Ruptures

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QUARTIER GENERAL DU JAG – FALLS CHURCH
20 avril 1999

Harm gara sa Corvette sur la place qui lui était réservée, près du véhicule de Mac. Sa décision était prise, il en avait longuement parlé avec l’ophtalmologiste et avec Jordan, et le rendez vous était fixé : vendredi 23 avril, le chirurgien l’opérerait, et si tout allait bien, il allait totalement récupérer sa vision … et ses possibilités de piloter.

Jordan l’avait beaucoup aidé à peser tous les aspects de ce choix, il passait beaucoup de temps avec elle et savait que tout le monde autour de lui pensait qu’elle était sa petite amie … Mac aussi probablement, mais il ne voyait aucune raison pour laquelle il devrait la détromper.

Jordan lui avait raconté en riant les questions que Carolyn Imes avait posées le soir où elle l’avait accompagné à la petite fête au Mc Murphy’s pour fêter la promotion de Bud.

Carolyn avait insisté pour savoir à quoi ressemblait Harm dans un lit, et Jordan pendant quelques instants avait eu envie de dire la vérité à Carolyn et Mac qui donnait le change superbement, faisant semblant d’être amusée et intéressée, et totalement innocente … Mais de toute façon, aucune des deux jeunes femmes présentes n’auraient accepté de croire qu’elle n’avait couché qu’une seule fois avec Harm, la nuit où Webb avait disparu, et qu’ensuite Harm lui avait tout raconté de lui, lui parlant de Palmer, du danger qu’il représentait, et peu à peu lui parlant de son amour pour Mac. Et Jordan s’était retrouvée dans le rôle étrange de la petite amie apparente alors qu’elle n’était que la confidente, et elle retrouvait avec Harm toutes ses attitudes professionnelles.

Harm savait qu’il ne pourrait jamais assez remercier Jordan de ce qu’elle faisait pour lui, il savait qu’ils auraient probablement pu vivre autre chose ensemble que cette amitié complice si sa vie avait été différente.

Mais chaque fois qu’il commençait à s’excuser auprès de Jordan de la tournure qu’avait prise leur relation, elle l’arrêtait d’un sourire.

Quand il était sorti dix jours plus tôt de la clinique ophtalmologique Hamilton, dès son arrivée au JAG il avait immédiatement décroché son téléphone et avait appelé Jordan, sans prendre la peine de fermer la porte de son bureau.

Tourné vers la fenêtre, un sourire éclatant aux lèvres, il avait alors l’impression de revivre ce jour où il avait appris qu’il était admis à Annapolis : sa cécité nocturne n’en était pas une, l’espoir de pouvoir vraiment piloter à nouveau la nuit revenait, une porte qu’il avait crue condamnée venait de se rouvrir. Sa voix était pleine d’enthousiasme et d’impatience pendant qu’il parlait à Jordan.

– Oui, ce soir, passe me voir, je te ferai à diner.
– …
– Le plus tôt possible, 1800, ça te va, je suis impatient de te raconter.
– …
– Non, tout à l’heure, pas au téléphone.
– …
– Moi aussi …je t’adore, Jordie.

Harm s’était retourné pour poser le téléphone, ses yeux brillaient de bonheur et d’impatience, et … il avait découvert Mac debout dans l’embrasure de la porte. Elle avait été surprise de la rapidité de son geste et n’avait pas eu le temps de recomposer le masque d’indifférence qu’elle arborait chaque fois qu’elle le voyait avec Jordan. Il avait lu la tristesse dans les yeux de cette femme qui était la seule dans sa vie, mais c’était à elle de mettre les choses au clair entre eux.

Si elle lui avait demandé à cet instant précis ce que Jordan représentait pour lui, il lui aurait tout expliqué, il lui aurait probablement parlé de ses yeux également, c’est avec elle, Sarah, qu’il voulait partager tout ça, mais il attendrait que ce soit elle qui vienne vers lui …

Ce mardi matin, Harm allait pénétrer dans l’immeuble quand il aperçut la silhouette de Mac assise seule à une des tables en fer forgé de la terrasse, l’air perdu … Elle n’avait même pas de café, et ce n’était pas encore l’heure de la pause déjeuner, que faisait elle seule ici, à cette heure où il aurait dû la trouver immergée dans le dossier Lawrence qui passait en appel la semaine prochaine.

