River of grass

Traduction par Soize
Résumé : Capturés et retenus prisonniers aux fins fonds des Everglades, en Floride, Harm et Mac essayent de s’en sortir par tous les moyens. Tenter de survivre dans un espace de 200 km de long sur 80 km de large, avec un sol recouvert en moyenne de 30 cm d’eau , parfois, l’enfer peut avoir un goût de paradis.

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Se faufilant lentement au travers des planches pourries jusqu’à ma jambe, il me fixe de ses petits yeux noirs. La gorge rouge et saillante, il avance doucement, ses fines griffes bien acérées. Je l’observe alors que sa chair verte passe par plusieurs teintes de marron, tentant de se confondre avec ma peau bronzée. Il a du mal à trouver la bonne couleur.

Pour je ne sais quelle raison, je sais que cette chose est un anolis. Pas un caméléon. J’ai dû apprendre ça quand j’étais à Pensacola, mais là maintenant, je ne me rappelle plus ni comment ni pourquoi. Je le sais, c’est tout.

Je suis sur le point de l’envoyer voir ailleurs, mais une main ferme sur mon épaule m’oblige à y réfléchir à deux fois .

« Ne bouge pas » dit-il, en serrant plus fort, ses doigts s’enfonçant dans ma peau jusqu’aux muscles. « Où est-ce que t’as l’intention d’aller ? »

Je ne réponds pas. Il y a quelques heures, on m’a déjà fait comprendre que je devais me taire. Cette main qui à présent me tient l’épaule m’avait tiré la tête en arrière, j’avais à peine dit un mot.

Il relâche la pression et ramasse le lézard d’un geste si vif et si expéditif que l’animal ne s’est pas rendu compte de ce qui lui arrivait. Je l’observe alors qu’il lui arrache la queue avant de la balancer dans ma direction. Les nerfs encore actifs, le petit appendice se met à danser sauvagement sur le sol à côté de moi, comme le ferait un animal agité, se rapprochant de plus en plus du bord de la plate-forme sur laquelle nous nous trouvons. Et puis tout à coup, il bascule et disparaît dans l’eau saumâtre.

L’homme se saisit du lézard et écrase sa petite tête avant de l’envoyer rejoindre sa queue.

« Il a bougé. Il n’aurait pas dû » dit-il , ses yeux noirs et menaçants.

Il me regarde puis dirige son regard vers Mac, s’attardant sur elle. Elle est toujours inconsciente depuis ce coup qu’elle a reçu à la tête. Je regarde sa poitrine se soulever et s’abaisser doucement, m’assurant qu’elle respire encore. Je ne sais pas ce que je ferais si elle cessait de respirer. Si je bouge, ils me tueront aussi. Une vie de plus ou de moins, cela ne fait pas de différence pour eux.

Mac gémit un peu, gênée par le ruban adhésif qui lui enserre les bras. Notre ravisseur se tient au dessus d’elle, prêt à bondir au moindre mouvement, mais elle se calme, sans pour autant reprendre connaissance. Une chance pour Mac, elle n’a pas à voir ce salopard qui reste là, debout, à la regarder avec son air salace.

Sur son uniforme, le sang séché a viré au marron. Sur son visage aussi, le sang a séché, dessinant un filet sombre depuis la racine des cheveux jusqu’à son col de chemise. A partir de là, il disparaît, aspiré par le tissu sur lequel il a laissé une tâche. Mais plus rien ne coule, tout saignement a cessé.

« Je parie qu’elle doit être un vrai canon quand elle n’est pas couverte de sang, n’est-ce pas ? » demande-t-il en poussant l’une des jambes de Mac avec la pointe de sa botte. Je ne peux rien dire, je n’ai pas envie de répondre à ça de toute façon. « J’ai hâte qu’elle se réveille, je pourrai enfin entendre la voix qui accompagne ce joli visage »

Il retire son arme de la ceinture de son jean et l’examine, mais c’est de la frime. C’est simplement pour bien me faire comprendre que c’est lui qui l’a, alors qu’auparavant ce revolver était le mien.

