Ruptures

11b/11

HOPITAL DE BETHESDA – MARYLAND
14 février 2000

– Respire, Sarah, tu y es presque, mon amour, courage …

Mac avait perdu les eaux quatre heures plus tôt, et le bébé ne venait toujours pas. Elle aurait voulu un accouchement aussi simple et rapide que celui d’Harriet, mais la facilité n’avait pas été à l’ordre du jour de ses relations avec Harm jusqu’à présent, se dit elle en souriant intérieurement.

Le bébé descendait doucement, la péridurale l’avait heureusement soulagée, et dans quelques instants, la petite Patricia Sarah Rabb viendrait au monde.

Harm regardait sa jeune épouse et s’en voulait un peu d’être aussi heureux, de ressentir une telle impression de plénitude pendant que visiblement Mac trouvait que les choses trainaient en longueur.

Quand elle l’avait appelé quatre heures plus tôt, il était au tribunal et avait été prévenu par Tiner, entré en trombes dans la salle d’audience. L’amiral Morris, qui sans le montrait aimait bien ces deux avocats brillants, avait immédiatement suspendu l’audience pour permettre au futur père de rejoindre Mac à Bethesda. Harm n’avait respecté aucune des limitations de vitesse pour se rendre à l’hôpital, slalomant entre les véhicules qui encombraient le périphérique, arrivant moins de cinq minutes après sa femme …

Comment avait il pu croire même un instant que voler avait autant d’importance ? Il avait failli tout perdre pendant son bref détachement sur le Patrick Henry, et se demandait chaque jour pourquoi le ciel lui avait accordé autant de fois la chance de reprendre sa vie en mains, jusqu’à en arriver enfin à ce bonheur qu’il ferait tout pour protéger.

Il se souvenait de ce jour de juillet, où la mission somme toute de routine qu’il avait menée avec son ailier Tuna au dessus de la Serbie avait fini si mal se terminer.

Par un miracle encore inexpliqué, il avait réussi, dans un acte que d’aucuns qualifiaient d’héroïque, mais qui confinait à la stupidité, à pousser par la crosse le F14 endommagé de Tuna avec son Tomcat jusqu’au dessus de l’Adriatique, et son cockpit avait résisté au choc jusqu’à l’appontage sur le porte-avions. Ce jour là, en descendant de son Tomcat sous les applaudissements de ses coéquipiers et de son chef d’escadrille, Harm n’avait pensé qu’à une chose : il s’en était fallu de très peu qu’il ne revoit jamais Sarah, qu’il ne connaisse jamais le bébé qu’elle portait et dont elle lui avait annoncé la prochaine naissance une semaine plus tôt. Il n’était plus en âge de jouer à ces jeux stupides, ce détachement serait le seul qu’il ferait, même s’il devait ensuite quitter l’Aéronavale et travailler dans le civil, il avait enfin trouvé les réponses qu’il avait passé sa vie à chercher : elles n’étaient plus dans les airs pour lui, mais résidaient dans le sourire d’une jeune femme.

Quelques jours plus tard, le capitaine Pike, son chef d’escadrille, lui avait expliqué, en essayant de le ménager, que son avenir n’était plus aux commandes d’un avion, et l’avait informé que le capitaine Ingles avait pris contact avec l’amiral Chegwidden pour qu’il puisse être réintégré au JAG.

Les ficelles que l’amiral Chegwidden avait dues tirer pour que Harm continue à travailler au JAG alors que la date de son mariage avec Mac était déjà fixée étaient toujours un mystère pour Harm, mais comme Harriet, il appartenait désormais à l’Inspection Générale et était détaché au JAG.

Le petit sourire complice que Bobbi Latham lui avait adressé en le félicitant de son nouveau poste, et du grade de Capitaine de Frégate qui l’avait accompagné, lui avait laissé comprendre qu’elle n’était pas étrangère à sa nouvelle situation, mais il n’avait pu en savoir plus, et à vrai dire n’y attachait aucune importance. Seul le résultat comptait, il était à nouveau avec Sarah.

– Poussez, Madame, je vois la tête , demanda le gynécologue, ramenant Harm dans le présent, dans cette salle d’accouchement où leur premier enfant allait naître.