Il hésita moins d’une seconde, cela ne ressemblait pas à Mac, elle avait forcément un problème et il ne la laisserait pas seule cette fois ci, même s’il devait s’imposer.

D’un air désinvolte, son sourire irrésistible sur les lèvres, il s’approcha de la table.

– Alors, Marine, je vous croyais en train de préparer vos arguments pour me mettre en pièces la semaine prochaine … Vous êtes…

Elle leva des yeux embués vers lui, et d’une voix sèche, l’interrompit.

– Ce n’est pas le moment, Harm. Laissez moi seule.
– Mac, qu’est …
– Pas maintenant.

Il la dévisagea une seconde, hésitant une nouvelle fois sur l’attitude à adopter. Il s’éloigna sans un mot, puis arrivé à quelques mètres fit volte face, s’approcha de la table, tira une chaise et s’assit, les coudes posés sur la table, juste en face d’elle.

– Harm, je vous ai dit pas maintenant..
– Oui, mais c’était tout à l’heure. Mac, qu’est ce qui ne va pas ? Et inutile de vous mettre en colère, je ne partirai pas.

Elle resta encore quelques secondes silencieuse, les yeux fixés sur un point imaginaire entre les arbres, puis se tourna vers Harm.

– C’est mon père, il est en train de mourir.
– Je croyais que vous n’aviez plus de contact avec votre père ?
– Il est dans un hospice en Californie, c’est un prêtre qui s’occupe de lui qui m’a contacté. Il veut que je vienne le voir, Harm …
– Qu’est ce que vous allez faire ?
– Rien.
– Mac !…
– Je ne vais rien faire, Harm, je ne peux pas aller l’affronter. Je ne veux plus entendre parler de lui.
– Et c’est pour ça que vous êtes seule ici à vous ronger les sangs au lieu de travailler dans votre bureau ? C’est pour ça que vous êtes sur le point de pleurer, vous que j’ai toujours vu si courageuse ? Parce que vous ne voulez plus entendre parler de lui ? Mac, ne vous mentez pas …
– Ah non, pas vous, ça suffit de Laura …
– Qui est Laura ?
– Ma …. Une amie … Je n’irai pas, Harm, c’est tout .
– Sarah, vous devez y aller, pour vous, pour votre avenir. De ce que vous m’avez dit de votre père, je pense que tant que vous n’aurez pas réglé votre problème avec lui, vous ne pourrez pas avancer dans votre vie. Sarah, vous vous devez d’aller le voir, et de lui dire ce qu’il vous a fait, et de faire la paix avec vous même.
– Pourquoi est ce que vous vous donnez tant de mal, Harm ?
– Vous savez très bien pourquoi, Sarah…. Arrêtez de vous cacher derrière je ne sais quoi, affrontez la vérité, pour nous.
– … Harm, il n’y a pas de nous …
– Parce que vous ne le voulez pas, parce que vous vous enfuyez dès que j’essaie de vous en parler.
– Jordan …
– Laissez Jordan en dehors de ça, elle n’a rien à voir avec nous.

Ses yeux ne la quittaient pas, la terrasse du JAG n’était sûrement pas le lieu pour parler de leur avenir, mais l’endroit était désert pour l’instant, et Harm savait intuitivement qu’il ne devait pas laisser passer la moindre chance avec Mac. Jordan lui avait dit et répété que Mac avait probablement besoin d’aide, qu’il ne devait pas la juger, mais être là pour elle quand elle en aurait besoin, quelque soit le lieu ou le moment. S’il l’aimait, il devrait accepter de prendre des risques, c’est probablement ce que Mac allait lui demander.

Et le premier de ces risques, c’était une nouvelle fois de faire le premier pas vers elle, quitte à la voir une fois de plus lui tourner le dos.

