River of grass

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En prenant garde à ne pas trop faire bouger le canot, Mac se débarrasse de ma chemise pour la remplacer par celle que Crash a prévue pour elle.

« Je la lave ? » me demande-t-elle.

« Oui… mais retirez les… »

J’entends comme un bouillonnement au moment où elle plonge le vêtement dans l’eau trouble avec une rame, l’enfonçant un peu plus dans le marécage.

« Pas de panique, pilote » dit-elle en me tapotant l’épaule avec un petit objet métallique. Je me retourne prestement et elle pose les ailes dans ma main.

« Merci ». Je les mets dans ma poche, pour le moment.

Par miracle, j’ai réussi à me changer sans finir dans cette saloperie de flotte. J’ai bien failli y tomber néanmoins, ce qui a donné à Mac une bonne occasion de rigoler. J’ai hâte de la voir essayer d’enfiler son jean… sauf que je ne pourrai pas la regarder. Je ne devrais pas. Pourquoi je pense à ça, d’ailleurs ?

« Je vais tâcher de ne pas trop faire de vagues en me changeant » dit-elle. La zone est déserte et tous les sons s’en trouvent amplifiés. J’entends distinctement quand sa main baisse la fermeture Eclair du pantalon de son uniforme. J’ai l’impression que chacune des dents de la fermeture émet un son particulier et unique en se séparant les unes des autres. J’entends le tissu glisser sur sa peau quand elle le retire. J’ai envie de regarder par dessus mon épaule, mais je ne le fais pas. Je continue simplement à pagayer et à me frayer un chemin au travers des herbes hautes. « Harm, vous m’avez déjà vue moins vêtue que ça. Ne soyez pas si… tendu »

« Bien, madame » J’essaye de paraître plus détendu, tout du moins à l’extérieur, parce qu’intérieurement, je suis complètement noué. Le bateau tangue en fait dangereusement et je fais ce que je peux pour le stabiliser le temps qu’elle termine. Le dernier bruit est celui de ses vêtements à leur tour plongés dans l’eau.

« C’est bon, vous pouvez à nouveau respirer normalement ! » dit-elle en étouffant un petit rire. Elle parle doucement, à voix basse. « Vous êtes prêt à ramer ? »

« Si on peut appeler ça ramer. On est plutôt en train de draguer toutes les herbes et la boue du marais » dis-je en la regardant par dessus mon épaule. De temps en temps, la lune apparaît au travers des nuages, mais cela ne dure jamais très longtemps. Cette fois-ci, ce fut juste assez pour remarquer ses traits marqués par la fatigue.

Le tonnerre gronde au loin et un éclair déchire l’obscurité. C’est supposé être la saison sèche en ce moment. Je n’y crois pas, maintenant, en plus de tout le reste, on va se prendre la pluie ! L’orage vient du golfe et il nous fonce droit dessus. Impossible de rebrousser chemin, on n’a pas le choix, il faut avancer.

« Vous êtes rapide pour écoper ? » demande Mac. Nous cessons tous deux de pagayer.

« Ca dépend, vous parlez de l’eau ou en général ? » Je tends le bras pour attraper le sac de toile. Ces dernières heures, nous avons évité d’utiliser la lampe-torche pour ne pas être repérés, mais il est temps à présent de scruter un peu les alentours. Crash nous a laissé une Mag Lite. Il est même possible que ce soit celle avec laquelle Mac a été assommée. Si tel est le cas, elle constitue une preuve, mais je me vois mal la ranger dans un sac en plastique, c’est tout ce qu’on a pour s’éclairer jusqu’au lever du soleil !

Je ne suis pas sûr, mais je crois apercevoir des arbres un peu plus loin qui se détachent de la ligne d’horizon. Et s’il y a des arbres, c’est que le sol y est suffisamment sec. Il s’agit sans doute d’un hummock, ces îles couvertes de végétation qui émergent au milieu du marais. Quoi qu’il en soit, c’est notre seul espoir d’échapper à l’orage qui approche. Evidemment, il y a fort à parier que les autres créatures du marécage s’y réfugient également !

