River of grass

22/26

« Tant qu’on ne heurte rien à l’atterrissage, tout devrait bien se passer » dis-je en tirant sur les menottes pour visualiser tous les instruments. Mes poignets me font vraiment souffrir. Si par malheur on devait s’écraser dans l’eau, j’aurai du mal à m’en sortir, mais ce n’est pas le moment d’y penser.

« Qu’est-ce qu’on pourrait heurter ? » demande Mac, concentrée sur ce qu’elle fait. Elle quitte un instant les indicateurs du regard pour jeter un coup d’œil par le hublot avant de revenir sur le tableau de bord.

« On peut rencontrer une bouée, ou des débris ou encore un type ivre dans sa barque, est-ce que je sais ? Croise les doigts pour que ça n’arrive pas, c’est tout ! » Je tente de voir si nous nous approchons du lac, ce serait bien si c’était le cas. « Mais rappelle-toi, tout atterrissage dont tu sors indemne… »

« …est un atterrissage réussi, oui je sais. Mais c’est facile pour toi de dire ça. Combien comptes-tu d’atterrissages réussis à ton actif ? »

Elle n’attend pas vraiment de réponse.

« J’en ai raté quelques uns, mais tu es déjà au courant ! Et j’ai loupé le filin une ou deux fois aussi… Mais tout va bien se passer, on ne déboulera pas à 500 000 km/heure. Tu vas te poser sans encombre et ensuite, on ira quérir de l’aide » dis-je d’une voix rassurante « Regarde tout ce qu’on a déjà fait ! »

« Oui, tu as raison, c’est pas mal » fait Mac, les yeux fixés sur le ciel nocturne.

« Mac, peu importe ce qui nous attend, je suis là pour toi, reste calme »

« Harm… Qu’est-ce que c’est ? » demande-t-elle en pointant du doigt des signaux lumineux qui clignotent dans le lointain. Elle reprend les commandes des deux mains.

« Je crois que c’est la meilleure nouvelle de la semaine. A en juger par les flashs et le lieu, c’est sûrement une unité de recherche des gardes-côtes » Ma voix ne cache pas mon soulagement. Quant à Mac, elle laisse échapper un soupir qui en dit long et me lance un regard furtif avant de se concentrer à nouveau sur le pilotage.

« Il faut encore que je pose cet engin. Et après ça, on pourra enfin reprendre une vie normale »
« Tu vas réussir…On va réussir » dis-je tout en la briefant pour l’atterrissage. Mac m’écoute avec la même attention que pour le décollage. Elle ponctue chacune de mes explications par un « pigé ! »

Pendant l’approche finale, l’appareil va légèrement piquer du nez à l’ouverture des volets d’atterrissage. En respectant une vitesse supérieure d’environ 10 nœuds par rapport à la vitesse minimale, la descente ne devrait pas excéder 150 pieds par minute . J’essaie de tout me remémorer. En maintenant les gaz et l’inclinaison, la vitesse devrait se stabiliser et ne plus bouger si l’on n’y touche pas.

« Pourquoi n’es-tu jamais devenu instructeur, Harm ? » m’interrompt Mac tout en amorçant doucement sa descente vers les lumières. « D’accord, tu ne peux plus servir sur un porte-avions, mais comment se fait-il qu’on ne t’ait jamais proposé d’enseigner le pilotage ? »

« Je n’en sais rien. C’est bon, tu te débrouilles très bien… Quand tu toucheras le sol, tu réduiras les gaz pour redresser » lui dis-je. Elle est vraiment douée. Encore quelques cours et je suis certain qu’elle sera capable de piloter mon avion, à moins qu’elle n’oublie notre marché.

« Tu n’y as jamais songé ? »

« A présent, je suis avocat, c’est ça mon travail. Tu vas sentir une légère décélération et l’avion va tanguer. Tu sauras que tu as touché l’eau quand tu l’entendras frapper contre les flotteurs » Elle est fin prête pour faire atterrir cet appareil. Les faisceaux lumineux proviennent d’un alignement de bateaux, ils dessinent une piste d’atterrissage improvisée. Mais comment sont-ils au courant que ce n’est pas moi qui pilote ?

« C’est bon là ? » demande Mac en ajustant un peu l’altitude « Je distingue à peine cette foutue flotte ! »

« Oui, c’est parfait. On y est presque » dis-je alors qu’elle suit mes instructions à la lettre.

« Comment diable parviens-tu à te poser de nuit sur un porte-avions ? » demande–t-elle. Sa question me fait rire.