Mais Mac ne s’enfuit pas, elle continuait à le regarder.

Harm s’enhardit alors, et lui sourit d’un air encourageant.

– Si vous voulez, Mac, je peux venir avec vous …
– Non, je dois faire ça toute seule. Mais vous avez raison, Harm, je dois y aller, je sais que j’ai beaucoup de choses à lui dire, et à mon retour … je pense que nous devrions parler … vraiment parler.
– Vous savez que je n’attends que ça, Mac. Venez, il faut que vous alliez voir l’amiral et que vous partiez. Je vais m’occuper de votre billet d’avion avec Tiner.
– Je ne peux pas partir tout de suite, je dois voir Laura avant.
– Laura ? votre amie dont je n’ai jamais entendu parler jusqu’à aujourd’hui ?
– Je vous parlerai d’elle quand je reviendrai, mais maintenant ne me demandez plus rien. Si vous voulez m’aider, trouvez moi un vol pour ce soir pour Fresno en Californie.
– Bien Madame, dit Harm en feignant de se mettre au garde à vous.
– Harm, arrêtez de faire le pitre.
– Ca a marché, Sarah, vous avez souri … J’ai horreur de vous voir triste…

VOL AMERICAN AIRLINES AA320 A DESTINATION DE WASHINGTON DC
Vendredi 23 avril 1999

Elle aurait voulu parler à Harm avant de prendre l’avion, elle aurait voulu lui demander de venir la chercher à Reagan National Airport. Elle avait besoin de sa présence, besoin qu’il la berce dans ses bras et l’aide à oublier qu’elle venait de dire adieu à son père.

Comment la mort de ce père qu’elle croyait avoir rejeté pouvait elle la perturber autant ? Le docteur Ashton lui avait à plusieurs reprises au cours de leurs séances demandé de raconter son enfance, de parler de ses parents, mais très vite Mac se fermait, ne supportant pas la douleur que ses souvenirs d’enfance et d’adolescence éveillaient. Elle avait enfin compris l’importance que ce passé qu’elle croyait enseveli avait dans sa vie d’adulte, dans sa vie de femme, mais jusqu’à la mort de son père, elle n’avait pas encore pu l’affronter.

Harm n’avait pas répondu aux appels sur son portable, et Tiner qu’elle avait contacté lui avait dit que le capitaine Rabb avait dû prendre son après-midi, mais qu’il ne savait pas où le trouver. Très gentiment, il lui avait demandé si elle avait bien reçu les fleurs que ses collègues avaient envoyées, et lui avait redit combien ils étaient tous tristes pour elle et auraient voulu pouvoir venir la soutenir.

Ils étaient tous si gentils avec elle, ils étaient la famille qu’elle s’était choisie, ils ne l’avaient jamais rejetée et ne lui en voulaient jamais malgré la mauvaise humeur dont elle faisait si souvent preuve ces derniers mois.

Elle était arrivée trop tard pour parler à son père, lui dire sa colère et sa frustration, lui demander des comptes, et s’était montrée agressive envers le prêtre qui cherchait à l’apaiser. Mais doucement les paroles du docteur Ashton s’étaient imposées à elle : son père ne l’avait pas quittée, c’est elle qui était partie, elle qui avait quitté Chris, et John, et Dalton, et même Harm. C’est elle qui fuyait les hommes, pas eux qui partaient, elle qui se cherchait des excuses pour agir avec eux comme elle avait agi avec son père … comme sa mère avait agi avec elle … Et lui, malgré toute sa violence verbale, malgré l’alcool qui le détruisait, avait essayé de la protéger aussi longtemps qu’elle était restée près de lui. Il avait eu besoin d’aide, mais elle l’avait laissé tomber.

Quand le prêtre lui avait montré les coupures de presse que Joseph Mackenzie gardait dans son portefeuille, ces articles qui mentionnaient les succès professionnels du major Sarah Mackenzie, du bureau du JAG, Mac avait dû faire un effort pour rester impassible, mais son cœur s’était serré. Ce père qu’elle avait rejeté avait continué à s’intéresser à elle, il avait continué à vouloir savoir ce qu’elle devenait, à être fier d’elle, et il avait voulu faire la paix avec elle avant de mourir.