« D’après toi, qu’est-ce que ça ferait… si on lui tirait dessus avec ton arme », demande-t-il, tout en passant doucement la main sur la crosse et le canon, comme s’il caressait un chat, avec précaution, pour ne pas se faire mordre ou griffer. « Je veux dire, en dehors de ce qu’on peut ressentir normalement ? Comment tu réagirais à cela sachant que tu aurais pu l’empêcher, si tu n’avais pas fourré ton sale nez dans nos affaires ? »

Je ne peux pas parler. Tout ce que je peux faire, c’est la regarder. Qu’est-ce que je pourrais répondre à ça ? D’ailleurs, je ne pense pas qu’il puisse exister une réponse à une telle question. Je pourrais mentir en disant qu’on est prêt à mourir au service de Dieu et de la Patrie, mais est-ce que c’est vraiment le cas ici ? Tous ces types ne sont qu’une bande de petits trafiquants d’armes qui se cachent dans les Everglades, et qui savent qu’ils viennent de faire une erreur qui pourrait leur coûter très cher. Et maintenant, ils doivent faire avec. Elle ne peut pas mourir pour ça, par pour une cause quelconque qui n’est finalement qu’un prétexte pour gagner de l’argent, même s’ils s’en défendent.

« Nan, je lui ferais pas de mal, elle est bien trop jolie. Maintenant à toi, je parie que tu crois que t’es un beau gosse, toi aussi, pas vrai ? Ce serait tellement facile à vérifier », dit-il en rangeant son revolver. Il me tourne le dos, et se met à regarder au delà de cette étendue d’eau et d’herbe sans fin, en direction du soleil couchant.

Les insectes vont bientôt arriver en nombre, attirés par l’odeur puissante de la sueur. L’abri derrière nous n’est pas suffisant pour se protéger. Je suppose que la légère brise qui souffle est la seule chose qui les a tenus éloignés jusqu’à maintenant. Je me demande comment font ces mecs pour se protéger la nuit contre toutes les bêtes qu’on trouve dans le coin. La seule chose qu’ils ont, c’est une minuscule cabane toute délabrée posée sur un ponton. J’en ai repéré plusieurs du même genre depuis l’aéroglisseur qui nous a amené ici, mais elles ne sont visibles que par celui qui sait vraiment ce qu’il cherche.

Ce que j’ai aussi remarqué, c’est qu’hormis l’aéroglisseur, il n’y a pas d’autres moyens de partir d’ici. Avec un canoë peut-être, mais sans carte…

J’entends comme un bourdonnement qui devient de plus en plus fort au fur et à mesure qu’il se rapproche de nous. Mac recommence à bouger au moment même où l’engin entre dans notre ligne de mire. C’est un aéroglisseur, semblable à celui qui nous a amenés, mais je n’ai encore jamais vu l’homme qui le conduit. Avec un peu de chance, il vient relever le tueur de lézard. Je ne veux plus voir ses yeux de psychopathe. Pas tant que je suis incapable de répliquer.

Le bruit horrible et assourdissant s’arrête et un autre type, un adolescent en fait, nous rejoint sur le ponton, nous jaugeant du regard, Mac et moi, avant de parler à voix basse avec son copain. Tous les deux portent un pantalon de treillis et un t-shirt marron, sûrement des vêtements récupérés dans un surplus de l’armée. Le plus jeune des deux a une casquette, sale, avec les initiales de l’Université de Floride marquées dessus. Il la porte à l’envers, la visière derrière. Il a l’air nerveux, jetant sans cesse des petits coups d’œil rapides dans notre direction.

«C’est toujours bon ? » demande le plus âgé. Je l’entends bien qu’il essaie de parler le moins fort possible. On est tellement loin de toute civilisation ici que le moindre son est parfaitement audible.

«Ouais. Cappy veut que tu les rejoignes là bas. Il m’a demandé de surveiller ces deux là jusqu’à ce que tout soit terminé. Il les veut vivants, au cas où on en aurait besoin ». D’un geste nerveux, il allume une cigarette et expire la fumée vers nous. Ce n’est pas une mauvaise idée. Ca va peut-être maintenir les insectes éloignés.

