Ruptures

Chapitre 3/11
GEORGETOWN – APPARTEMENT DE MAC
20 novembre 1998

Harm vérifia une nouvelle fois avant de frapper à la porte que le petit écrin de velours se trouvait bien dans la poche de son blouson.

Il sentait qu’il avait tort d’agir ainsi, que Mac risquait de se sentir prise au piège, mais il ne voulait plus continuer comme ça, poursuivre cette relation qui ne lui semblait parfois ne reposer que sur du sexe et qui peu à peu dégradait l’image qu’il se faisait de lui, et encore plus grave à ses yeux, l’image qu’il se faisait de Mac.

Il y avait six mois ce soir qu’ils avaient fait l’amour pour la première fois dans cet hôtel presque minable de Moscou. Six mois, c’était plus que suffisant pour savoir ce qu’on attend d’une relation amoureuse. Et Harm maintenant était sûr de lui.

Les premiers temps, il avait eu peur de ses sentiments, il sentait ses défenses tomber une à une, et il s’était efforcé de cacher à Mac l’importance que leur relation naissante avait pour lui.

Mais depuis que six semaines plus tôt elle lui demandé de ne plus se poser autant de questions, de profiter de la vie et de laisser les choses évoluer d’elles même, depuis qu’il se réveillait le matin près d’elle, il n’avait plus les mêmes doutes. Bien sûr, il avait toujours aussi peur, mais pour la première fois de son existence, une femme partageait secrètement sa vie depuis six mois sans qu’il se lasse d’elle, sans qu’elle décide de le quitter parce que leurs styles de vie étaient trop différents. C’était un sentiment nouveau, terrifiant et exaltant, de savoir que quelqu’un vous attendait, que l’impression que votre journée était une réussite dépendait du sourire d’une autre personne.

Harm n’avait jamais pensé qu’il pourrait un jour tenir autant à une femme, il se croyait plus fort et plus indépendant que l’image qu’il s’était fabriquée d’un homme amoureux. Il avait combattu cette impression, refusant pendant si longtemps de rester avec elle toute la nuit, essayant de ne pas s’attacher, mais peu à peu il avait découvert que la présence de Mac à ses côtés lui donnait un sentiment de plénitude … une impression si proche de celle qu’il n’avait alors ressentie que lorsqu’il volait.

Il ne dépendait pas d’elle, elle lui permettait d’être lui.

Il avait évité de lui reparler de ce malaise qu’il éprouvait à garder leur relation secrète, à ne la laisser n’être qu’une liaison, devant la réticence qu’avait montrée Mac. Elle avait demandé du temps, il lui en avait donné mais aujourd’hui, il était décidé à franchir une nouvelle étape.

Il pensait qu’elle y était prête.

Comme tous les soirs, il frappa à la porte. La clef de l’appartement était dans sa poche, tout comme Mac avait la clef du sien, mais entrer chez elle sans qu’elle lui ouvre la porte aurait signifié qu’une étape avait été franchie vers une véritable vie commune, et Harm ne voulait pas franchir ce cap sans en avoir parlé avec Mac, sans qu’elle comprenne ce que cela signifiait pour lui. Il aurait tellement voulu aborder toutes ces questions de couple avec plus de simplicité, plus de spontanéité, mais malgré tous ses efforts, son esprit continuait de garder le contrôle. Pourtant, avec l’aide de Mac, il était persuadé qu’il y arriverait.

Elle vint lui ouvrir avec ce sourire éclatant qu’il ne lui connaissait que chez elle quand ils étaient seuls, et dès la porte fermée elle se lova dans ses bras.

– Tu m’as manqué, matelot.
– On vient de se quitter il y a deux heures, Mac…
– Tu sais bien ce que je veux dire, quatre jours ensemble sur un porte-avions sans pouvoir te toucher, finalement je crois que je préfère ne pas partir avec toi en mission sur un navire … trop dur ….

Elle passa ses bras autour du cou d’Harm, ses mains jouant dans ses cheveux bruns, et posa de légers baisers sur son visage. Harm la serra contre lui, respirant son parfum, il sentait sa volonté se dissoudre, une fois encore, comme chaque fois qu’il était dans les bras de Mac.