Elle était sortie du bâtiment pour se réfugier dans les jardins bien entretenus, et s’était laissée tomber sur un banc, au milieu d’une végétation luxuriante, sous un soleil radieux, qui lui parlaient de vie, de renaissance, et elle avait pensé à son père, à cette vie gâchée parce qu’il n’avait jamais eu le courage d’affronter ses problèmes, parce qu’il avait préféré détruire sa vie et celle de ceux qu’il aimait plutôt que d’avouer qu’il avait besoin d’aide.

Elle avait maintenant pleinement conscience qu’elle avait failli agir de la même façon, que c’est précisément ce qu’elle avait fait jusqu’en février, jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à aller consulter quelqu’un, à aller demander de l’aide. Mac s’était mise à pleurer, une nouvelle fois. Elle se haïssait de cette faiblesse apparente, de ces larmes qu’elle avait tellement de mal à contenir, même si elle acceptait que pleurer fasse partir du processus de guérison. Elle avait appelé le docteur Ashton, et lui avait expliqué que son père venait de mourir sans qu’elle puisse lui parler, mais qu’enfin elle venait de comprendre qu’elle ne lui en voulait plus.

Quand elle n’avait pas pu joindre Harm, elle avait réalisé que ce n’était plus de sa thérapeute dont elle avait besoin, mais de l’homme qu’elle aimait, celui qui un jour lui avait demandé de partager sa vie. Malgré ses yeux rougis, après toutes ces nuits sans sommeil , Mac sentait qu’elle approchait enfin des solutions qu’elle avait cherchées si longtemps. Harm ne serait pas là à sa descente d’avion, mais dès ce week end, elle l’appelerait et essaierait d’enfin tout lui expliquer.
CLINIQUE OPHTALMOLOGIQUE HAMILTON – GEORGETOWN
Vendredi 23 avril 1999

Harm, les yeux protégés par des lunettes de soleil malgré l’heure tardive, se dirigea vers sa voiture. Encore une semaine avant de vraiment connaître les résultats de l’opération. Il venait d’appeler Tiner pour vérifier que la video conférence avec le Chef d’Etat-Major s’était bien passée, malgré son absence.

En fait, il ne s’inquiétait pas vraiment, Bud était plus que capable de le remplacer dans cette affaire, mais c’était un excellent prétexte pour savoir si Tiner avait des nouvelles de Mac. Elle devait revenir aujourd’hui, et il s’en voulait de n’avoir pas pu être auprès d’elle. Il lui avait encore fait défaut et n’avait même pas pu lui dire pourquoi. Et pourtant, elle avait été là, elle, le jour où il avait dû affronter la mort de son père.

Elle était toujours là pour lui.

Jordan lui avait conseillé de parler à Mac de l’opération, lui répétant qu’il ne devrait rien lui cacher, ni ses espoirs de recouvrer une vision parfaite, ni le fait qu’il n’avait personne dans sa vie, et surtout pas elle, Jordan.

Mais Harm ne voulait pour l’instant pas aller dans cette direction, pas tant que Mac ne lui aurait pas parlé la première.

Il jeta un coup d’œil à sa montre, il était 1900, l’avion de Mac atterissait à 1930 d’après les informations de Tiner, c’était jouable. Heureusement, elle n’arrivait pas à Dulles. S’il n’y avait pas trop de circulation sur le pont d’Arlington, il devrait pouvoir la récupérer à sa descente d’avion avant qu’elle ne monte dans un taxi.

Vingt cinq minutes plus tard, Harm garait sa corvette dans le parking extérieur de l’aéroport. Dieu merci, il n’était pas en uniforme et n’avait pas à garder une attitude conforme à son grade. Il partit au pas de course dans les escalators et les couloirs, scrutant le flot des voyageurs qui descendaient chercher leurs bagages au sous-sol, vérifiant que Mac n’était pas parmi eux. Au moment où il approchait de la porte des arrivées, il aperçut Mac qui se dirigeait vers lui, vêtue d’un jean et d’un pull, son sac en bandoulière sur l’épaule. Elle avait le regard dans le vague, marchant comme un automate, et elle avait les yeux rouges.

