Ruptures

Chapitre 2/11

YOKOHAMA
9 Octobre 1998

– Au moment où deux bulles se réunissent, elles disparaissent aussitôt et un lotus s’épanouit …

Harm regarda l’avocat japonais, puis la jeune fille qui sortait du tribunal avec son père, et enfin l’enseigne Guitry.

-Je crois que j’ai compris ce qu’il veut dire : que l’amour est éternel.

Etonnée, Mac examinait Harm. C’était un aspect de sa personnalité qu’elle n’avait encore jamais rencontré. Harm citait fréquemment John Paul Jones, mais c’était un marin, pas vraiment un poète. Depuis quand s’y connaissait il en Haïku ? et en romantisme ?

Perdue dans ses pensées, elle sursauta quand le regard bleu d’Harm croisa le sien, un regard comme complice qui semblait lui dire ….

– Colonel, si vous voulez bien nous rejoindre, il est temps de retourner à Washington, déclara l’amiral Chegwidden à quelques pas d’elle d’un ton un peu trop sec. La répartie d’Harm l’avait amusé, mais l’attitude soudain rêveuse de Mac le mettait mal à l’aise.

Quand il était parti à leur recherche après leur disparition en Russie, et qu’il les avait enfin vus sortir de l’hélicoptère, son soulagement avait sur le moment occulté tout autre sentiment. Mais après le débriefing que Webb leur avait fait subir à l’ambassade, il avait commencé à s’interroger. Harm et Mac étaient proches depuis qu’ils s’étaient rencontrés dans les jardins de la Maison Blanche, cette impression de complicité n’était bien sûre pas nouvelle, mais il y avait autre chose, comme … une intimité qui ne semblait pas être là avant. Et puis, Mac vêtue de ces vêtements tsiganes était une image à laquelle peu d’hommes pourraient résister, et AJ s’était demandé si Harm ne s’était pas laissé entraîner.

A leur retour au JAG une semaine plus tard, l’amiral les avait observé attentivement sans qu’ils en aient conscience, mais n’avait rien décelé de différent dans leur comportement professionnel. Il avait alors pensé que cette intimité qu’il avait cru voir était née du danger auquel ils venaient ensemble d’échapper, que c’était l’expression d’une nouvelle étape dans leur amitié, rien de plus.

Mais Harm parlant d’amour et Mac le regardant d’un air songeur, oublieuse de son entourage, voilà qui méritait qu’on y réfléchisse plus avant.
GEORGETOWN – APPARTEMENT DE SARAH MACKENZIE
10 Octobre 1998 – 20h30 heure locale

Mac tournait en rond, de plus en plus inquiète. Harm aurait dû être là depuis une bonne heure au moins, bien sûr la ponctualité n’était pas son fort, mais une heure de retard, c’était trop, même pour lui.

Elle avait essayé de l’appeler chez lui et sur son portable, seules ses messageries lui répondaient. Elle se répétait qu’ils n’avaient pas réellement rendez-vous ce soir, pas plus qu’ils n’avaient eu de rendez vous formel depuis cette fin mai et leur retour au JAG. Pourtant Mac était persuadée que Harm devait avoir autant envie qu’elle de se retrouver enfin seuls ensemble après cette semaine au Japon si frustrante à tous les points de vue.

Non seulement l’affaire avait failli échapper à leur contrôle, mais ils n’avaient pas su prévoir et empêcher le suicide de l’amiral. Leur commandant avait fait le déplacement de Washington à Yokohama pour passer un savon mémorable à Harm … et ils n’avaient pas pu avoir cinq minutes d’intimité de toute la semaine.

Ils étaient déjà partis ensemble sur une enquête à quelques reprises après leur retour de Russie, mais Bud n’était pas là, ils n’avaient personne pour les chaperonner. Cette fois ci, il en avait été autrement, Bud et Harm étaient logés dans la même chambre, et Mac savait que Harm n’aurait jamais pu justifier son absence tous les soirs et son retour au milieu de la nuit.

Mais le savoir ne rendait pas la situation moins irritante.

Mac se demandait ce qui la frustrait le plus en cet instant : le besoin irrésistible qu’elle avait du corps d’Harm, de ses mains sur elle … ou cette impression de ne plus contrôler son corps … Si une semaine sans le toucher la mettait dans un tel état d’énervement, il fallait peut être qu’elle prenne un peu de recul et de temps pour réfléchir à ce qui leur arrivait. Et en même temps, elle n’avait pas du tout envie de réfléchir, il n’y avait rien à rationaliser, elle voulait cet homme, ils ne faisaient de mal à personne, ils n’étaient même pas apparemment en infraction avec le règlement de l’Aéronavale. Enfin, si elle l’était, mais Harm l’ignorait, et c’était bien là qu’était le problème ….