Il essuya le front de sa femme, porta sa main à ses lèvres, et lui murmura

– Courage, Sarah, tu y es presque.

Une fois la contraction terminée, il observa cette main, à l’annulaire de laquelle brillait maintenant une alliance, près de cette émeraude que Sarah avait mis tant de temps à accepter.

Ce jour de décembre, à la chapelle de l’Académie Navale à Annapolis, quand Sarah était devenue son épouse devant Dieu et les hommes, Harm avait cru vivre le plus grand bonheur qui lui soit jamais donné, et pourtant depuis ce jour là, ce sentiment ne s’était pas estompé.

Les deux officiers avait laissé Trish, la mère d’Harm, tout organiser, dès que Harm avait été à bord du Patrick Henry. Trish avait l’air presque plus heureuse que Mac et Harm lui avait conseillé en riant de ne pas chercher à s’opposer à sa mère, sauf si Trish prenait des dispositions qui la contrariaient réellement. Et Mac avait laissé faire, se laissant materner avec un plaisir naît de la nouveauté.

Contrairement à leurs attentes, Harm était revenu beaucoup plus tôt que prévu, mi octobre il avait quitté le Patrick Henry et rejoint Washington … et Mac. Mais ils n’avaient pas souhaité avancer la date du mariage, ils auraient dû renoncer à la chapelle d’Annapolis, là où les parents d’Harm s’étaient eux aussi mariés, et tous les préparatifs de Trish, qui souhaitait une réception inoubliable pour son fils et cette belle-fille qu’elle adorait déjà, ne pouvaient pas facilement s’avancer. Très honnêtement, ils étaient l’un comme l’autre tellement heureux d’être à nouveau réunis, tellement sûrs de la force de leur amour, que l’officialisation de leur union ne leur semblait pas vraiment importante.

Le premier soir après son retour, Harm n’avait pu détacher les yeux de la silhouette de Sarah. La maternité lui conférait une plénitude nouvelle, elle était superbe … et il se sentit presque intimidé, n’osant pas la prendre dans ses bras.

Sarah s’était lovée contre lui, très chatte, commençant à lui déposer de légers baisers dans le cou, faufilant ses mains sous sa chemise pour lui caresser la poitrine, puis la déboutonnant doucement, laissant sa langue jouer avec les mamelons d’Harm. Il n’osait plus bouger, savourant chacune de ses caresses, la désirant comme un fou, mais mort de peur à l’idée de lui faire mal. Il n’avait bien évidemment jamais fait l’amour à une femme enceinte, et craignait que la force de son désir ne nuise au bébé. Sarah avait fini par s’étonner du manque de réaction, autre que physique et évidente, de son fiancé, et avait levé un regard interrogateur vers lui.

– Harm ?
– J’ai peur de vous faire mal, au bébé et à toi, Sarah …
– Harm, tu ne peux pas faire mal au bébé si tu rends sa mère heureuse, il faut juste … que tu me laisses conduire les opérations, pilote …

Et Harm avait laissé Sarah l’emmener jusqu’à leur lit et avant de tout oublier, s’était une nouvelle fois demandé comment il avait eu la bêtise de risquer de tout détruire pour … un rêve de petit garçon.

Une nouvelle contraction plus forte encore ramena Harm auprès de sa femme, les voix autour de Mac lui demandaient encore un effort, le dernier, et il y joignit la sienne :

– Je suis là, Sarah, je suis près de toi, encore un effort ma chérie, notre bébé est presque là.

Mac ferma les yeux, se concentrant sur cette voix qu’elle aimait tant, et sur l’enfant qu’elle mettait au monde. Harm était près d’elle et lui donnait sa force, l’aidait à reprendre courage.

Au moment où la petite Patricia Sarah poussa son premier cri, sa mère, les yeux toujours clos, cria elle aussi

– Harm !

Et Harm, les yeux humides, embrassa sa femme et lui répondit :

– Je suis là, Sarah. Je t’aime …

La sage femme les interrompit, demandant au nouveau papa s’il voulait couper le cordon.

Et pendant qu’Harm tenait pour la première fois son bébé dans ses bras, au moment de la poser sur le ventre de sa maman, son regard ne quittait pas les yeux de Mac.