Il essaya de maîtriser la passion qui menaçait de les emporter, il devait lui parler d’abord.

– Sarah, attends, j’ai quelque chose à te dire …
– C’est une question de vie ou de mort ? demanda Mac d’une voix chaude pendant que ses mains descendaient le long du torse d’Harm et s’attaquaient au bouton de son jean.
– Mac, c’est important …

Elle leva vers lui des yeux embués de désir, posa ses lèvres sur la bouche d’Harm et murmura :

– Ca peut attendre …

Harm, déchiré entre la honte de se sentir si faible et la satisfaction de se savoir désiré à ce point, s’abandonna aux baisers et aux caresses de Sarah.
Plus tard dans la soirée, emporté par le plaisir, il posa la bouche sur son oreille et lui murmura

– Je t’aime. Tu es à moi, Sarah … Epouse moi …

Subitement dégrisée, Mac se raidit et ouvrit les yeux. Il la regardait avec une tendresse, un amour qu’elle n’était pas prête à accepter… pas encore… pourquoi fallait il qu’il recommence, pourquoi ne pouvait il se contenter de ce qu’ils vivaient ?

Elle s’éloigna de lui, et son mouvement brusque ramena Harm instantanément du brouillard de plaisir dans lequel il s’était perdu. Il tendit la main vers elle, l’air inquiet.

– Sarah, qu’est ce qui ne va pas ?

Mac arracha le drap du lit, s’y enveloppa et partit sans un mot dans la salle de bains. Harm entendit la clef jouer dans la serrure, puis le silence s’installa, angoissant. Il enfila rapidement son t-shirt et son jean et s’approcha de la porte. Il resta un long moment à écouter le silence, ne sachant que faire ou que dire, s’interrogeant sur ce qui était arrivé. Il ne s’était pas rendu compte en les disant de la force des mots qu’il prononçait, mais ces mêmes paroles tournaient dans son esprit depuis plusieurs jours. Il n’aurait pas imaginé que Mac pourrait réagir de cette façon, il devait y avoir autre chose … ce ne pouvait être ce qu’il venait de dire … Devait il lui parler à travers la porte ou attendre qu’elle se décide à sortir ? Peut être était elle malade ? Peut être avait elle besoin d’aide ? Il finit par taper presque timidement à la porte.

– Mac … Sarah… tu vas bien ? Je peux faire quelque chose ?
– Oui… Fous moi la paix …

Interloqué, Harm fronça les sourcils. Apparemment, elle n’était pas malade, c’était après lui qu’elle était en colère. Mais il n’était pas sûr de comprendre pourquoi. Il hésita un instant, appréhendant sa réaction s’il insistait un peu trop. Pourtant, il fallait qu’il sache pourquoi Mac avait cette attitude. Juste ce soir …

– Sarah ? C’est à cause de ce que j’ai dit ? Sors et viens m’expliquer, s’il te plait.
– Bon sang, Harm, je t’ai dit de me foutre la paix. Je vais sortir tout à l’heure, laisse moi tranquille.

Sa voix tremblait, mais Harm n’arrivait pas à percevoir si c’était de colère ou parce qu’elle pleurait. Il entendit l’eau couler, masquant tous les autres bruits. Il valait mieux aller faire du café, il sentait qu’il allait avoir besoin de toute sa lucidité et de tout son sang froid.

Malgré l’eau qui emplissait la baignoire et couvrait le bruit de ses pleurs, Mac entendit les pas d’Harm s’éloigner. Elle savait qu’elle devrait sortir de son refuge et l’affronter, elle lui devait une explication, mais encore fallait il qu’elle admette pourquoi elle avait réagi avec tant de violence. Le piège se refermait sur elle.