« Pas très bien, d’après ce qu’on dit » Je veux détendre l’atmosphère. Elle m’adresse un petit sourire avant de se consacrer pleinement à son rôle de pilote.

« Bien, surtout souviens-toi de ce que je t’ai dit, ne coupe les gaz que lorsque tu es sûre et certaine d’être au sol »

« Compris » affirme-t-elle. Et soudain, sans même réaliser comment elle y est parvenue, nous rebondissons sur les vagues avant de nous arrêter.

« Tu viens de gagner tes ailes » lui dis-je, un sourire aux lèvres.

Un bateau approche sur le côté de l’appareil, un spot en éclaire l’intérieur pour nous signifier qu’ils sont prêt à aborder.

« Retour dans le monde réel » dit Mac calmement en baissant les yeux.

« Oui, effectivement »

*************

Epuisés, Mac et moi sommes assis dans une minuscule salle du bureau du FBI de Miami, répondant à une foule de questions. Ca sent le café réchauffé et la sueur. La lumière des néons est aveuglante, les agents Nicole Larson et Tony Breen sont chargés de mener l’enquête sur les événements de ces derniers jours, mais ils se sont montrés avares en informations.

« Tout ce que nous savons pour le moment c’est que quelqu’un a entendu des coups de feu tirés contre un avion et nous a contactés. Quelques hommes ont été capturés mais ont affirmé que vous aviez volé l’appareil pour quitter la bande. Pour autant, ni Elsworth, ni Jacobs ou qui que ce soit d’autre que nous recherchons n’étaient parmi eux… Aussi, je vous le demande, où pensez-vous qu’ils puissent être ? » Le ton de l’agent Larson laisse à penser que nous sommes impliqués à toute cette histoire. Depuis le début, on nous a traités comme des suspects. Nous sommes passés des mains des gardes-côtes à celles du FBI sans la moindre explication.

L’agent Larson est grande, séduisante et aime balayer ses longues mèches brunes d’un geste ample. Elle est de toute façon bien trop énergique pour quiconque vient de passer une nuit blanche. L’agent Breen semble être le plus calme des deux, cela ne l’empêche pas de nous regarder comme si nous étions coupables.

« Je ne sais pas où ils sont. Comme nous vous l’avons déjà dit, nous menions une investigation pour le Jag » recommence à expliquer Mac, pour la vingtième fois au moins. Je lui coupe la parole.

« Cette situation est ridicule. Nous sommes portés disparus depuis plus de deux jours, et maintenant, c’est nous qui sommes suspects… Vous pouvez sûrement dissiper ce malentendu facilement ». Je suis exténué et n’ai vraiment pas besoin de tout ça.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? » rugit une voix familière. Nous nous tournons tous pour voir l’amiral Chegwidden debout dans l’entrée, l’air furieux.

« Et vous êtes ? » demande l’agent Larson, en rejetant ses cheveux une fois de plus derrière son épaule. J’ai entendu une rumeur qui disait qu’elle avait été transférée d’Omaha à Miami le mois dernier parce qu’elle aurait foiré une affaire. Ceci expliquerait pourquoi elle ne veut pas manquer celle-ci, et nous, nous sommes tout ce qu’elle a .

« Je suis l’amiral AJ Chegwidden, juge avocat général pour la marine des Etats Unis. Encore une fois, qu’est-ce qui se passe ici ? » demande-t-il, sans se soucier de l’identité de son interlocutrice. Nous lui avons téléphoné quelques heures plus tôt et il nous a répondu qu’il prendrait le premier avion en partance, après avoir rappelé les équipes parties à notre recherche.

« Nous retenons le capitaine Rabb et le colonel MacKenzie en rapport avec… »
« Correction. Vous les reteniez. Le capitaine Rabb et le colonel MacKenzie n’ont rien à voir avec les crimes sur lesquels vous enquêtez, en dehors de leur statut de victimes, et j’apprécierais que vous les traitiez comme telles. Ils ont été envoyés ici sur mon ordre pour retrouver David Jacobs et ont été signalés disparus peu de temps après. Par conséquent, je vous suggère de cesser votre petit jeu du gentil et du méchant flic et d’essayer de savoir ce qu’il ont appris quand ils étaient retenus prisonniers par votre suspect » fait l’amiral sans jamais quitter des yeux l’agent Larson.

