Ruptures

11a/11

HOPITAL DE BETHESDA – MARYLAND
14 février 2000

– Respirez, Sarah, vous y êtes presque, courage …

Mac avait perdu les eaux quatre heures plus tôt, et le bébé ne venait toujours pas. Elle aurait voulu un accouchement aussi simple et rapide que celui d’Harriet, mais la facilité n’était a priori plus ce qu’elle devrait espérer dans la vie.

Le bébé descendait doucement, la péridurale l’avait heureusement soulagée, et dans quelques instants, la petite Patricia Sarah Mackenzie viendrait au monde.

Une petite fille qui ne porterait le nom de son papa que si les différentes procédures légales que Mac avait mises en branle trouvaient une conclusion heureuse.

Une conclusion heureuse …

Comment Mac pouvait elle encore employer ce mot, elle dont un des ressorts vitaux s’était brisé le 27 juillet 1999, quand l’amiral l’avait fait appeler dans son bureau.

Elle n’avait rien oublié de ce jour-là.

Il faisait très chaud sur Falls Church, comme si souvent en été, et la climatisation faisait des siennes, une fois de plus. Il faudrait prévoir de la faire remplacer dans le prochain budget, même dans les salles d’audience l’ambiance était parfois trop lourde pour assurer la parfaite sérénité des débats.

Mac avait encore été malade ce matin là, mais elle acceptait tous ces malaises avec bonheur, pensant à cette vie qui grandissait en elle, à ce bébé que l’amour d’Harm lui avait offert, et qui naîtrait peu de temps après leur mariage.

La date avait été fixée, le 19 décembre, à la chapelle de l’Académie Navale à Annapolis. Trish, la mère d’Harm, avait déjà commencé à l’organiser et Mac avait préféré la laisser se charger de tout. Trish avait l’air presque plus heureuse que Mac et Harm lui avait conseillé en riant de ne pas chercher à s’opposer à sa mère, sauf si Trish prenait des dispositions qui la contrariaient réellement. Et Mac avait laissé faire, se laissant materner avec un plaisir naît de la nouveauté.
Au moment où elle était entrée dans le bureau de l’Amiral, l’orage avait éclaté, apportant un peu d’une fraîcheur bienvenue. AJ Chegwidden lui tournait le dos, debout près de la fenêtre il regardait la pluie commencer à tomber. Quelque chose dans son attitude avait inquiété Mac, il avait l’air … abattu, comme sonné …

Elle s’était avancée jusqu’au bureau, s’était mise au garde à vous et avait annoncé sa présence.

– Major Mackenzie, à vos ordres, Monsieur.

Il n’avait pas tout de suite répondu, ne s’était pas retourné, puis lui avait dit d’une voix tremblant imperceptiblement.

– Asseyez vous, Mac.

Il s’était retourné vers elle et s’était approché, s’appuyant à son bureau, faisant visiblement un effort pour reprendre son contrôle, et Mac avait senti une main de glace lui serrer le cœur. AJ ne disait toujours rien, évitant de la regarder, et les larmes étaient montées aux yeux de Mac, incontrôlables.

– C’est Harm, Monsieur ?

AJ avait enfin trouvé le courage d’affronter son regard et avait expliqué, d’une voix incertaine.

– Le capitaine Ingles, qui commande le USS Patrick Henry, vient de m’appeler pour me prévenir. Ce matin, la patrouille de Tomcats que dirigeait le capitaine Rabb au-dessus de la Bosnie a subi des tirs de missiles, et l’avion piloté par l’ailier du capitaine, le lieutenant Medwick a été sévèrement touché. Pour leur éviter de s’éjecter au-dessus d’un territoire hostile, le capitaine Rabb a réussi à pousser le F14 de son ailier par la crosse jusqu’au-dessus de la mer, mais au moment où il se désengageait, son cockpit a cédé sous la pression et … Harm était déjà mort quand son avion s’est écrasé en mer, Mac.