Je ne suis à personne, je ne suis pas un objet, hurlait une voix dans sa tête. Une autre voix plus douce essayait de se faire entendre. Il ne pensait pas à mal. Il a dit qu’il t’aimait. Si tu lui avais expliqué, avant … Donne lui une chance. Je ne lui ai pas demandé de m’aimer, je n’ai rien fait pour qu’il me demande de l’épouser, répliqua la plus virulente des deux voix, prenant l’avantage. Mac se plongea dans l’eau chaude pour essayer de se calmer. Elle en ressortit presque aussitôt, elle n’avait en fait pas envie de se calmer, elle voulait mettre les choses au point avec Harm tout de suite, et elle avait besoin de sa colère pour l’affronter.

Elle enfila son peignoir, passa dans sa chambre en espérant ne pas l’y trouver. Elle vit le reflet d’Harm dans le miroir de sa coiffeuse, il était assis sur le divan, les yeux fixés sur ses mains, l’air désemparé, si impuissant qu’elle sentit sa colère se dissiper. Non, elle ne devait pas. Elle ne voulait pas. Elle n’était à personne.

Elle enfila rapidement un t-shirt et un jogging, pénétra dans le séjour et s’assit sur le fauteuil en face de lui.

Harm referma le poing sur l’objet qu’il regardait et leva les yeux vers Mac.

– Qu’est ce que j’ai fait, Sarah ? demanda t’il d’une voix à peine audible.
– Harm, je ne suis pas à toi. Je ne suis à personne, et je ne t’ai rien demandé, surtout pas de me dire que tu m’aimes ou de me demander de t’épouser.

Harm se passa la main sur les yeux et soupira, cherchant ses mots. Il aurait voulu se sentir aussi en confiance qu’il l’était au tribunal, il sentait qu’il jouait une partie importante, mais ne s’y était pas préparé.

– Tu es en colère parce que j’ai dit que je t’aimais, ou parce que dans un moment de passion j’ai eu un mot malheureux ?
– Tu ne le pensais pas quand tu disais que tu m’aimais ?
– Si, Sarah, et je peux même te le répéter maintenant. Je t’aime et c’est de ça que je voulais qu’on parle… Chut, attends une minute, laisse moi finir. Sais tu quel jour on est aujourd’hui ?

Mac le regarda avec incrédulité, et une pointe d’hostilité. Elle savait parfaitement quel jour on était, elle savait parfaitement ce qui s’était passé juste six mois avant. Mais elle avait cru que Harm n’y penserait pas, elle avait espéré que cet anniversaire passerait inaperçu.

– Tu croyais que j’allais oublier, n’est ce pas ? Sarah, je t’ai déjà dit que je voulais autre chose pour nous, mais tu m’as demandé du temps. Et ce soir, je voulais te donner ça, mais je ne sais pas si c’est le bon moment. De toute façon … ajouta t’il en haussant les épaules.

Il ouvrit le poing et tendit la main vers elle, pour lui montrer un anneau d’or serti d’une émeraude. Il resta là, le bras tendu, pendant que Mac regardait fixement la bague, impassible.

Le silence se faisait pesant entre eux, Harm sentait la frustration et la déception faire place à la colère. Il n’avait rien compris, il avait cru que s’il lui disait ce qu’il ressentait, s’il lui demandait de l’épouser, elle accepterait enfin de rendre leur relation officielle, et elle restait là sans réagir devant cette bague qu’il lui offrait. Oh, il savait bien que la scène n’était pas romantique, mais ses sentiments et cette preuve qu’il lui en donnait étaient authentiques, et elle ne disait rien. Il se sentait stupide et humilié.

Mac finit par lever les yeux vers lui, une expression indéchiffrable dans le regard.

– Je n’en veux pas, Harm, je ne t’ai rien demandé, je ne veux pas que les choses changent entre nous. Revenons en arrière et ne me demande plus rien pour l’instant ….
– Pourquoi ?
– Parce que c’est tout ce que je te demande, tu ne veux pas le comprendre ?
– Mac, si tout ce que tu veux, c’est un étalon dans ton lit, je ne …

La gifle partit plus violemment que Mac ne l’aurait voulu. Furieuse, elle regardait une marque rouge apparaître sur la joue gauche d’Harm, elle voyait la colère, la stupeur, l’incompréhension passer dans ses yeux.