Il s’approcha d’elle doucement, elle ne l’avait pas vu, elle ne semblait rien voir du monde qui l’entourait, perdue dans des pensées qui n’avaient pas l’air réjouissantes. Il lui mit doucement la main sur l’épaule, priant pour qu’elle le reconnaisse avant que ses réflexes de marine n’entrent en action et ne l’envoient à l’infirmerie.

– Mac …

Elle sursauta, sur la défensive, mais quand elle leva les yeux et vit qu’il était devant elle, elle se détendit et se jeta dans ses bras.

– Oh Harm, vous êtes venu …

Les pleurs de Mac ne semblaient plus devoir s’arrêter. Debout au milieu de la foule, il la serrait contre lui, caressant ses cheveux d’un geste apaisant. Il la débarassa de son sac, lui prit doucement la main, la porta à ses lèvres et lui proposa :

– Venez, je vous ramène chez vous.
– Non, il faut que j’aille voir quelqu’un d’abord, mais vous pouvez peut-être venir avec moi ?

Sa voix tremblait un peu, pleine d’espoir.

– Je vous emmène où vous voulez, Mac, je ne laisserai pas tomber ma meilleure amie au moment où elle a le plus besoin de moi.

Amie …

Mac se mordit légèrement les lèvres, ferma les yeux, mais se reprit tout de suite. Il était venu, même s’il n’était là qu’en tant qu’ami. Après tout, c’est bien elle qui avait tout détruit, elle ne pouvait pas le rejeter constamment et lui demander de rester à l’attendre indéfiniment.

Harm remarqua le raidissement de Mac, les mots qu’il avait prononcés n’étaient pas les plus judicieux, mais le moment n’était pas le meilleur pour les déclarations, dans le hall bondé d’un aéroport, même si heureusement ils étaient tous deux en civil.

Il lui prit la main pour l’emmener vers la sortie, espérant qu’elle ne se dérobe pas, mais Mac leva les yeux vers lui avec un grand sourire confiant, et lui dit :

-Alors allons y pilote. Emmenez moi à Fairfax, je vais téléphoner de votre voiture pour dire que je ne suis pas seule.
Une heure plus tard, Harm garait sa corvette devant une jolie maison blanche, située dans une rue calme et élégante de Fairfax. Pendant tout le trajet, Mac était restée silencieuse, appelant une jeune femme qu’elle avait appelé Laura, et lui disant que Harm était avec elle, semblant négocier quelque chose. Pourquoi Mac devait elle négocier pour lui faire rencontrer son amie ? Mac n’avait rien voulu lui dire, refusant de répondre à ses questions, se contentant de lui indiquer le chemin.

Il allait descendre de la voiture quand Mac posa la main sur son bras.

– Non, Harm, attendez moi encore quelques instants ici, c’est un peu … compliqué …

Harm serra les dents pour ne pas se laisser entraîner à faire une réflexion désagréable. Il la regarda sonner à la porte, puis entrer dans la maison, mais ne vit pas qui lui avait ouvert. Après tout, il avait déjà patienté tellement longtemps sans comprendre le manège de Mac, il pouvait bien encore lui accorder un peu de latitude, surtout après les quelques jours qu’elle venait de vivre.

Il sortit de la voiture et s’approcha de la porte, mais le nom qui s’y trouvait lui était étranger :

ASHTON

C’était peut-être une amie de Mac, pourtant en trois ans elle ne lui avait jamais présenté d’ami, homme ou femme, en dehors de l’univers militaire, et elle n’avait jamais mentionné de dîner ou de week-end. Mais après tout, elle n’avait jamais parlé non plus d’un ancien mari, ni d’un amant dans les marines, ni …

‘Arrête tout de suite, Rabb, attends de voir ce qui va se passer avant de commencer à te faire des idées. Elle a dit qu’elle t’expliquerait…’

Au bout d’une dizaine de minutes, une très jolie jeune femme blonde, en jean et sweater, ouvrit la porte.