Les mots n’arrivaient plus à se frayer un passage dans l’esprit de Mac, elle avait froid et brusquement, son estomac se révolta. Non, pas maintenant …. Elle s’était précipitée dans les toilettes, ses collègues souriant sur son passage sans remarquer son visage baigné de larmes. Pendant un long moment, elle était restée là, recroquevillée sur le sol, les mains sur le ventre, protégeant ce qui lui restait, incapable de faire un mouvement.

Au bout d’une demi-heure, Carolyn Imes et Loren Singer étaient entrées dans les toilettes. Le staff avait été mis au courant de l’accident par l’amiral, qui avait demandé aux jeunes femmes de s’occuper de Mac pendant qu’il téléphonait à Trish Burnett.

Carolyn avait doucement appelé Mac, l’obligeant à sortir de la torpeur désespérée qui l’avait submergée, lui demandant de faire un effort pour son bébé. Lentement, Mac s’était relevée, elle était sortie du box et s’était lavée tant bien que mal avec l’aide de ses collègues. Elle avait regardé Carolyn, puis Loren et d’une voix brisée leur avait demandé :

– Pourquoi ?

Mais personne n’avait de réponse.

– Poussez, Madame, je vois la tête, lui injoncta le gynécologue, la ramenant dans le présent, dans cette salle d’accouchement où Trish avait bien voulu l’accompagner. La mère d’Harm lui tenait la main, lui essuyait le front et lui parlait doucement.

Trish regardait cette jeune femme qui une fois de plus allait pleurer un Rabb mort dans les airs. Elle pleurait son fils, mais pleurait aussi le sort qui semblait s’être acharné sur leur famille. Comment son cœur avait il résisté à l’appel de l’amiral Chegwidden lui annonçant l’accident, elle n’en savait rien. Elle n’avait plus voulu penser à partir de cet instant qu’à la jeune femme enceinte qui portait le bébé de son fils, et qui aurait besoin de toute son aide et de tout son amour pour mener à terme cette grossesse. Et elle avait commencé à prier pour que cet enfant soit une fille, une petite fille qui mettrait fin à cette apparente malédiction qui touchait les Rabb.

– Courage, Sarah, vous y êtes presque.

Mais Mac n’était pas là, la contraction était passée, et son esprit était reparti loin de cette salle, dans ce cimetière d’Arlington où le corps d’Harm avait été inhumé une semaine après l’accident. Un corps qu’elle n’avait pas été autorisée à revoir une dernière fois. Son geste héroïque lui avait valu une seconde Distinguished Flying Cross à titre posthume, et l’Aéronavale avait insisté pour que les honneurs militaires lui soient rendus.

Trish Burnett et Sarah Rabb, la seule Sarah Rabb qui existerait jamais, la grand-mère d’Harm, avaient semblé trouver un réconfort dans les fastes militaires qui avaient entouré la cérémonie. Mais pour Mac, rien ne pouvait effacer le fait que le corps de l’homme qu’elle aimait gisait maintenant dans ce cercueil recouvert du drapeau américain, rien, ni les quatre chevaux blancs qui tiraient le catafalque, ni le bataillon de marines en tenue d’apparat qui ouvrait la marche, ni même la présence du Secrétaire d’Etat et du chef d’Etat Major du Président des Etats Unis, venus pour remettre une médaille à un héros mort …

Mac avait dû faire un effort pour venir à l’enterrement, elle aurait préféré se terrer dans l’appartement d’Harm, au fond de ce lit où elle avait été si heureuse, si peu de temps, à se souvenir d’un homme vivant, de ses caresses, de ses baisers, de sa chaleur. Et elle était là, près de la mère et de la grand-mère d’Harm, nouvelle génération, bien que non officielle, de ces femmes de marins qui avaient sacrifié leur homme pour … pour quoi ? la grandeur d’une nation, l’honneur d’un pays, la paix, mais quelle paix ? Mac avait oublié tous ses reflexes militaires, elle n’était plus qu’une femme brisée qui n’avait plus rien à voir avec le Major des Marines dont elle portait toujours l’uniforme.

Quand l’amiral Chegwidden, qui avait tenu à commander la garde d’honneur, remit le drapeau plié à Trish, Mac pensa avec soulagement qu’au moins, à Arlington, elle n’allait pas subir le passage de ces F14 qu’elle abhorrait maintenant. Elle repensait à ce jour de mai où elle avait poussé Harm à aller au bout de ses rêves, et elle avait l’impression qu’elle l’avait tué.