« Mac, vous avez vu là-bas ? » Je pointe le faisceau lumineux sur le bosquet.

« Vaguement » répond-elle.

« On va y attendre que l’orage passe » dis-je, en éteignant la lampe et en reprenant ma pagaie. L’air est chargé d’humidité, annonçant la pluie imminente. Le vent se lève, nous obligeant à pagayer plus fort pour atteindre le hummock.

Je sens de fines gouttes de pluie tiède qui commencent à tomber. Ce n’est encore qu’une légère averse, mais je sais que les trombes d’eau ne vont pas tarder. Les filets d’eau qui me coulent dessus se mélangent avec la sueur. Il fait chaud, nous sommes pourtant sous un orage et en pleine nuit. Le seul avantage, c’est que la brise chaude tient les insectes éloignés.

Le temps que nous approchions autant que possible du hummock et il pleut déjà à verse. Les gouttes nous fouettent le visage et on n’a rien pour s’en protéger. Je me retourne pour regarder Mac. L’eau ruisselle le long de sa figure et s’écoule de son menton. Nos seuls vêtements secs sont maintenant eux aussi complètement trempés.

« Il faut qu’on sorte de là ! » Je hurle par dessus le vacarme du tonnerre et saisis la torche pour éclairer l’eau en dessous de nous. Il reste encore à peu près 50 mètres jusqu’à l’île mais le chemin pour y arriver est un amalgame de boue épaisse et d’herbes hautes et touffues, que personne n’a peut-être jamais osé traverser.

« On ne peut pas laisser le canoë ici Harm. Il va partir à la dérive s’il continue de pleuvoir comme ça » dit Mac en enfonçant un pied dans ce cloaque sombre. Je la vois prendre un air dégoûté quand elle touche le sol. « A votre tour »

J’enjambe le canot pour entrer dans l’eau. La profondeur est d’à peine 1,50 m., mais le sol est marécageux et on a l’impression qu’il pourrait nous aspirer et nous engloutir à tout jamais.

« Il va falloir le porter » dis-je en saisissant l’avant du canoë. Elle prend l’autre bord et nous entamons notre lente remontée vers le hummock.

Le chemin pour atteindre ce qui est le seul lieu au sec des environs est couvert de ronces, qui nous ralentissent et déchirent nos vêtements. Le canoë nous empêche de manœuvrer comme on le souhaiterait, mais au moins, il nous protège de la pluie battante.

« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » demande Mac, en forçant la voix pour se faire entendre malgré la pluie.

« Je n’en ai aucune idée. Allons voir de plus près ». L’averse rend la visibilité presque nulle et je distingue à peine ce qui se dresse devant moi. Caché sous un parfait camouflage vegétal, il semble que ce soit une sorte de hutte, sans doute laissée là par des chasseurs ou bien des trafiquants de drogue ou quelqu’un d’autre. On s’en fout maintenant. Au moins il y a un toit, enfin… ce qui s’en rapproche le plus dans le coin.

Si un jour cette cabane a eu une porte, cela fait bien longtemps qu’elle a disparu. L’intérieur est sombre et sent le moisi. La pluie passe au travers du toit par endroits, inondant le plancher. Quand je pense que des gens ont traîné du bois jusqu’ici pour construire ça. Vu ce qu’il en reste, ça doit remonter à un bon bout de temps !

« Un genre d’abri de chasse ? » suggère Mac, en soulevant une sorte de piège métallique, un modèle que je n’ai encore jamais vu.

« Probablement. Fallait vraiment qu’il déteste sa femme pour préférer venir s’enterrer ici » dis-je, en éclairant les différents coins de la minuscule pièce l’un après l’autre. Je lance le sac de toile vers l’un des rares endroits encore sec.