Et cette petite voix dans sa tête lui répétait encore et toujours le même avertissement qu’à Okinawa : ‘Fais attention, Sarah, ne va pas trop loin, garde le contrôle, fais attention, Sarah.’

Bon sang, où était-il ? Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé. Il fallait peut être qu’elle aille chez lui, il avait peut être eu un problème … La sonnerie du téléphone interrompit ses tergiversations, elle se précipita pour répondre et poussa un soupir de soulagement en entendant la voix de Harm.

– Harm, mais où es tu bon sang, ça fait une heure que je me fais du souci..
– Doucement, Mac, je n’avais pas dit que je venais.
– Tu ne veux plus venir ?
– …..
– Harm, qu’est ce qui se passe ? Où es tu ?
– Je suis au coin de la rue, Mac, dans ma voiture. Descendez.
– Harm ? Tu me fais peur … qu’est ce qui ne va pas ? Monte …
– Non, Mac, venez me rejoindre, il faut que je vous parle. S’il vous plait.
– Tu as un problème, Harm ?
– Pas moi … Nous, Sarah …
– ….
– Mac ?
– J’arrive …

Mac attrapa son manteau et ses clefs et sortit aussi calmement que possible de son appartement. Elle se dirigea vers l’escalier et commença doucement à descendre les deux étages, se donnant le temps de reprendre son sang froid. Que voulait dire Harm en parlant d’un problème qu’ils auraient ? Quel genre de problème ? Pourquoi brusquement était il si distant avec elle ? Pourquoi la vouvoyait il ? Il était clair qu’il pensait à leur relation … S’il voulait tout remettre en cause maintenant, elle n’était pas sûre de l’accepter facilement.

Arrivée au premier étage, elle haussa les épaules et se mit à dévaler les marches, s’interroger ne servait à rien.

Elle ne vit pas tout de suite la Corvette d’Harm, il n’était pas garé devant ses fenêtres, elle l’aurait vu pendant qu’elle l’attendait, mais à quel coin de rue était il ? Elle fit quelques pas et l’aperçut qui s’avançait vers elle, dans cette tenue qu’elle aimait tellement sur lui, jean, pull bleu gris et son blouson de pilote. Elle lui sourit largement, prête à se jeter dans ses bras, mais son élan fut stoppé net quand elle vit l’expression sérieuse de son visage.

Harm s’arrêta à un pas d’elle et l’observa sans un mot. Mac était maintenant complètement perdue, mal à l’aise, elle n’osait plus bouger et ne savait pas quoi lui dire. C’est lui qui voulait parler, c’est lui qui avait une attitude totalement inhabituelle, qu’était elle censée faire ?

Au bout de quelques minutes, il se pencha vers son visage et posa un baiser léger sur sa joue, puis lui prit la main et l’entraîna toujours en silence vers la Corvette.

– Harm, où va t’on ?
– Je vous emmène dîner.
– J’ai à manger chez moi … qu’est ce qui t’arrive ? Pourquoi es tu si distant ce soir ? Pourquoi ne veux tu pas monter ? Pourquoi est ce que tu me vouvoies ?

Il soupira, ouvrit la porte côté passager pour Mac et resta à nouveau silencieux quelques instants, son regard fixé sur la main de Mac qu’il tenait toujours, avant de lui répondre.

– Sarah, ne me rends pas les choses plus difficiles, s’il te plait … Tu sais bien que si je monte chez toi, nous n’allons pas parler, et nous ne pouvons pas continuer comme ça… Moi, je ne peux pas. Monte dans la voiture, s’il te plaît.

Ils roulèrent en silence jusqu’à un restaurant calme dans lequel ils allaient parfois dîner avant, quand ils n’étaient qu’amis et voulaient passer un moment ensemble sans avoir besoin de crier pour couvrir le bruit ambiant. Ils n’y étaient pas revenus depuis la Russie, en fait ils n’étaient pas sortis ensemble une seule fois à Washington depuis qu’ils étaient amants. Sans leurs uniformes, aucun d’eux n’était sûr d’être capable de garder une attitude convenable, et il n’était pas question de prendre le risque de rencontrer quelqu’un qu’ils connaissaient. Mais ce soir, Harm avait tout fait pour que l’ambiance soit tendue, et Mac sentait que ce qu’il avait à lui dire n’allait pas dégeler la situation.

