River of grass

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Le soleil vient juste de pointer à l’horizon quand le son d’un aéroglisseur en approche nous réveille. On dirait le vacarme que ferait un moustique dopé à la testostérone, et ce jusqu’à ce qu’il atteigne la plate-forme. Là, le moteur tousse puis s’arrête. Ce n’est pas aussi bruyant qu’un pont d’envol, mais c’est tout aussi déplaisant.

Mac se redresse et laisse échapper un bâillement. Son corps ne s’est pas encore tout a fait remis d’avoir été frappé et balancé dans un bateau. Elle jette un coup d’œil au nouvel arrivant. C’est la première fois qu’elle va voir Andy. Si ce type se conduit comme la dernière fois, Mac risque de regretter de ne plus être évanouie.

« Tu les as détachés ? » Andy parle d’une voix forte, son ton est aussi désagréable qu’hier. Il s’est apparemment levé du pied gauche ce matin.
« Ils n’allaient pas s’en aller » répond Crash en se levant précipitamment, faisant mine d’avoir passé toute la nuit aux aguets. En fait, il a ronflé tranquillement dans son coin la plupart du temps. « Et puis d’ailleurs, ils sont restés attachés quasiment toute la nuit »

« Arrête tes conneries. Si tu crois que tu peux te permettre de dormir alors qu’ils sont détachés, tu vas devoir en assumer les conséquences. » ajoute Andy en fouillant dans un sac de toile. Il en sort un rouleau de chatterton, me prend les bras et me les plaque dans le dos. Il tire un morceau d’adhésif et m’attache les poignets encore plus serrés qu’avant. Je grimace de douleur le temps que mes muscles s’habituent à cette position. « Arrête de te plaindre mec, ou je te bâillonne .»

J’essaie de rester calme alors qu’il se dirige vers Mac. Il est un peu plus aimable avec elle, mais ses poignets se retrouvent dans le même état que les miens.

« Vous étiez vraiment obligé de l’attacher aussi fermement ? » Pour toute réponse, je reçois un coup de poing en pleine figure.

« Ne bougez pas. Et ne dites rien jusqu’à ce que je vous donne l’autorisation de parler. Faites ce que je dis, et je laisserai peut-être Crash vous donner quelque chose à manger. Ou tout au moins, lui donner à manger à elle. Il faut qu’elle ait de l’énergie pour plus tard, hein Crash ? » ironise-t-il.

Crash rit nerveusement, juste pour accompagner Andy, mais ses yeux le trahissent. Il est en proie au doute. J’imagine que quand il s’est réveillé hier matin, il n’avait rien prévu de ce qui allait arriver. On lui avait probablement affirmé que tout se passerait sans accroc. Les armes seraient échangées contre l’argent et chacun rentrerait tranquillement chez soi. Mac émet un petit ricanement moqueur à l’intention d’Andy mais ce dernier ne semble pas y prêter attention.

« Andy, est-ce que c’est fait ? C’est fini ? » demande Crash, un peu anxieux. Il veut que tout ça se termine, c’est évident. Et ça m’arrange bien.

« Ferme-la, pauvre imbécile ! ». Il hurle sur le gamin puis nous regarde Mac et moi. « Tu veux qu’ils soient au courant de tout ou quoi ? »

« j’suis désolé… Andy… je croyais juste que… » balbutie Crash.

«Tu croyais quoi ? Qu’on allait les descendre une fois que tout serait terminé ? Peut-être que oui. Peut-être que non. Ils peuvent nous être utiles pour plus tard. » dit Andy en frappant ma jambe du bout de sa botte en peau de crocodile.

« On va finir par avoir de sérieux problèmes. C’est pas comme s’ils ne pouvaient pas nous retrouver après… » Crash n’a pas le temps de finir sa phrase qu’Andy le gifle d’un revers de la main. Mac et moi regardons ailleurs pendant un moment, pas la peine que le gamin ne se sente encore plus mal à l’aise qu’il ne l’est déjà.

« Qui a dit que j’allais t’emmener, de toute façon ? Pourquoi tu ne te tires pas d’ici ? Vas-y, retourne bien vite chez ta maman. Comme ça, t’auras plus à t’inquiéter de ce qui peut leur arriver. » conclut Andy d’un ton sec. Crash abandonne et retourne à ses affaires. « Allez, fiche le camp d’ici .»

Sous le regard inquisiteur d’Andy, Crash fourre quelques bricoles dans son sac avant de positionner l’échelle pour monter sur le bateau. Il jette son sac sur le siège et nous regarde une dernière fois.

L’insupportable vacarme recommence et il se dirige vers le sud. Peu importe la législation du parc. Rien que le bruit est suffisant pour les mettre hors-la-loi, alors on peut aisément imaginer l’ampleur des dégâts causés par un tel engin sur la fragile végétation du marais. Aucun parmi eux ne s’en soucie. Le grondement diminue au fur et à mesure que le bateau s’éloigne, et Mac et moi dirigeons nos regards vers Andy.

« Bien, il semble que nous allons passer un moment rien que tous les trois. Pourquoi ne me dites-vous pas ce que le gouvernement sait à mon sujet et comment ils l’ont découvert ? » demande Andy. Il se soulève pour s’asseoir sur la barrière et nous regarde fixement, dans l’attente d’une réponse.

«Nous ne savons… » commence Mac, mais il l’interrompt aussitôt.

« Ne jouez pas au plus fin avec moi, Marine. Vous êtes ici pour enquêter sur les armes volées par le quartier maître David Jacobs. Ce n’est pas moi qui les ai. Vous voulez savoir qui c’est ? » demande Andy avec un grand sourire.

