River of grass

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Un bruit lointain la réveille. Cet après-midi, la chaleur était telle qu’il n’y avait rien d’autre à faire à part se laisser aller et sombrer doucement dans les rêves. Nous nous sommes réfugiés dans la cabane, surtout pour échapper aux coups de soleil. L’air ambiant y était si étouffant que j’ai finalement forcé sur les volets pour les ouvrir. Je suis réveillé depuis une heure et j’ai recommencé à lire les journaux tant qu’il fait encore jour, dans l’espoir d’y trouver un indice quelconque sur cet endroit.

« Qu’est-ce c’est ? » demande Mac en se redressant, l’oreille aux aguets. Au loin, on entend un son grave et sourd. « Il y a des vaches dans les parages ? »

« Ce sont des alligators » lui dis-je, tout en feuilletant le journal

« C’est réconfortant » ajoute-t-elle dans un sourire.

« Vous vous sentez mieux ? » Son regard semble moins vitreux et j’espère que le Tylenol a fait revenir sa température à la normale. Je prie aussi pour que la fièvre ne soit pas le résultat d’une infection consécutive à ses lésions à la tête, mais, à part ça, je ne vois pas d’où elle pourrait venir.

« En fait, oui » Elle se lève et s’étire. Sa peau est luisante et ma chemise, trempée de sueur, reste collée, révélant ses formes. Elle plisse là où il faut et je me dis que cette chemise n’a jamais été aussi bien portée. Elle remarque que je ne la quitte pas des yeux et tire sur le tissu humide pour le décoller de son corps.

« Les ailes vous vont à ravir » lui dis-je sans cesser de la regarder.

« C’est moi qui dis ça d’habitude » Elle porte la main à sa poitrine pour effleurer l’insigne. « Quand vous me regardez comme ça, j’ai l’impression d’être une adolescente qui porte le blouson de son petit ami du lycée. Evidemment, je n’ai pas eu les bonnes fréquentations pour ça »

« Si on sort ensemble, je vous laisserai porter mes ailes » dis-je pour continuer la plaisanterie. « Et comme ça, vous serez obligée de m’accompagner au bal de promo. »

« Seulement si vous portez votre uniforme blanc » poursuit-elle sur le même ton, en commençant à fouiller parmi les boites de conserves. « Qu’est-ce vous préférez pour dîner ? Des pêches au sirop, de la salade de fruit ou de la purée de maïs ? »

« Tout un programme ! Donnez-moi ce que vous ne voulez pas ». Elle me lance une boîte de pêches, une cuillère et l’ouvre-boîte. « Merci »

« Vous avez trouvé quelque chose là dedans ? » demande-t-elle, en désignant le journal. Elle s’assoit en face de moi, ouvre une boite de fruits aux sirop et commence à manger avec une cuillère en plastique. Après quelques bouchées, elle pose la boîte pour prendre une bouteille d’eau et tenter de combattre la déshydratation engendrée par la canicule.

« Pas pour l’instant. Juste une info sur le niveau d’eau anormalement élevé en cette saison à cause de l’ouragan du mois dernier. Sans ça, on aurait pu partir d’ici à pied… à supposer qu’on sache où on est exactement. »

« A quoi leur sert cet endroit, d’après vous ? A première vue, Charlotte est leur décorateur favori » ironise Mac en retirant une toile d’araignée de ses cheveux. « C’est plutôt bien approvisionné. Trop en tout cas pour un lieu qu’on utiliserait qu’occasionnellement. Une chose est sûre, ils ne viennent pas ici sans l’avoir prévu. »

« Tenez. Lisez ça. »

Mac parcourt les journaux. « Certains datent seulement de trois ou quatre jours. On n’était même pas en Floride »

« Je ne comprends pas pourquoi ils ont besoin d’un abri en plus pour se cacher du reste du monde. Regardez ça » lui dis-je en lui indiquant un long article dans le Naples Daily News.

« on a glissé sur les eaux du marais : la traversée de la River of Grass du dimanche 1er novembre 1999. C’était la semaine dernière. Comment ont-ils réussi à faire ça ? » demande Mac, excitée par notre découverte.

« En canoë, tout simplement. Des canoës équipés d’une voile. Il y a même une sorte de carte là, mais je détesterais devoir naviguer avec ça » dis-je en lui montrant le dessin vert et blanc censé représenter le marais où nous nous trouvons.

« On va probablement devoir s’en contenter » dit-elle en se rapprochant pour lire en même temps que moi.

« Avant de nous précipiter du haut du ponton pour aller crapahuter dans cette étendue sauvage, laissez-moi vous lire ce petit article. ‘ Si vous avez l’intention de traverser les Everglades, la River of Grass représentera un réel obstacle. C’est seulement en tirant avantage du courant qui pénètre chaque jour un peu plus le marais que vous y parviendrez. C’est ce même courant qui depuis des siècles, est à l’origine des innombrables îlets qui s’étendent du nord au sud des Glades.’ Il va nous falloir un plan en béton si cette solution s’avère la seule et unique que nous ayons » dis-je en parcourant rapidement le reste de l’article.

« Qu’est-il arrivé à l’homme qui sautait des hélicoptères et des avions en plein vol ? Cet homme qui n’hésitait pas à risquer sa vie pour aller chercher la vérité derrière les lignes ennemies ? » demande-t-elle en me donnant un petit coup de coude.

« Maîtriser l’ennemi est une chose, mais ces créatures-là, c’est une toute autre histoire » lui dis-je en montrant la photo d’un serpent pygmée et d’un alligator.

« Ils ont encore plus peur de nous que nous d’eux » Elle achève de manger et regarde machinalement la boîte. « Harm… je sais que cela ne devrait pas m’ennuyer mais nous sommes vraiment à l’étroit ici et… il faut absolument que j’y aille. Pour vous c’est facile… mais, enfin… »

Je l’observe un instant d’un air interrogateur avant de finalement comprendre à quoi elle fait allusion. « Oh ! Bien sûr. Je serai dans les parages, hum, si vous avez besoin de quoi que ce soit. »

« J’y arriverai bien toute seule. »

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