches toi-même les cordes d’amarrage, je ne peux rien faire de mes dix doigts ! » Elle se lève et se précipite à l’extérieur. Je sens l’appareil dériver légèrement au moment où elle remonte à bord. La surface de l’eau est plane, le courant très faible, ce ne sont pas là les meilleures conditions de décollage. Et pas un souffle de vent pour nous pousser. Elle est de retour aux commandes avant que nous ne dérivions trop loin.

« Je ne te savais pas capable de piloter un appareil dépourvu de manche » plaisante-t-elle en posant les mains sur le volant en forme de « U »

« Hey, je l’aime bien mon manche » dis-je sur le même ton. Un petit sourire malicieux se dessine sur ses lèvres.

« Moi aussi » murmure-t-elle avant de se concentrer à nouveau. « Bien… c’est parti »

« Démarre et laisse-le aller jusqu’à ce qu’il soit au centre du canal… »

« Comme si je savais où se trouve le centre du canal » me coupe Mac en s’exécutant.

« Si on touche l’autre rive, tu sauras que tu es rendue trop loin » dis-je mais cela ne la fait pas rire. J’ai plutôt le sentiment qu’elle a cessé de respirer.

« Et maintenant ? » demande-t-elle. Avant que je ne puisse répondre, une série de coups de feu est tirée depuis la berge.

« Bon sang, il y en a un qui doit être revenu ! Maintenant Mac, tu vas devoir apprendre comment piloter ce truc rapidement » dis-je, entendant une nouvelle rafale nous manquer de peu.

Comme si elle l’avait toujours fait, Mac saisit les commandes et suit toutes mes instructions. L’arrière de l’avion s’enfonce un peu trop à mon goût mais elle parvient à le garder stable.

« Qu’est-ce que je fais ? » demande-t-elle. Sa voix trahit son anxiété.

« Maintiens la commande de profondeur tirée vers l’arrière et pousse la manette des gaz à fond…très bien. Tire doucement le manche jusqu’à ce que tu trouves la bonne inclinaison et un angle d’équilibre. »

« Il rebondit… » dit Mac alors qu’on nous tire dessus à nouveau.

« Merde !… Euh… Contre un peu les ailerons, ça devrait rétablir l’inclinaison et permettre aux flotteurs de raser l’eau quand on prendra de la vitesse. Ok, c’est bon… on attaque le palier… relève l’empennage… bien. Maintenant, relâche la profondeur et… » Les coups de feu se font de plus en plus nombreux. A en croire le bruit, il y a de grandes chances pour qu’on ait été touché. Et si une balle a atteint les flotteurs, l’atterrissage promet d’être drôle.

« On décolle » hurle Mac et effectivement, nous quittons la rivière. Je jette un œil en bas au travers du hublot et je vois le tireur s’éloigner. Je le distingue à peine mais il n’a pas l’air content.

« Tu as réussi ! » dis-je alors que l’avion prend de la hauteur et que nous survolons tranquillement le canal.

Concentrée sur ce qu’elle est en train de faire, elle demeure silencieuse. La tension est perceptible sur son visage. La visibilité est quasiment nulle, mais Mac fait preuve d’efficacité et suit le tracé du cours d’eau.

« Alors… » demande Mac. J’imagine qu’elle va me questionner au sujet de l’atterrissage. On n’a pas vraiment eu le temps d’en parler avant d’essuyer les rafales de tirs.

« Quoi ? » Je l’observe, prêt à répondre à ses interrogations.

« Est-ce que cela signifie que tu m’apprendras à piloter Sarah quand nous serons rentrés ? la piloter toute seule ? » Je vois un petit sourire relever le coin de sa bouche.

« Je ne sais pas. Je veux dire… apprendre à faire décoller un hydravion quand on vous canarde est une chose, mais apprendre à piloter un Stearman… » J’essaie de trouver une excuse valable pour éviter d’en arriver à cette issue.

« Harm, tu te souviens combien tu as apprécié cette douche… » dit-elle tout en ajustant doucement l’inclinaison de l’appareil pour compenser un soudain changement de direction du vent.

« Oui… »

« Si tu comptes reprendre une douche avec moi un jour, tu devras m’apprendre à piloter Sarah » C’est du chantage ! Sa voix est chaude et sucrée, et je sais déjà que je vais succomber.

« D’accord, je t’apprendrai à piloter Sarah… mais seulement après que nous ayons pris cette douche. Je dois bien admettre que je me sens sale tout d’un coup »

« Ok pilote, j’accepte le deal. »

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