« Qui vous dit que c’était un homme ? » rétorque Mac, en passant la main sur une table de fortune. Sous la pression, le meuble branle légèrement, et Mac retire aussitôt sa main. Elle se dirige vers un coin sombre et se met à rire. « Après tout, c’était peut-être un homme… et une femme. »

« Je dirige la lumière vers un vieux matelas défoncé, sur lequel est seulement posée une pile de couvertures usées. L’état des coutures du matelas laisse à penser qu’il a effectivement été… utilisé.

« Vous pouvez dormir là » dis-je à Mac, tout en dirigeant le faisceau de la lampe sur elle.

Son visage est couvert de boue, tout comme ses vêtements. On ressemble à des soldats qui viennent tout juste de débarquer sur une plage en territoire ennemi. On pourrait peut-être récolter de l’eau dans le canot pour se laver. Il ne peut pas nous servir à grand chose d’autre pour le moment. Sans ça, on a plus qu’à se laver sous la pluie.

« Et vous, où allez-vous dormir ? »

« N’importe où sauf ici » lui dis-je en éclairant un coin, où les toiles d’araignées sont encore plus nombreuses que dans l’autre cabane. La plupart d’entres-elles sont inoccupées… la hutte est déserte depuis trop longtemps.

« Vous allez finir par vous en lasser. Ici, ça me semble plutôt pas mal. » Elle attrape une des couvertures et la secoue pour en chasser les éventuelles bestioles. Quelque chose tombe et traverse rapidement la pièce, nous essayons tous les deux de le suivre des yeux mais il disparaît tout aussi vite, impossible de savoir ce que c’était ! Mac passe également le matelas en revue, pas question de laisser quoi que soit troubler son repos.

Il pleut toujours à verse, et dans d’autres circonstances, le bruit de l’eau tombant sur ce toit artisanal aurait pu avoir un effet apaisant. Je suis exténué, mais pas au point d’aller dormir maintenant avec ça en guise de berceuse. Pendant ce temps, Mac a réussi à couvrir le matelas avec plusieurs couvertures, cela ressemble presque à vrai lit. Elle s’y assoit et pousse un long soupir.

« C’est confortable ? » Dans ma tête, j’évalue nos chances d’être retrouvés ici. Elles semblent très minces. Et si la pluie ne se calme pas, on va rapidement se retrouver inondés.

« Venez vous asseoir. Il n’y a rien qui morde ici » dit-elle, en tapotant la place à côté d’elle. Je la rejoins. On doit avoir l’air fin tous les deux : couverts de boue, les cheveux dégoulinant et nos vêtements déchirés. Personne n’oserait imaginer qui nous sommes réellement. J’installe la lampe entre nous, la laissant éclairer le plafond, et je me tourne vers Mac.

« Il faut qu’on arrête de faire du camping sauvage comme ça » dis-je tout en repoussant une mèche de cheveux couverte de boue de devant ses yeux.

« Vous aimez bien me voir au mieux de ma forme » répond-elle en se passant la main dans les cheveux avant de l’essuyer sur sa chemise souillée.

« Vous n’êtes pas si mal. Vous avez l’air… d’un Marine ». Avec le pouce, j’essuie une tâche de boue sur le haut de sa pommette.

« Qu’avez-vous à dire pour votre défense ? » demande-t-elle en agissant de même avec moi. Il n’y a rien à faire pour ôter toute cette boue, si ce n’est la rincer avec de l’eau… beaucoup d’eau !

« Je pourrais retourner dehors pour me rincer… mais mes vêtements resteront dans le même état : sales et mouillés. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait de quoi se changer ici » dis-je en jetant un coup d’œil aux alentours. Celui qui a construit cette bicoque n’a pas laissé grand-chose en partant.

« Il y a les couvertures » réplique Mac, en regardant l’horrible bout de tissu sur lequel nous sommes assis.

« Oui, il y a les couvertures ».

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