– Va t’en …
– Pas comme ça, Sarah, il faut qu’on parle. Ce n’est pas ce que je voulais dire … ne nous condamne pas sans qu’on en discute, s’il te plait.
– Quand vas tu comprendre que je ne veux pas la même chose que toi, que je t’ai demandé du temps et que tu ne veux pas m’en donner …
– Je t’ai donné du temps, six mois, il te faut quoi pour accepter que nous soyons autre chose qu’un homme et une femme qui couchent ensemble. Bon sang, Mac, je ne comprends plus rien, de quoi as tu peur ?
– Je … je n’ai pas peur … je ne suis pas prête pour ce que tu veux, je ne suis pas à toi, je n’appartiens à personne. Tu ferais mieux de partir.

Blême, les poings serrés, Harm regarda Mac avec colère :

– Si je pars sans explication ce soir, Mac, je ne reviendrai pas.
– Je sais.
– Parle moi, Mac.
– Je n’ai rien d’autre à dire.

Il se leva, attrapa son blouson et sortit sans un mot, claquant violemment la porte sur son avenir en quittant l’appartement.

Immobile, les yeux secs, Mac regardait l’émeraude abandonnée sur la table basse, comme pour la narguer.

Elle avait agi comme une garce, fidèle à l’image d’elle que son père lui avait renvoyée pendant son adolescence. Sa colère bouillonnait encore, dirigée contre elle maintenant, comme un besoin irrésistible de tout détruire autour d’elle, d’être celle qui piétine ce qu’elle chérissait plutôt que de se voir abandonnée.

Pourquoi n’avait elle pas su lui parler plus tôt ? Elle avait espéré qu’Harm se contenterait de cette liaison encore …. Encore combien de temps ? Cela faisait des années maintenant qu’elle fuyait la réalité, qu’elle avait délibérément choisi d’oublier Chris et sa jeunesse. Elle avait menti à tout le monde, même à son oncle Matt qui n’aurait jamais accepté cette fuite en avant.

Mais quand vous avez laissé le mensonge s’installer dans votre vie, comment pouvez vous rétablir la vérité sans tout perdre ? Et dire la vérité, c’était détruire sa carrière, et perdre Harm. A quoi bon, elle l’avait perdu maintenant. Pourtant si elle continuait à se taire, si elle acceptait qu’il ne voit en elle que ce simulacre de femme qui ne rêvait que de son corps et fuyait tout engagement, peut être pourrait elle sauver une partie de leur amitié. Ou du moins leur bonne entente professionnelle.

Elle avait si souvent vécu sans amour, peut être pourrait elle cette fois encore ne vivre que pour son travail, oublier les six mois de bonheur qu’elle venait de traverser, six mois dans toute une vie, six mois pour durer toute une vie.

Doucement, sa colère s’apaisa et les larmes commencèrent à rouler sur ses joues. Elle prit la bague dans le creux de sa main, la caressant avec le pouce. Comment aurait elle pu lui dire, à lui plus qu’à tout autre, qu’elle avait déjà été mariée, et qu’elle n’avait jamais divorcé.

Elle ferma les yeux et vit devant elle l’expression d’incrédulité et d’horreur qu’aurait eu Harm si elle lui avait parlé de l’ancienne Sarah Mackenzie, épouse Raggle. Elle avait entraîné Harm dans une relation adultère qui aurait pu détruire leurs carrières, une relation qu’il aurait fuie s’il avait su la vérité et pendant six mois, elle avait cherché comment sortir de cette situation sans risquer de le perdre, lui, Harm. Elle avait essayé de retrouver Chris, mais seule et sans moyen officiel, elle avait échoué. Et puis même si elle l’avait retrouvé, elle était Major dans les Marines et pourrait difficilement demander le divorce sans que le Corps n’en soit informé … Et toute sa vie s’en trouverait remise en cause.

Elle retourna dans sa chambre, les larmes inondant ses joues, se glissa dans le lit, à la place où Harm moins d’une heure plus tôt la tenait contre lui, prit dans ses bras l’oreiller sur lequel elle respirait son odeur, et les yeux ouverts sur le vide, se prépara à affronter l’avenir sans joie qu’elle s’était construit.

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