« Merci monsieur » dit Mac, en portant son regard sur l’agent Breen. Elle est excédée. Après tout ce que avons déjà subi, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

« Ne me remerciez pas. Je veux simplement savoir ce que vous avez fichu tous les deux dans ce marais ces derniers jours » répond l’amiral en nous dévisageant avec curiosité. Mac semble sur le point de se décomposer, elle toussote avant de baisser les yeux. Il ne peut pas être au courant, c’est impossible.

« Que voulez-vous dire monsieur ? » J’essaie d’adopter un ton anodin.

« J’ai toujours eu envie de faire du camping dans les Everglades mais je n’en ai jamais trouvé le temps. Maintenant que nous sommes là, vous allez me raconter comment ça se passe » répond-il nonchalamment. « Que croyez-vous que je veuille dire capitaine Rabb ? »

*************

« Le campement a été démonté » annonce l’agent Breen de retour avec des dossiers dans une main et une tasse de café labellisée dans l’autre. « Ils ont trouvé ce qui semble être vos affaires personnelles… Tenez »

Il pose sa tasse de café et me tend mes ailes que j’avais laissées dans mon jean. Malgré tout ce qu’il y avait là bas, c’est tout ce qu’ils avaient récupéré ?

« Et c’est tout ce que vous avez trouvé ? » demande Mac, incrédule . « Le campement n’était certes pas très grand mais il y avait quand même plusieurs caravanes »

« Il en restait quelques unes, c’est grâce à cela qu’on a pu repérer le camp, mais elles étaient vides. Auriez-vous une idée de l’endroit où ils ont pu aller ? » demande Breen. Il s’est assis sur le rebord de la table, il semble irrité et fatigué. Après l’intervention de l’amiral, Mac et moi avons eu droit à quelques heures de repos dans un hôtel à proximité. Dans des chambres séparées. Nous sommes à présent de retour au FBI, ils ne nous traitent plus comme des suspects. Evidemment, le fait que nous ayons retrouvé nos uniformes y est pour beaucoup. Nous ne ressemblons plus à des commandos d’opérette, nous sommes redevenus des avocats du JAG.

« Je ne sais absolument pas où ils ont pu aller, nous n’étions pas conviés à toutes leurs conversations. Nous avons passé la plupart du temps enfermés dans une caravane… tous les deux. » soudain, une chose me vint à l’esprit, ou plutôt une personne.

« Harm, qu’est-ce qu’il y a ? » demande Mac en me fixant. Breen cesse de frotter ses yeux rougis et me regarde aussi.

« Angie. Elle n’était pas là bas. Elle est notre seule chance de les retrouver.

« Qui est Angie ? » demande Breen en consultant le dossier qu’il tient dans la main. « Je n’ai aucune information sur cette Angie »

« Le Déluge Club » ajoute Mac au souvenir de la boite d’allumettes trouvée dans la caravane.

« La caravane où nous étions retenus appartenait à une dénommée Angie, c’est la fille d’Elsworth. Visiblement, elle a une liaison avec David Jacobs depuis plusieurs années. On a trouvé des dizaines de boites d’allumettes estampillées avec le logo du Déluge Club dans ses affaires. »

« South Beach est à des kilomètres du campement » dit Breen, apparemment familier avec le Déluge Club. Il relève mon étonnement. « C’est une boite où les gosses de riches de la région se retrouvent pour se défoncer physiquement et moralement. Beaucoup de drogues, beaucoup d’argent »

« Elle devrait s’y montrer tôt ou tard » dis-je en me tournant vers Mac. Elle acquiesce d’un hochement de tête.

« On va envoyer une équipe… » commence Breen.

« Nous l’avons vue en photo, laissez-nous y aller. Après toutes ces années auprès de son père, elle va vous repérer immédiatement » l’interrompt Mac. Breen secoue déjà la tête pour marquer son opposition, mais Mac poursuit néanmoins. « Vous et vos hommes, vous resterez dehors en couverture. »

« Soyez réaliste Breen, dis-je, il y aura pas mal de jolies filles, et nous sommes les seuls à savoir à quoi elle ressemble. On essaiera de se fondre dans le décor… L’agent Larson pourrait nous accompagner, elle passera parfaitement inaperçue dans cette foule, j’en suis certain » . L’agent Breen se met à rire comme si nous venions d’échanger une bonne blague.

« Ok, c’est bon. Je vais voir ce que je peux faire pour que vous figuriez sur la liste des privilégiés. Plus vous aurez de femmes pendus à vos bras et plus vous aurez de chances de rentrez. Nikki va me tuer pour ça, c’est sûr » dit Breen en pouffant.