Ce sentiment de culpabilité ne la quittait plus depuis le moment où elle avait eu connaissance de l’accident, et le docteur Ashton avait plusieurs fois dû intervenir avec sévérité pour empêcher Mac de s’enfermer dans le désespoir. Et pourtant, si elle avait agi différement pendant ces derniers mois, cet accident aurait pu être évité. Si elle avait parlé à Harm de son mariage avant que Chris ne revienne, si elle avait accepté plus tôt d’affronter ses problèmes, si elle avait accepté sa bague la première fois qu’il lui avait dit qu’il l’aimait … si … si … si … si elle l’avait empêché de partir, si elle avait pensé à elle au lieu de penser à lui, si elle avait accepté le risque d’un Harm peut-être frustré, mais vivant, vivant près d’elle et de leurs enfants …. Elle aurait su lui faire oublier les avions, elle lui aurait appris à vivre pour eux, pour sa famille … cette famille qu’il n’aurait jamais, ce bébé qu’il ne verrait pas grandir.

Mac, debout près de ce cercueil qu’on allait mettre en terre, n’entendait plus rien, ni les oiseaux qui continuaient de gazouiller en cette matinée ensoleillée, ni les paroles du prêtre qui parlait d’éternité et de résurrection, ni les paroles du Secrétaire d’Etat, qui faisait l’éloge d’un officier qu’il avait si souvent critiqué par le passé. Elle pleurait, mais peu à peu un sourire se dessina sur ses lèvres. Elle était ailleurs, avec Harm, dans ses bras, dans son avion, sur une enquête, au tribunal, dans son lit. Seul le corps de l’homme qu’elle aimait était enfermé là, mais l’esprit d’Harm était toujours avec elle, et bientôt, quand elle aurait élevé cet enfant qu’il lui avait offert, elle le rejoindrait …

Elle avait dû subir les condoléances des officiels et des connaissances, qui croyaient bien faire en lui répétant combien Harm était loyal, fidèle et combien il allait leur manquer à tous. Et ils croyaient l’aider en lui disant ça ?

Malgré tout, les paroles de Tuna, Skippy et Skates, rescapés du désastre qui avait causé la mort d’Harm et qui lui relatèrent l’accident et purent lui répéter les derniers mots d’Harm, furent un réconfort. Tuna, qui partageait la cabine d’Harm sur le Seahawk, lui arracha un sourire en lui racontant qu’Harm se jetait dès leur retour de mission sur ses emails, toujours heureux d’avoir des nouvelles de sa Sarah, avec laquelle il lui cassait littéralement les oreilles. Skates, qui avait pu s’éjecter du F14 juste avant le crash, la fit même rire en lui expliquant l’incompréhension d’Harm, à peine deux semaines plus tôt, quand il avait reçu cette carte internet qui lui annonçait qu’une cigogne déposerait un bébé à son domicile en février. Comme s’ils parlaient à un enfant en bas âge, Tuna et Skates avaient expliqué avec force plaisanteries, parfois un peu grivoises, à un Harm éberlué que sa Sarah lui annonçait l’arrivée d’un petit Rabb … Ce soir là, Harm avait eu une nouvelle lueur dans les yeux, et Skates lui avait envié son bonheur …

Une nouvelle contraction plus forte encore ramena Mac dans la réalité, les voix autour d’elle lui demandaient encore un effort, le dernier, et au milieu de ces voix qui l’exhortaient à pousser, elle en reconnut une autre, si chaude, si aimante, si réelle …

– Je suis là, Sarah, je suis près de toi, encore un effort ma chérie, notre bébé est presque là.

Mac ferma les yeux, se concentrant sur cette voix qu’elle aimait tant, la suppliant de ne pas la quitter maintenant, et sur l’enfant qu’elle mettait au monde. Il était près d’elle et lui donnait sa force, l’aidait à reprendre courage.

