Shadow dance

Chapitre 2

23h17 heure locale
Hopital Notre Dame de la Providence
Ciudad del Este, Paraguay

Ils avaient eu beaucoup de chance. Quand la première voiture les avait dépassés, ils avaient eu peur que ce soit Sadiq et ses hommes et ils étaient restés cachés dans les buissons. Conscient que cette tactique n’allait probablement pas les conduire bien loin, Harm avait proposé un nouveau plan. Mac s’était déplacé une centaine de mètres en arrière sur la route pour regarder tout véhicule motorisé qui passait sans risquer d’être vue. Quand un véhicule dont le conducteur était visiblement un habitant du coin était enfin passé devant elle, elle avait fait un signal à Harm et il était sorti pour arrêter l’homme. Apparemment, il y a avait pas mal de monde dans ce pays prêts à s’arrêter pour des américains couverts de sang à l’allure pourtant sinistre.

Leurs destinations possibles étaient limitées : aller à l’ambassade américaine et se faire connaître auprès de quelqu’un au pays ; aller voir Hardy, le responsable d’agence de la CIA, pour lui demander de l’aide ; ou aller à l’hôpital en espérant y retrouver Gunny et Webb. Comme Hardy leur avait apporté peu d’aide jusqu’alors, et comme Webb avait insisté sur le fait qu’ils ne devaient faire confiance à personne, à part eux-mêmes, l’hôpital semblait le meilleur choix. De plus, ne pas avoir d’information sur l’état de santé de Webb commençait à chambouler l’état d’esprit de Mac.

Victor Galindez se leva vivement de sa chaise quand ils pénétrèrent dans la salle d’attente silencieuse. « Madame, monsieur » les salua t’il avec un soupçon de maladresse, masquée par le soulagement. « Ca fait sacrément du bien de vous voir. »

« Pour nous aussi, Gunny. »

« Vous n’avez pas l’air de vous être amusés pour arriver jusqu’ici. »

« C’est le moins qu’on puisse dire » dit Harm en levant les yeux au ciel. « Nous avons loué un avion qui a refusé de rester en l’air et qui se trouve maintenant en morceaux dans la jungle. Mais nous avons réglé le problème. »

Gunny baissa la voix. « Vous les avez eus ? »

« Pas sûr pour Sadiq, mais son chargement a volé dans les airs. » Mac jeta un coup d’œil autour d’elle dans l’hôpital obscur, montrant des signes d’anxiété. « Comment va Clay ? »

« Il tient le coup, madame. Ils disent qu’il va s’en sortir, mais ils vont l’emmener en salle d’opération dans un moment pour le raccommoder. »

Mac tortilla un des pans flottants de sa chemise avec sa main valide. « Vous pensez que je pourrais le voir avant qu’ils l’emmènent ? »

« Il n’y a rien de mal à essayer, madame. Je l’ai fait admettre sous son nom d’emprunt, alors peut être suffit il de leur dire que vous êtes sa femme. » Gunny fit un geste vers le bureau des infirmières.

Essayant de ne pas broncher, Harm fit remarquer « Il faut aussi que quelqu’un examine votre bras, Mac. »

« C’est bien à vous de me dire ça, vous et votre commotion » lui dit elle avec un sourire un zeste ironique. « J’irai me faire examiner dans un petit moment. Je vous retrouve tout à l’heure. »

Elle disparut rapidement vers le bout de couloir. Gunny attendit qu’elle soit partie, puis se tourna vers Harm. « Et maintenant, monsieur ? »

« C’est à moi que vous demandez ? Je suis le seul ici à ne pas avoir le moindre rôle officiel dans cette mission. »

Le marine le regarda de travers. « Avec votre respect, monsieur … ne me demandez pas de croire cette histoire. Si vous n’aviez pas vos entrées d’une façon ou d’une autre avec l’Agence vous ne vous seriez jamais retrouvé ici. »

L’expression d’Harm, au départ innocente et décontractée, changea quand il avoua à contre cœur. « Vous êtes bien trop intuitif pour votre bien, Gunny. Mais ce n’est pas comme si j’avais eu le temps d’avoir un briefing complet sur les procédures à suivre. Y a t’il quelqu’un que nous sommes sensés appeler, ou un truc du genre ? »

