River of grass

4/26

« Bon alors ça vient ou est-ce que je vais devoir vous rattacher avant qu’il ne revienne ? » Mac me contourne à genoux pour défaire mes liens.

« Faites attention à ce que vous dites. Je pourrais très bien vous laisser comme ça » répond-elle, avant de tirer l’adhésif d’un geste vif. J’ai l’impression qu’on m’arrache la peau des poignets en même temps que les poils.

« Aie ! »

Elle examine le résultat. « C’est encore mieux que la cire » dit-elle, un petit sourire au coin des lèvres, avant de revenir au sérieux de notre situation. « Bien, comment allons-nous partir d’ici ? »

« on ne part pas » lui dis-je, en me levant et en étirant mes jambes.

« Quoi ? » Je remarque qu’elle tarde un peu à se mettre debout. Je touche doucement son front, elle est toujours légèrement fiévreuse. Je l’aide à se lever et nous restons adossés à la barrière, à jauger les environs.

« Vous n’avez pas complètement récupéré, et nous n’avons aucune idée de l’endroit où nous sommes. Si on part, Dieu seul sait où on va se retrouver.» Nous avons tous les deux le regard perdu dans l’eau. Cela ne semble pas très profond mais je n’ai aucun mal à imaginer le genre de marécage qui doit se cacher là dessous. Quelque chose passe en rampant et nous nous penchons un peu vers l’avant pour tenter de voir où « il » va. « Mais une chose est sûre, quand on partira, vous pourrez passer devant, Marine. »

Elle détourne les yeux et pousse un soupir. « Si je comprends bien, on va rester coincés sur ce ponton, prisonniers de la nature. »

« Jusqu’à ce que quelqu’un s’aperçoive que nous avons disparu et envoie les rangers, je ne vois pas d’autres solutions. Si au moins on avait un canoë. Et encore, même en pagayant vite, leur engin sera toujours plus rapide. » Je l’observe frotter sa chemise. Le sang est complètement sec à présent, le tissu est devenu rêche et désagréable à porter. « Il y a peut-être quelque chose la dedans qui vous permettra de vous changer »

« Je vais voir » répond-elle, je la suis dans la petite cabane.

« Il n’y a pas grand chose ici. »

L’intérieur est chaud et obscur. La brise matinale ne pénètre plus dans cette pièce depuis que tous les volets ont été fermés. Il y a des toiles d’araignées partout, on dirait un rideau de dentelle accroché au plafond. Je suis obligé de baisser la tête pour les éviter. Des sacs en plastique contenant des produits de première nécessité sont éparpillés ça et là sur le sol. Des bouteilles d’eau, quelques boites de conserve, et fort heureusement, un ouvre-boite ! Mac brandit un rouleau de papier-toilette.

« Andy n’est peut-être pas si méchant, après tout » dit-elle en posant le rouleau dans un endroit sûr. « Dommage, il n’a pas laissé de vêtements de rechange »

Elle essuie une goutte de sueur de ses sourcils et nous sortons de la cabane. Bien que ce soit la fin de l’automne, le soleil va taper fort aujourd’hui et notre seul abri, c’est cette cabane où règne une chaleur suffocante.

« Vous voulez ma chemise ? Vous pourriez la porter et laver la vôtre ».

Elle décline mon offre « Non merci, ça va » mais sa main n’arrête pas de gratter la tâche.

« Allez Mac, je vais déjà avoir bien assez chaud avec mon maillot de corps. La température va sans doute atteindre les 35° d’ici à la fin de la matinée. Tenez, prenez-la » lui dis-je en déboutonnant ma chemise et en la lui tendant. « je ne regarde pas ! »

Mac retourne dans la cabane pour se changer, et réapparaît quelques instants plus tard vêtue de ma chemise. Elle a aussi pris une bouteille d’eau et tient sa chemise roulée en boule dans la main. Elle verse un peu d’eau sur le tissu et s’en sert pour s’essuyer le visage et le cou, afin d’en ôter toute trace de sang.

« Toujours pas d’idée ? » me demande-t-elle en se rasseyant sur son sac de couchage, sa chemise souillée jetée à côté. Elle saisit la bouteille laissée par Andy et en vide la moitié.

« On ne peut pas faire grand chose avec ce qu’ils nous ont laissé. A part mettre le feu à la cabane en espérant que la fumée attire l’attention, je ne vois pas quoi faire d’autre. » Elle se laisse aller à la renverse, l’air abattu. Je fouille parmi les quelques bricoles qui traînent à l’extérieur de la cabane. « On a le choix entre deux solutions, Mac : soit on passe la journée assis là à se regarder dans le blanc des yeux, soit on se fait une petite balade dans le marais. »

« Et s’ils ne revenaient pas ? ». Sa voix est plus calme qu’à l’accoutumée. Son état de santé est sans doute pire qu’elle ne veut bien le laisser paraître.