« On va prendre un hôtel à South Beach et on vous téléphone dans quelques heures » fais-je en me levant. J’en ai assez d’être coincé dans ce bureau à attendre que d’autres agissent.

« La Navy a les moyens de payer un hôtel à South Beach ? » demande Breen en étouffant un bâillement.

« Regardez tout l’argent que nous lui avons fait économiser ces derniers jours en dormant dans de vieilles cabanes ou des caravanes pleines de courants d’air » ironise Mac en souriant. C’est son premier sourire depuis longtemps. Je crois qu’elle est contente elle aussi à l’idée de retrouver un peu d’action.

« Ne vous pressez pas. Ces clubs ouvrent très tard et j’ai pas mal de dispositions à prendre pour que tout soit prêt. Quant à vous, il vous faut des vêtements, ceux-là font un peu… » plaisante Breen en pointant du doigt nos uniformes. « Je vais dire à Nikki… l’agent Larson… de vous contacter colonel MacKenzie. Elle pourra vous donner quelques conseils. Elle n’est là que depuis un mois, mais c’est déjà un pro. »

*************

Je me réveille après une sieste pour trouver Mac sur la terrasse, appuyée au balcon, le regard perdu sur l’océan. Elle porte la robe verte et légère qu’elle a achetée tout à l’heure dans la boutique de l’hôtel. Elle n’a nullement besoin de l’agent Larson pour avoir une allure incroyable. La brise marine fait virevolter les rideaux à l’intérieur de la pièce, tamisant la brillance de la mer et du ciel. Comme si Mac avait senti qu’on l’observait, elle se retourne et me sourit. Elle passe la porte fenêtre coulissante pour me rejoindre. Le mouvement des rideaux forme comme un voile vaporeux autour d’elle.

« Tu as bien dormi ? » demande t’elle en s’asseyant d’un côté du lit.

« Je suis désolé, je n’avais pas l’intention de m’assoupir » Je roule sur le côté pour lui faire face. Les murs de la chambre sont d’un bleu intense, semblable à celui de l’océan et du ciel dehors. Le reste est blanc, comme le sable et les nuages.

« Ce n’est rien, tu as été très sollicité ces derniers jours » répond-elle avec un sourire taquin. Je tends la main et laisse courir un doigt le long de son bras. Le soleil a réchauffé sa peau. On est en novembre et il fait chaud. Quand il est parti, l’amiral a dit qu’une pluie froide tombait sur Washington. Il devait rentrer pour rencontrer le secrétaire d’état à la marine le lendemain. Mac semble toujours inquiète.

« Tu te sens bien ? » Je l’attire vers moi pour la serrer dans mes bras.

« Je vais bien Harm, vraiment. Je pense simplement que j’ai envie que tout ça se termine pour pouvoir enfin rentrer à la maison. »

Je suis surpris par ses propos.

« Il y a une raison particulière pour que tu sois si pressée de rentrer maintenant ? »

Elle se laisse rouler sur le dos et je me redresse pour pouvoir voir son visage. Elle garde les yeux clos, comme si elle voulait à tout prix m’éviter. Je ne la laisserai pas s’en tirer si facilement. Je laisse mon doigt errer depuis sa clavicule jusqu’à son bras, la chatouillant au passage. Elle sourit doucement et secoue la tête.

« Je suppose que je veux rentrer afin de trouver un moyen de te prouver que ça peut fonctionner » répond-elle dans un profond soupir. « Après tout ça, je ne pourrai pas être avec toi comme nous étions avant »

Ses yeux sont toujours fermés, comme si elle appréhendait ma réaction. Peut-être croit-elle que j’ai juste envie d’une aventure qui ne dure que le temps de notre séjour en Floride. Ce n’est pas du tout ce que je veux.

« Non, nous ne pouvons pas revenir en arrière. C’est un fait certain. Et si tu as envie que ça marche entre nous, alors c’est aussi mon cas. On s’y emploiera ensemble » dis-je, en me penchant pour l’embrasser. Quand je me redresse, ses yeux sont ouverts et elle sourit.

« Comment allons-nous justifier les frais pour cette chambre, Harm ? » demande Mac, en jetant un regard circulaire sur l’immense pièce et sa vue sur la plage.

« Je ne le ferai pas. Ce sera pour toi et moi » dis-je . Elle sourit de nouveau et me donne un rapide baiser. « Heureusement, les tarifs basse saison sont encore valables pour une semaine »

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