– Vous êtes Harmon Rabb ? Bonsoir ! Entrez.

Elle précéda Harm dans un grand hall blanc et le fit entrer dans ce qui ressemblait à un bureau : un canapé, deux fauteuils, une grande table avec un ordinateur portable, quelques gravures d’inspiration moderne aux murs, et une immense bibliothèque couverte de livres.

La pièce était vide et la jeune femme s’éclipsa avant qu’il ait le temps de lui poser la moindre question. Qu’est ce que c’était que cette histoire ? Il s’approcha de la bibliothèque, jetant un coup d’œil aux titres des ouvrages, et s’immobilisa soudain : les livres qui se trouvaient là lui rappelaient étrangement ceux qu’il avait vus dans le cabinet ou l’appartement de Jordan. Et d’ailleurs, cette pièce ressemblait au bureau de Jordan à Bethesda, sauf que les gravures avaient l’air authentiques, et que les meubles étaient nettement plus confortables. Il n’était quand même pas chez un psychologue ?

La porte s’ouvrit à nouveau derrière lui, il se tourna rapidement et vit la jeune femme blonde entrer, accompagnée de Mac, visiblement mal à l’aise.

– Harm, je vous présente le docteur Laura Ashton. C’est … mon … thérapeute …

Le regard d’Harm passait d’une jeune femme à l’autre, visiblement ébranlé par ce que Mac venait de dire. D’une voix hésitante, il demanda :

– Depuis combien de temps ? …
– Depuis mars, en fait depuis la disparition présumée de Webb. Je ne voulais pas vous en parler tout de suite, je n’étais pas prête, mais aujourd’hui j’ai pensé que je vous devais la vérité, si je voulais une chance de vous retrouver vraiment.

Laura Ashton, les voyant immobiles et muets, choisit d’intervenir … juste un peu …

– Asseyez vous, tous les deux. Harm … vous permettez que je vous appelle Harm ? Sarah a insisté pour venir chez moi, mais je vais vous laisser seuls. Vous êtes en terrain neutre ici. Prenez le temps qu’il vous faut et partez quand vous le souhaitez, ne cherchez pas à me revoir, je n’ai pas à intervenir entre vous. Sarah, appelez moi demain si vous le souhaitez.

Elle sortit de la pièce et referma la porte.

Les minutes passaient, et tout le discours que Mac avait longuement préparé lui semblait maintenant totalement déplacé. Elle finit par rire de l’ironie de la situation : ces deux avocats brillants qui se faisaient face, muets, incapables de trouver les mots pour exprimer des sentiments qui auraient dû être si simples à avouer.

– Qu’est ce qui vous faire rire, Mac ?
– J’avais préparé une superbe plaidoirie, mais je viens de me rendre compte que ce n’est pas ce que je voulais vous dire. En fait, Harm, je voulais juste vous dire une chose : je sais que je vous ai fait du mal, et plus je vous en faisais, plus j’en souffrais aussi. Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre que je ne pourrais avoir de vraie relation avec un homme, vous ou un autre, que si j’acceptais de comprendre pourquoi je faisais tout pour qu’elles échouent. Si ce n’avait pas été pour vous, Harm, je ne me serais jamais posé la question. Mais vous aviez raison, j’avais vraiment un problème, et je commence à peine à y faire face. Je voulais juste que vous sachiez que je veux trouver une solution, et que je ne veux pas vous perdre … Ne partez pas, Harm, ne partez pas à cause de moi …

Mac s’interrompit, la voix étranglée de larmes.