Une fois le serveur parti avec leurs commandes, elle étudia Harm qui continuait à la regarder, une expression indéchiffrable dans les yeux. Elle commençait à perdre son calme. Pourquoi compliquait il les choses ? C’en était trop, elle se décida à parler, puisqu’il restait silencieux.

– D’accord, Harm, nous sommes au restaurant, il n’y a personne autour de nous, je ne vais sûrement pas me jeter sur *vous* sur cette table pour *vous* violer, mais je ne vais pas passer ma soirée à attendre que *vous* vous décidiez. Bon sang, Harm, tu joues à quoi ? On est bien ensemble, qu’est ce que tu veux ?
– Pourquoi croies tu qu’on est bien ensemble, Mac ? Parce que dans un lit, toi et moi, c’est parfait ? Et le reste, Mac ?
– Quel reste ? Harm, c’est toi qui dès le départ n’a pas voulu qu’on parle de notre relation, toi qui refuses de rester toute une nuit avec moi, toi qui …
– Non, Mac. Ca c’est la façon dont *toi* tu interprètes les choses. En Russie, je t’ai laissé décider de ce que tu voulais pour nous, je n’ai pas voulu te forcer dans une relation quelle qu’elle soit, et tu n’as pas essayé de m’en parler après notre première nuit. Et ne me dis pas que nous n’en avons pas eu l’occasion, j’étais là, souviens toi.
– Comment ça, c’est *moi* qui n’ai pas parlé maintenant, et toi qui attendais que *je* le fasse ?
– Oui …

Stupéfaite, Mac le regardait comme s’il venait de se matérialiser devant elle. Il ne pouvait pas être sérieux, elle ne pouvait pas avoir aussi mal interprété ses silences. Elle secoua la tête comme pour se réveiller, et reprit leur semblant de conversation.

– Admettons … admettons que je n’ai pas compris que c’était à moi de provoquer une discussion avec toi sur nos relations. Admettons que j’aurais dû insister … mais j’avais dû sauter la page du manuel qui disait que j’étais en charge de notre relation. Non, je n’ai rien dit … Mais explique moi pourquoi tu te sauves en plein milieu de la nuit ? Parce que je devrais t’attacher ? C’est ma faute, ça aussi ?
– Mac !
– Excuse moi d’être désagréable, mais je croyais passer une nuit fabuleuse avec un homme dont je rêve toutes les nuits depuis une semaine, et je me retrouve à … devoir justifier pourquoi je n’ai pas fait avancer notre relation en dehors de mon lit. Et pour couronner le tout, à part pour m’accuser, tu ne dis rien. Puis je te rappeler que c’est toi qui as suggéré qu’on devrait discuter ? Alors parle, bon sang …

L’arrivée du serveur avec leur repas interrompit la tirade de Mac, et elle profita de cette pause pour respirer profondément, et tenter de se calmer. Sa frustration et son incompréhension avaient peu à peu fait place à de la colère. Mais malgré son envie de le planter là avec son dîner et ses silences et de faire un trait sur toute cette histoire, elle voulait savoir ce qu’il avait vraiment à lui dire. C’était Harm, et leurs deux années d’amitié ne pouvaient être effacées aussi facilement. Si leur liaison devait s’arrêter, elle ne voulait pas prendre le risque de perdre son meilleur ami dans la débâcle. Elle lui devait de l’écouter … à condition qu’il se décide enfin à parler.

Harm eut un petit rire amer. Il avait hésité une heure dans sa voiture en bas de chez Mac avant de se décider à l’appeler, sans répondre quand son portable avait sonné, il voulait lui parler, mais ne savait pas comment s’y prendre, il n’était même pas sûr que parler soit une si bonne idée. Et maintenant, en moins de cinq minutes, il avait réussi à la rendre furieuse et ne savait plus comment lui dire ce qu’il avait lui-même tellement de mal à comprendre.