“Et bien, monsieur, monsieur Webb travaillait plutôt seul sur cette affaire, mais je n’ai jamais totalement avalé ce qu’il me racontait au sujet du fait qu’on devait rester silencieux et ne faire confiance à personne. C’est un homme du sérail, vous la savez mieux que moi. Je crois que l’Agence voulait faire croire qu’il tournait mal, pour pouvoir se servir de lui contre les autres agents opérant dans la région, et trouver qui était leur taupe. »

Les sourcils d’Harm se levèrent. « Il y a une taupe ? »

« C’est ce qu’ils disent, monsieur. Je propose de prendre contact avec le chef du détachement des marines de l’ambassade. Techniquement, c’est lui mon supérieur, et il devrait être capable de nous mettre en contact avec quelqu’un à Langley. »

« Ca me semble bien. »

Gunny se rendit près de la cabine téléphonique dans un des coins de la pièce et composa un numéro qu’il avait apparemment appris par cœur. Harm ne prit pas la peine d’écouter la conversation qui suivit : il était trop occupé à essayer de réduire au silence les voix qui jusqu’à maintenant avaient refusé de le laisser seul.

Tu n’avais pas à faire ça. Tu aurais pu l’assommer avec une pierre, ou un crochet du droit, mais ce n’est pas ce que tu as fait. Tu lui a brisé la nuque, et tu l’as fait sans même sourcillé. Comme si c’était naturel.

« Monsieur » annonça Gunny, interrompant ses pensées. « Ils veulent vous parler. »

« Qui ça, ‘ils’ » ? »

Il haussa les épaules d’un air un peu hésitant. Harm traversa la pièce et lui prit le combiné des mains. « Rabb. »

« Monsieur Rabb » le salua une voix agréable, mais sérieuse. « Mon nom est Richard Wallis. Je suis un des conseillers spéciaux auprès de l’ambassadeur. On m’a demandé de vous informer que votre présence est requise à l’ambassade aussitôt que possible. »

Son ton mit aussitôt le radar d’Harm en marche. ‘Conseiller spécial ! tu parles.’

« Puis je demander pour quelle raison ma présence est elle requise ? »

Le ton de la voix de Wallis ne changea pas. « Je crois que votre femme souhaiterait vous parler. »

Harm ferma les yeux, commençant à comprendre à quel point il était englué dans ce bourbier. Son mariage avec Catherine Gayle pouvait bien avoir été une mascarade, mais il était marié à l’Agence maintenant, du moins pour les jours à venir. Ils l’avaient autorisé à entrer dans leur monde, et un tel accès avait un prix. Plus tôt il rembourserait sa dette, et mieux ce serait.

Mac serait probablement occupée avec Webb pour un moment. Il n’avait aucune raison de croire qu’il allait beaucoup lui manquer.

« D’accord » dit il d’un ton brusque à Wallis. « Dites lui que je serai là dans une demi-heure. »

Il raccrocha et se tourna vers Gunny. L’expression de l’autre homme était aussi impassible que d’habitude, mais dans ses yeux brillaient les premiers signes de compréhension. « Ils vous demandent de venir, monsieur ? »

« Laissez tomber, Victor. Vous n’allez pas avoir à me saluer avant un bon bout de temps. » Instantanément, Harm regretta la dureté de ses propos et il s’adoucit. « Je le leur dois, de toute façon. »

« J’ai bien l’impression que votre reconnaissance de dette est nulle et non avenue, puisque vous avez réussi à extraire leurs agents et à neutraliser la menace. »

« Je ne crois pas qu’ils le voient de cette façon. Est ce que vous avez eu des instructions de votre commandant ? »

Gunny fit signe que oui. « Je dois rester ici avec le colonel Mackenzie et monsieur Webb jusqu’à ce que son état soit suffisamment stable pour pouvoir être rapatrié aux Etats Unis. Un coursier va venir de l’ambassade nous apporter des vêtements, de l’argent et des papiers diplomatiques. Le colonel pourra prendre un vol de retour dès qu’elle sera prête. »

Harm prit note que son nom n’avait pas été inclus dans ce plan. Avec rien de prévu pour lui au niveau papiers d’identité ou argent, il était presque entièrement à la merci des décisions de l’Agence. Dieu savait que l’Aéronavale n’allait rien faire pour le sortir de là.