– Pourquoi ne m’en avez vous pas parlé avant ?
– Harm, c’est à cause de vous que j’ai pris conscience de mon problème, et quand je m’en suis rendu compte, Jordan était entrée dans votre vie, parce que moi je vous avais poussé à le faire. Je ne pouvais pas vous parler plus tôt, c’est déjà tellement difficile aujourd’hui, alors que je commence à y voir plus clair.
– Jordan n’est pas dans ma vie, Sarah, du moins pas comme vous le croyez.
– Que voulez vous dire ?
– Jordan n’est pas ma petite amie, même si nous passons du temps ensemble, elle n’est qu’une amie, quelqu’un qui m’a aidé, moi aussi, à y voir plus clair. Je ne vais pas vous dire que je ne l’ai jamais touchée, c’est vrai que j’aurais pu avoir une aventure avec elle si vous … si … si nous n’avions pas passé la nuit ensemble quand nous avons cru Webb mort. Avant cette nuit, Sarah, j’avais cru que c’était fini entre nous, vous étiez tellement distante, et vous aviez fait le nécessaire pour me faire croire qu’il y avait quelque chose entre Mic et vous, que vous ne ressentiez rien pour moi. Et vous m’avez presque poussé dans les bras de Jordan, souvenez vous. Mais après ce qui c’était passé chez moi, il n’était plus question que je touche à une autre femme, Sarah. Avec toi, c’est magique et je n’ai plus l’âge de me contenter d’un simple plaisir physique. Je t’aime et je ne veux que toi dans ma vie, toi ou personne.

Mac pleurait silencieusement, remerciant le ciel de lui accorder une nouvelle fois la chance d’être heureuse avec l’homme qu’elle voulait.

– Harm, j’ai été tellement lâche, je nous ai fait perdre tellement de temps. Je t’aime, Harm, et j’ai failli tout gâcher. Est ce que tu pourras me pardonner ?
-Te pardonner quoi ? Inutile de revenir constamment sur le passé, c’est d’avenir que je veux que nous parlions. Nous sommes allés trop vite en Russie, je n’étais pas encore prêt pour autre chose, et j’étais trop enfermé dans mes obsessions, dans la recherche et le deuil de mon père, pour vraiment faire attention à ce dont tu pouvais avoir besoin. Je me suis contenté des apparences, parce qu’elles étaient agréables et faciles à vivre, et quand j’ai voulu aller plus loin, je n’ai pas pris la peine d’essayer de te comprendre, ou de t’écouter vraiment. J’ai longtemps été égoïste, mais je crois que je commence à changer un peu. Mais moi aussi il me faudra encore du temps pour savoir vraiment communiquer.

Mac se leva de son fauteuil et alla s’asseoir sur le divan où Harm avait pris place, se nichant dans ses bras. Il la serra contre lui avec toute la tendresse dont il était capable, veillant à ne laisser passer dans son geste qu’un amour chaste et serein. Il était déterminé à reprendre leur relation au début, à vivre avec elle les étapes qu’ils avaient négligées la première fois, cette découverte de l’autre, la tendresse et la construction d’une véritable intimité. Il voulait une relation stable et durable avec Sarah, et prendrait son temps pour en bâtir les fondations.

Il posa un baiser léger sur ses cheveux et se leva, l’entraînant avec lui :

-Je te ramène chez toi, Sarah.

Moins d’une heure plus tard, il garait sa corvette devant l’immeuble de Mac. Il descendit rapidement de la voiture pour venir lui ouvrir la porte et se chargea du sac de voyage de Mac.

-Tu montes avec moi ?
– Je vais t’installer là haut, et je te laisserai quand tu te sentiras mieux.
– Tu veux bien rester avec moi ?
– Pas comme ça, Sarah. Je ne veux pas que notre vie soit construite uniquement sur du désir physique, je veux autre chose pour nous, je veux qu’on prenne notre temps.
– Reste quand même avec moi, je serai sage … répliqua Sarah avec un petit sourire mutin . Mais je ne veux pas que tu me laisses seule, pas cette nuit.

Harm la regarda, sachant qu’il ne pourrait pas lui résister, quoiqu’elle décide. Il lui sourit, passa le bras autour de sa taille, et lui murmura dans l’oreille :

– Au moins, on pourra dire qu’on aura essayé …
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