– Mac, je ne sais pas par où commencer, en fait je ne sais même pas vraiment dire ce qui ne va pas, mais je voudrais qu’on parle de nous. Nous nous sommes jetés dans cette relation sans un mot, et j’ai l’impression d’être … je ne sais pas … malhonnête avec toi, de me servir de toi …
– Te  » servir  » de moi ?
– Attends, laisse moi essayer de t’expliquer. Sarah, tu es la personne en qui j’ai le plus confiance, tu es mon amie et je tiens à toi, et depuis la Russie, tu es aussi celle avec qui je passe mes nuits, et je n’arrive pas à faire coexister ces deux femmes. J’ai l’impression de passer de l’une à l’autre tous les jours, comme si j’avais créé une barrière entre ces deux aspects de notre relation, et je commence à avoir du mal à l’accepter. Tu comprends ce que je veux dire ?
– Pas vraiment … Attends, tu veux dire que tu es gêné par le fait qu’on a réussi à compartimenter notre relation ? A ne pas laisser notre liaison empiéter sur notre vie professionnelle ?
– Pas toi ? Je veux dire, tu ne veux pas autre chose ?
– Pas pour l’instant, Harm. La seule chose que je voudrais pour l’instant, c’est que tu restes avec moi toute la nuit quand on ne travaille pas le lendemain, je voudrais me réveiller près de toi comme la première fois à Moscou, mais pour le reste, je préfère qu’on aille doucement.
– Sarah, on n’est pas allé doucement … on a couché ensemble sans même être sorti ensemble, sans en avoir une seule fois parlé.

Mac posa la main sur le bras d’Harm et lui sourit avec une pointe d’amusement.

– Tu sais très bien ce que je veux dire, Harm. Pour l’instant, je ne veux rien d’autre de toi. Ce que nous avons me convient, si tu acceptes de rester un peu plus longtemps. Et si peu à peu les choses évoluent vers autre chose, on verra … plus tard. Ne complique pas tout.

Harm fronça légèrement les sourcils et la regarda attentivement.

– Sarah, promets moi que rien ne détruira notre amitié …
– Pourquoi voudrais tu que quelque chose la détruise ?
– Parce que si notre liaison n’évolue par vers autre chose, comme tu dis, j’ai peur qu’on en vienne à se déchirer, et que notre amitié n’en soit la première victime. Tu sais, je serais presque prêt à ce que les choses évoluent dès maintenant … Je crois que j’en ai envie…

Mac sursauta, elle pensait que cette partie de la conversation était terminée, et Harm revenait à la charge. Elle avait l’impression que le sol commençait à se dérober sous ses pieds, elle se sentait en sécurité en ayant une liaison avec Harm, il l’était pas du genre à rechercher les engagements, elle n’avait pas besoin de ça pour l’instant, pas encore. Et c’était Harm qui brusquement parlait d’aller plus vite, plus loin … Elle n’aurait jamais pensé se retrouver un jour dans une telle situation, c’en était presque comique … presque…

– Sarah ?…
– Laisse moi encore un peu de temps, s’il te plait … j’ai … besoin d’y penser … des choses à … Ecoute Harm, pour moi ce que nous vivons ensemble n’est pas un problème, je me sens mieux dans ma vie depuis la Russie que je ne l’ai jamais été, laisse moi m’habituer à cette sensation avant de me demander autre chose. Laisse moi du temps, tu veux bien ? Je veux juste continuer à t’avoir avec moi toutes les nuits sans me poser trop de questions, et je sais que tout s’arrangera tout seul, tu verras … s’il te plait …
– Promets moi seulement d’y penser. Je n’aime pas mentir, Sarah, et j’ai l’impression de mentir à tout le monde en ce moment.
– Ce n’est qu’un mensonge par omission, Harm, et rappelle toi que nous ne faisons de mal à personne …
– Pas même à nous ?
– Pas à moi en tout cas, et si tu acceptais de prendre la vie comme elle vient, tu ne t’en ferais pas à toi non plus…
– Si tu en es sûre …
– J’en suis sûre. Tu me ramènes ?

Mac le regardait avec un sourire lumineux et une lueur séductrice dans les yeux, et Harm se dit qu’elle avait probablement raison, il compliquait trop les choses. Il avait envie d’elle et leur relation n’avait pas de conséquences fâcheuses sur leur vie professionnelle, pourquoi ne pouvait il prendre la vie comme elle arrivait, sans se poser de question. Il allait essayer d’apprendre à vivre selon les règles du jeu dictées par Mac, les choses se feraient toutes seules.

Il lui sourit en retour, ce sourire qui donnait à Mac l’impression que rien de grave ne pouvait se passer quand elle était avec lui, et en se levant, lui demanda d’une voix emplie de promesses :

– Tu me donnes l’hospitalité jusqu’à lundi matin ?
– On est resté trop longtemps en mer, marin ? …. Aussi longtemps que tu veux, Harm.

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