Au moment où la petite Patricia Sarah poussait son premier cri, sa mère, les yeux toujours clos, cria elle aussi

– Harm !

Et la voix continua de lui parler, toujours tellement présente, tellement aimante :

– Je suis toujours là, Sarah, je serai toujours avec Patricia et toi. Je vous aime et je ne te laisserai jamais seule. Chaque fois que vous serez ensemble toutes les deux, je serai avec vous.
Je t’aime, Sarah …

Et la voix disparut aussi brusquement qu’elle était venue, laissant la place aux commentaires de l’équipe médicale, qui prenait soin du bébé et lui posait enfin sur le ventre. Mac ne savait plus pourquoi elle pleurait, ni depuis combien de temps, ni si elle pourrait s’arrêter un jour …
Une heure plus tard, Mac fut ramenée dans sa chambre, qui débordait de fleurs et de ballons. Sur la commode blanche qui faisait face au lit trônait un énorme ours en peluche, habillé d’une combinaison d’aviateur, et coiffée de superbes lunettes de vol et d’un beau casque, un Teddy Bear plus grand que le petit AJ, prêt à traverser l’Atlantique sur un coucou des années trente. A son poignet était accroché un autre ballon, sur lequel était inscrit ‘pour Pat, notre petite princesse, de la part de Tuna, Skippy et Skates’.

Mais la seule chose qui comptait dans cette chambre pour Mac, c’était le nourrisson endormi dans son berceau de plexiglas, sur lequel une grand mère et une arrière grand mère veillaient. Pour les deux vieilles dames, cette petite fille était un cadeau inestimable, et Mac espéra que ses requêtes porteraient leur fruit, et que Patricia pourrait bientôt légitiment s’appeler Rabb. Mais si sa demande était rejetée, le bébé serait malgré tout une Rabb dans le cœur de tous ceux qui la connaissaient.

Les amis de Mac entrèrent sans bruit, prêts à battre en retraite si la jeune femme le leur demandait, mais son sourire resplendissant les invita à s’avancer dans la pièce. AJ, oubliant sa réserve habituelle, vint embrasser la jeune mère sur les deux joues, lui répétant que la petite Pat était un bébé superbe, et qu’il était honoré qu’elle lui ait demandé d’en être le parrain.

Harriet déposa près du lit une nouvelle gerbe de fleurs, et alors que Mac commençait à protester qu’ils la gâtaient tous beaucoup trop, Harriet lui expliqua :

– Non, Madame, ces fleurs viennent d’Australie, de la part de Bud, Loren et Mic. Bud aurait tellement voulu être là pour vous, mais leur enquête est un peu compliquée, et quand je lui ai dit au téléphone que vous étiez en travail, Mic Brumby les a entraîné chez un fleuriste. Ils m’ont rappelé trois fois depuis pour savoir comment vous alliez, Madame.

Mac sourit, tous ses amis étaient là autour d’elle. Même si la seule personne qui comptait réellement ne serait plus jamais physiquement avec elle, elle savait que Pat et elle seraient entourées d’une famille et d’amis attentionnés.

Quelques instants plus tard, Sarah se retrouva enfin seule avec son enfant, pour lui donner le sein pour la première fois. Au moment où la petite bouche s’ouvrait voracement, Sarah eut à nouveau la sensation tellement réelle d’une présence, et pendant que le bébé têtait goulument, elle entendit une nouvelle fois cette voix qu’elle n’oublierait jamais lui répéter :

– Je suis là, Sarah, je vous aime toutes les deux et je vous protégerai toujours.

Tout doucement, Sarah s’endormit, son bébé sur son cœur, bercée par la chaleur d’un amour qui ne s’éteindrait pas.

Au même instant, sur un autre continent, Bud Roberts et Loren Singer traversaient la baie de Sydney sur un ferry, la nuit, et en passant sous le Sydney Harbour Bridge, Bud, sans bien savoir pourquoi, expliqua au lieutenant Singer

– Ils avaient écrit ‘Eternité’ en lettres de feu pour le Nouvel An sur ce pont…
– Ah ? Et vous avez encore beaucoup de lieux communs du même genre à me débiter, lieutenant ?

FIN

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