« Je suis persuadé qu’on nous retrouvera si cela doit arriver. Deux officiers du JAG ne peuvent pas disparaître sans que personne ne s’en aperçoive, vous ne croyez pas ? » Elle approuve d’un signe de tête mais ne dit rien. Dans un sac, je trouve un flacon de Tylenol et le lui lance. « Tenez, prenez-en un peu pour faire baisser la fièvre. On ne tentera rien tant que vous ne vous sentirez pas mieux.»

« C’est trop bête qu’ils n’aient pas d’avion. Vous auriez pu nous emmener loin de tout ce bazar » dit Mac en s’adossant à la barrière.

« Quoi, qu’est-ce que vous avez dit ? »

« Un avion, je suis sûre que vous voyez de quoi… »

« Quand vous étiez évanouie, Crash a dit qu’Andy avait un avion quelque part. Il a affirmé qu’Andy n’arrêtait pas de se crasher avec et que « les autres » devaient lui en racheter un neuf à chaque fois. Si c’est un hydravion, tout ce qu’il lui faut, c’est une étendue d’eau claire suffisamment grande » dis-je. Si seulement j’avais une carte, on pourrait ficher le camp d’ici.

« Tout ce qu’il lui faut… ou tout ce qu’il nous faut ? » demande Mac, en avalant une nouvelle gorgée d’eau pour faire passer les comprimés. Elle se passe la main dans les cheveux et ne peut retenir une grimace.

« Vous pouvez prendre l’eau pour enlever le sang de vos cheveux. Il y en a assez. » Je recommence à fouiller dans leurs affaires. Avec un peu de chance, ils y ont laissé quelque chose qui pourrait nous indiquer l’emplacement de l’avion… ou de tout autre moyen de transport.

« Je les laverai dans un moment. Harm, est-ce que vous avez déjà piloté un hydravion ? demande Mac tout en m’observant.

« Une fois… il y a quelques années. » Je passe en revue les papiers qu’Andy et Crash ont laissé traîner un peu partout. Mais je ne trouve rien, pas le moindre petit indice.

« Une fois ? » reprend-elle, visiblement peu rassurée quant à mes capacités à piloter un hydravion.

Je suis surpris par son manque de confiance. « Vous êtes déjà montée avec moi dans le Stearman… sans parler d’un Tomcat et on s’est même fait tirer dessus en Russie. Et vous vous inquiétez pour un simple vol en hydravion ? »

« Vous avez été entraîné pour piloter un Stearman et un Tomcat » répond-elle dans un sourire. Elle se lève, prend la bouteille et se dirige vers l’échelle, au bord du ponton.

« Ah je vois, vous avez peur d’avoir encore le mal de l’air » lui dis-je en la regardant descendre pour atteindre l’eau. « Vous voulez un coup de main ? »

« Je vais y arriver toute seule, merci » Elle penche la tête en avant et commence à se rincer les cheveux. Mais la bouteille est vide avant qu’elle n’ait réussi à enlever tout le sang. Je prends une autre bouteille et descends à mon tour le long de l’échelle pour l’aider.

« Tenez » lui dis-je en tendant la bouteille d’eau.

« On ne devrait pas gaspiller toute l’eau potable » dit-elle en la repoussant.

« On est juste au dessus d’une pleine réserve d’eau, vous voulez qu’on utilise ça à la place ? » Elle acquiesce à ma proposition. Je prends la bouteille vide et la remplis avec l’eau du marais. « Elle n’est pas vraiment limpide mais ça devrait faire l’affaire. Approchez. »

Je la retiens alors qu’elle se penche en arrière. Je verse lentement l’eau sur ses cheveux. Ses yeux ne quittent pas les miens pendant que j’achève de lui rincer la tête, passant doucement la main dans ses cheveux pour qu’il n’y ait plus aucune trace de sang. Elle n’a pas cligné des yeux une seule fois. Moi non plus d’ailleurs.

Je parviens à mes fins sans jamais mouiller ses yeux, son visage ou son… mon col de chemise. Ce qui n’est pas rien vu l’expression de son regard.

« Où avez-vous appris à faire ça ? » me demande-t-elle alors que j’essore ses cheveux et que je l’aide à se redresser.

« Vous aimeriez bien le savoir » lui dis-je en riant.

1405 vues

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*