« Si jamais elle se réveille encore, donne-lui de l’eau » ordonne-t-il, puis regardant vers moi « et à lui aussi ».
« OK. Est-ce que je peux allumer les lampes torches ? » demande-t-il, en écrasant quelque chose sur son bras. Il tire une autre bouffée sur sa cigarette et jette le mégot dans l’eau.

« Non, pauvre con. Ils ont dû déjà envoyer du monde à leur recherche. Tu veux que tout le corps des Marines des Etats Unis nous tombe dessus simplement parce que t’as peur du noir ? dit-il, en frappant le gamin derrière la tête.

Le jeune a l’air gêné, il n’avait pas envie de se faire engueuler devant moi. Tant qu’on ne lui demande pas de faire un truc qui prouve «sa virilité », je crois que ça devrait aller, parce qu’il a l’air effrayé. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il ne veut pas s’interroger sur la conséquence de ses actes, tant qu’un meurtre ne s’ajoute pas à la liste.

« D’accord, j’les allumerai pas » dit-il en jetant un coup d’œil à sa montre.

« Tiens, prends ça, et n’hésite pas à t’en servir si c’est nécessaire » continue l’homme en lui tendant le revolver. Le jeune le saisit, l’examine avant de le glisser dans sa ceinture.

Le plus âgé vérifie une dernière fois nos liens avant de monter sur l’aéroglisseur. A nouveau, ce bruit assourdissant. L’homme qui nous surveille désormais reste silencieux jusqu’à ce qu’on n’entende plus rien.

« Vous êtes pilote ? », demande-t-il en me regardant, avant d’aller chercher un sac dans l’abri derrière moi. Il commence par farfouiller dedans avant d’en extraire une bouteille au contenu indéterminé. Je lève les yeux vers lui, sans trop savoir si je peux parler ou pas. « Allez-y, vous pouvez parler, on s’en fout de ce qu’a dit Andy. On va finir par s’emmerder ici si vous ne dites rien. Et puis elle, elle n’a pas l’air d’avoir beaucoup de conversation. »

« Je suis pilote » lui dis-je simplement. Il n’a pas besoin d’en savoir plus.

« Comme Andy. Enfin, presque. Il n’arrête pas de démolir des avions, mais ils lui en rachètent un autre à chaque fois. » dit-il en se moquant de la « malchance » d’Andy.

« Comment vous appelez-vous ? ». Il me dévisage avant de me répondre

« On m’appelle Crash… parce que ça faisait seulement trois heures que j’avais ma première voiture quand je l’ai bousillée » dit-il en souriant au souvenir de cet épisode.

« Andy détruit les avions, et c’est vous qu’on appelle Crash ? ». Il se contente d’acquiescer à ma réflexion. « Et donc… c’est qui celui qui continue à acheter les avions ? »

« Je crois que vous le savez déjà » répond-t-il d’un ton soudain plus froid. « En fait, je crois que vous êtes déjà au courant de presque tout »

« J’ai effectivement une petite idée de ce qui se trame ici. Mais vous aussi d’ailleurs. Et vous savez que ce que vous faites est grave » lui dis-je pour tenter de le convaincre de se sortir de ce guêpier avant qu’il ne soit trop tard.

« Vous pouvez arrêter votre petit jeu, ça ne marchera pas avec moi. J’ai confiance en ce que nous faisons et… » Au lieu de finir sa phrase, il se détourne pour observer le dernier rayon de soleil qui disparaît derrière les arbres.

« Vous êtes prêt à mourir pour une cause qui n’est même pas la vôtre ?». Il ne me répond pas. Il se contente d’allumer une cigarette et de la fumer, toujours le dos tourné. « Ou bien, c’est juste une question d’argent ? »

Il se retourne vivement, son geste faisant virevolter de la cendre de cigarette. « Vous avez tout faux ! vous avez déjà eu envie de mourir pour quelque chose ? »

Si ce n’est l’uniforme, mon étonnement à lui seul doit répondre à cette question. Il tire rageusement sur sa cigarette. « Oui, évidemment » est mon unique réponse.