« Les gens à qui vous les avez vendues la nuit dernière ? » lui dis-je et il secoue la tête.

« Peut-être. Peut-être pas. Ou peut être que je ne suis pas dans le trafic d’armes. Il y a tellement d’autres choses que je pourrais faire ici, dans les marais. » raille-t-il, en se balançant légèrement sur son assise. La vieille planche de bois craque sous son poids l’incitant à arrêter.

« Je doute que vous ayez réussi à convaincre un garçon comme Crash que le trafic de drogue valait le coup de risquer sa vie. Mais c’est vrai que s’il est prêt à mourir pour quelque chose, c’est parce « vous » l’avez convaincu que cela en valait la peine » Mes yeux ne lâchent pas son regard d’acier. « Maintenant, de quoi s’agit-il exactement ? »

« Ne me regardez pas comme si j’étais sur le point de monter mon propre commando armé dans ce trou paumé, ce n’est pas le cas » répond-il en regardant l’eau au dessous de la plate-forme.

« Vous vous contentez de fournir des armes à l’un d’entre eux ? » le questionne Mac. Il se tourne vers elle. « Et Crash joue sur les deux tableaux. C’est pourquoi il se dit prêt à mourir pour sa cause. Une cause en laquelle vous ne croyez même pas. »

«Vous croyez vraiment que Crash soit assez intelligent pour jouez un jeu aussi subtil, jeune femme ? » demande-t-il avec un sourire narquois. « Crash est jeune et idéaliste, il veut participer à un projet, et plus il est important et mieux c’est. Il pense que c’est là sa plus grande occasion. Mais ils ne veulent pas de lui, pas plus que moi. »

« Qui ne veut pas de lui ? » J’espère qu’il va se laisser aller à la confidence et nous fournir autant d’informations qu’il voudra bien nous donner.

« Attendez. Ca, vous le savez déjà ». Il se laisse glisser de la barrière et commence à faire les cent pas autour de nous.

Malheureusement, on ne sait rien. Grâce aux renseignements fournis par l’un des complices, déjà emprisonné, du quartier maître Jacobs, on a pu suivre sa trace jusque dans le sud de la Floride, mais la piste s’est arrêtée là. Pas de Jacobs. Pas d’armes. Rien. Jusqu’à hier où un coup de téléphone anonyme nous a mis sur une autre voie. Dommage, elle nous a conduit directement dans les mains de cet homme.

« Avec quel groupe anti-castriste êtes-vous en train de négocier ? » demande Mac. Il s’arrête juste devant elle, la dominant de toute sa hauteur, et secoue la tête.

« Ce n’est pas parce qu’on est au sud de la Floride que tout ça a forcément quelque chose à voir avec Castro » dit-il, les mains sur les hanches, comme s’il adoptait une position de défense. « La Floride ne se résume pas à Cuba. Ou à la drogue… »

« Vraiment ? » Ma question le fait légèrement réagir.

« Oui, vraiment. Pensez bien à ça. Comment diable un petit groupe armé pourrait-il transporter autant d’armes à Cuba ? Et pourquoi les cartels de la drogue auraient-ils besoin de ce que Jacobs pourrait vendre ? Merde. Ils ont de quoi monter leur propre armée… c’est d’ailleurs ce qu’ils font dans la majorité des pays. Ils n’ont pas besoin d’une camelote comme celle que Jacobs a piquée sous votre nez » répond Andy.

Il agit comme s’il voulait nous dire exactement ce que l’on a envie de savoir, histoire de bien nous montrer combien nous avons été stupides.

« Considérant qu’il y a fort peu de chances que vous nous laissiez partir pour dévoiler tout ce qui se trame ici, pourquoi ne nous dites-vous pas simplement qui est à la tête de tout ça. Des avocats morts ne peuvent plus poursuivre qui que ce soit » lui dis-je. Il lève rapidement la main, l’index dressé.

« Je ne suis pas un assassin » affirme-t-il en plantant son doigt dans mon torse. « J’ai sûrement fait pas mal de trucs peu recommandables, mais je ne suis pas un meurtrier. Pigé ? »

« Dites-moi ce qui va se passer alors » lui dis-je en reculant pour échapper à son contact.

« Vous le découvrirez bien assez tôt. A présent, il faut que je rejoigne mon bateau avant que ce gamin ne me le bousille » finit par dire Andy en retirant son doigt.

« Vous allez nous laisser ici tous seuls, attachés qui plus est ? » Je commence à m’inquiéter en songeant à la chaleur qu’il va faire d’ici peu.
« Laissez-nous de l’eau, au moins »

Dans sa « grande générosité », Andy pose une bouteille d’eau entre nous deux et laisse échapper un petit sourire. « Dieu que j’aimerais savoir comment vous allez vous débrouiller. Mais même si vous parvenez à vous détacher, n’oubliez pas à quoi ressemble la faune dans les parages. Si j’étais vous, je ne serais pas aussi pressé de quitter ce ponton. »

Nous le regardons retirer l’amarre qui retient le canoë que j’ai aperçu hier sous les planches. Il nous lance un salut méprisant alors qu’il s’éloigne en pagayant pour rejoindre son autre embarcation.

Mac et moi restons silencieux jusqu’à ce qu’il soit trop loin pour nous entendre.

« Vous n’auriez pas une idée pour enlever ça » demande Mac, en tirant au maximum sur ses poignets liés.

« Tournez-vous et mettons-nous dos à dos. Il faut trouver un moyen de partir d’ici, coûte que coûte .»

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