Une heure plus tard, Mac fut ramenée dans sa chambre, qui débordait de fleurs et de ballons. Sur la commode blanche qui faisait face au lit trônait un énorme ours en peluche, habillé d’une combinaison d’aviateur, et coiffé de superbes lunettes de vol et d’un beau casque, un Teddy Bear plus grand que le petit AJ, prêt à traverser l’Atlantique sur un coucou des années trente. A son poignet était accroché un autre ballon, sur lequel était inscrit ‘pour Pat, notre petite princesse, de la part de Tuna, Skippy et Skates’.

Mais les seules choses qui comptaient dans cette chambre pour Mac, c’était le nourrisson endormi dans son berceau de plexiglas, sur lequel une grand mère et une arrière grand mère veillaient et l’homme debout près de la fenêtre qui les couvait toutes d’un regard protecteur.

Les amis du jeune couple entrèrent sans bruit, prêts à battre en retraite si la jeune femme le leur demandait, mais son sourire resplendissant les invita à s’avancer dans la pièce. AJ , oubliant sa réserve habituelle, vint embrasser la jeune mère sur les deux joues, lui répétant que la petite Pat était un bébé superbe, et qu’il était honoré qu’ils lui aient demandé d’en être le parrain.

Harriet déposa près du lit une nouvelle gerbe de fleurs, et alors que Mac commençait à protester qu’ils la gâtaient tous beaucoup trop, Harriet lui expliqua :

– Non, Madame, ces fleurs viennent d’Australie, de la part de Bud, Loren et Mic. Bud aurait tellement voulu être là pour vous, mais leur enquête est un peu compliquée, et quand je lui ai dit au téléphone que vous étiez en travail, Mic Brumby les a entraîné chez un fleuriste. Ils m’ont rappelé trois fois depuis pour savoir comment vous alliez, Madame.

Mac sourit, tous ses amis étaient là autour d’elle.

Comme ils avaient tous été présents le jour de leur mariage, dans cette chapelle un peu intimidante, alors que la neige avait enseveli Annapolis sous un manteau blanc.

Quand Sarah, dans une superbe robe blanche, cadeau de Trish et Frank, conçue pour elle par un jeune créateur new yorkais, qui mettait en valeur ses formes sublimées par la maternité tout en en cachant les signes un peu trop apparents, s’était avancée vers l’autel au bras de l’amiral Chegwidden, vers le superbe officier en tenue d’apparat qui l’y attendait, elle avait repensé à cette plaisanterie échangée deux ans plus tôt en Colombie : même si elle ne le lui aurait avoué pour rien au monde, les ailes dorées et la tenue blanche d’Harm, et ce sourire éclatant dont il était si prodigue, l’avait conquise à son corps défendant. Elle ne savait pas comment elle avait pu résister si longtemps, plus d’un an, avant de se jeter dans ses bras … et elle avait été si près de tout gâcher, de renoncer au bonheur total qu’elle éprouvait en ce moment magique …

Mac leva les yeux vers Harm, maintenant assis sur le lit près d’elle, et glissa sa main dans la sienne, leurs doigts intimement mêlés.

Quelques instants plus tard, Mac et Harm se retrouvèrent enfin seuls avec leur enfant, pour que Mac lui donne le sein pour la première fois. Au moment où la petite bouche s’ouvrait voracement, Harm posa la main sur l’épaule de Sarah, et pendant que le bébé têtait goulument, elle l’entendit une nouvelle fois lui répéter :

– Je suis là, Sarah, je vous aime toutes les deux et je vous protégerai toujours.

Tout doucement, Sarah s’endormit , son bébé sur son cœur, dans les bras de son mari, bercée par la chaleur d’un amour qu’elle savait enfin acquis pour l’éternité.

Au même instant, sur un autre continent, Bud Roberts et Loren Singer traversaient la baie de Sydney sur un ferry, la nuit, et en passant sous le Sydney Harbour Bridge, Bud, sans bien savoir pourquoi, expliqua au lieutenant Singer :

– Ils avaient écrit ‘Eternité’ en lettres de feu pour le Nouvel An sur ce pont…
– Ah ? Et vous avez encore beaucoup de lieux communs du même genre à me débiter, lieutenant ?

FIN

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