« Bien, alors je n’ai rien d’autre à ajouter » conclut Crash en s’asseyant sur le plancher de ce ponton qui surplombe l’eau du marais.

« Est-ce que je pourrais vérifier comment elle va ? ». Je tire sur le ruban adhésif qui m’enserre les bras en lui posant la question. « Ce n’est pas comme si j’avais l’intention de m’enfuir, y’a nulle part où aller »

Il me dévisage pendant un moment avec méfiance, avant de trancher l’adhésif avec un couteau de chasse. « N’essayez pas de tenter quoi que ce soit, vous ne pourriez pas survivre une nuit dans le coin. »

Et le pire c’est qu’il raison. Je ne suis même pas certain de l’endroit où nous sommes, ni quelle direction il faudrait prendre. Et puis j’ai bien vu Andy partir avec l’aéroglisseur, mais qu’est-ce qui me garantit qu’il ne va pas faire demi-tour et revenir sur ses pas pour se débarrasser de moi ?

Je vérifie le pouls de Mac, il semble normal en dépit des blessures qu’elle a endurées. Je passe les doigts dans ses cheveux, doucement, pour ne pas rouvrir une plaie ou la faire saigner à nouveau. Quoi qu’il en soit, ça n’a pas l’air très profond. J’ai juste envie qu’elle se réveille enfin pour en être totalement sûr.
« Tenez, passez-lui ça sur la peau ou sur les piqûres, si elle a déjà été bouffée » dit Crash en me tendant un spray de Cinq sur Cinq. J’en mets un peu sur le bout de mes doigts avant d’en couvrir ses bras et son visage. Je tire un peu sur sa chemise pour protéger son cou et toute autre partie de peau qui pourrait être exposée. Je remarque que Crash regarde ailleurs pendant ce temps-là . Il y a quelque chose de bizarre chez ce gamin. Il suffit juste que je trouve de quoi il s’agit.

« Elle commence à être déshydratée » dis-je alors que j’essaie de l’installer plus confortablement. «Et il vaudrait mieux pour toi qu’elle ne tombe pas en syncope »

« Je pensais que vous saviez ce qu’il fallait faire » répond-il en regardant Mac une fois de plus.

« Ouais. Mais je ne peux pas faire grand chose en restant ici » Je profite d’être debout pour jeter un coup d’œil aux alentours. Je crois apercevoir une espèce de canoë en dessous du ponton, je l’entends qui tape contre les piliers de bois. C’est le seul moyen pour partir d’ici.

« Vous feriez mieux de vous en mettre » dit-il. A mon tour, je m’enduis du liquide huileux avant de lui rendre la bouteille .

Je me rassois, un peu plus près de Mac, mais il n’a pas l’air d’être pressé de me rattacher. Il a probablement compris que je n’irais nulle part sans Mac, et comme elle ne peut pas bouger… sur ce point là, il a raison.

« Alors Crash, où avez-vous grandi ? Vous êtes du coin ? » Après tout, autant parler de tout et de rien .

« En fait, je suis de Chokoloskee, j’ai grandi avec les marais » répond-il avec un petit sourire satisfait. Je prends ça pour un avertissement, il connaît bien mieux les environs que je le ne pourrai jamais.

« Et Andy ? ». J’aimerais en savoir plus sur type. Je ne pense pas qu’il soit l’un des responsables de tout ça, mais il pourrait me conduire à ce fameux Cappy.

« Andy ? Il est de Homestead. Ou du moins, c’est là qu’il a grandi. J’crois pas qu’il ait jamais dit d’où il venait exactement.» Ceci dit, Crash retire une bouteille d’eau de son sac et en vide la moitié. « Vous en voulez ? »

Je prends la bouteille qu’il me tend et j’en avale quelques gorgées. Il désigne Mac, et j’essaie d’humidifier ses lèvres. Elle fait un léger mouvement, mais reste inconsciente. Bon sang Mac, Réveillez-vous.
Je lui redonne la bouteille, qu’il range immédiatement. La nuit est finalement tombée. La seule chose qui nous reste à faire, c’est de rester assis là, à nous regarder l’un l’autre sous la lumière blafarde de la Lune.

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