« D’accord. Dites à Mac que … que je reviendrai un peu plus tard. Ou que je donnerai des nouvelles par l’intermédiaire de l’ambassade. »

« Vous ne voulez pas le lui dire vous même ? »

« Pas particulièrement, surtout qu’il est probable qu’elle va vouloir me botter les fesses de faire ça. »

Le doute assombrit les traits de Gunny – il savait qu’une convocation de ce genre n’était pas quelque chose à prendre à la légère. Mais il tendit simplement la main. « Faites attention à vous, d’accord ? »

Harm la serra. « Je ferai de mon mieux. Ecoutez – merci pour tout ce que vous avez fait. »

« Content de l’avoir fait. » Gunny le regarda s’éloigner dans le couloir et disparaître à l’angle sans même jeter un regard derrière lui.
****************

Dans la chambre de Webb, Mac sourit quand les yeux de Webb s’ouvrirent. « Bonjour vous » dit elle en se penchant par dessus le rail du lit. « Vous vous en êtes sorti. »

Sa voix n’était qu’un murmure. « Peut être … sont trompés. »

« Et bien, je suis sûre que vous n’en avez peut être pas l’impression pour l’instant, mais vous allez vivre. Malgré tout, ils vont devoir faire un peu de chirurgie pour rafistoler les petits jeux de Sadiq. »

Faisant un effort délibéré, Webb se concentra sur le visage de Mac et ses yeux s’éclaircirent visiblement. « Vous allez bien ? »

« Je vais bien. Quoique la chance que j’ai avec Harm et les avions n’ait pas augmenté d’un iota. » Elle haussa les épaules d’un air de regret et tendit le bras pour lui saisir la main.

« Je lui ai dit … de prendre soin de vous. »

« Il l’a fait. Il le fait. De cette façon qui n’est qu’à lui. »
Webb la regarda pendant un long moment, semblant reconnaître la distance dans ses yeux sombres. « Il ne vous mérite pas … mais je crois qu’il vous mérite plus que moi je ne vous mérite. »

En entendant ces mots, elle s’efforça de garder le sourire. « Essayez de ne pas vous inquiéter de ça pour l’instant. »

« C’est vrai. Je vous ai mise en danger. Il vous a secourue. »

« Clay, écoutez moi. Nous pourrons parler de ça plus tard. Les docteurs vont venir vous chercher dans quelques minutes et quand vous reviendrez, je serai encore là. Je vous le promets. D’accord ? »

Il acquiesça imperceptiblement, ses doigts se serrant autour des siens. Bientôt, ses yeux se refermèrent à nouveau et elle s’autorisa quelques larmes de pitié sur elle-même. Elle avait la cause de beaucoup trop de cœurs brisés. Même si aucun d’eux n’avait été délibéré de sa part, cela ne lui rendait pas les choses plus faciles. Elle n’avait pas beaucoup de doutes sur le fait qu’elle avait également fait souffrir Harm, même si cela n’avait pas été unilatéral. Mais Clay n’était pas un adolescent à son premier chagrin d’amour. Il comprendrait, une fois que toute cette folie serait passée.

Quand les infirmiers arrivèrent pour l’emmener en salle d’opération, Mac sortit de la pièce et retourna là où Gunny montait symboliquement la garde. « Où est le capitaine Rabb ? » demanda t’elle en jetant un regard autour d’elle. « A t’il trouvé quelqu’un pour l’examiner et s’assurer qu’il n’a pas perdu plus de matière grise que d’habitude ? »

Gunny hésita. « Pas exactement, madame. Il a été rappelé par l’ambassade. Il a promis de se manifester un peu plus tard. »

« L’ambassade ? » Mac fronça les sourcils. « En plein milieu de la nuit ? »

« Je suis sûr que c’est pour le débriefer sur les événements de la journée, madame. » La bouche de Gunny prit un léger pli ironique. « J’ai du mal à ne pas penser à lui en utilisant son grade, moi aussi. »

Elle pencha la tête. « Y a t’il une raison pour laquelle je ne le devrais pas ? »

La surprise se fit jour sur les traits couverts de poussière de Gunny, et soudain, Mac reçut un choc terrible en comprenant la situation. Il avait dit qu’il n’avait pas déserté, mais il ne voyait pas pour quelle raison rentrer à la maison. « Oh mon dieu » murmura t’elle. « Harm a démissionné, n’est ce pas ? »

« Je croyais qu’il vous l’avait dit, madame. »

« Qu’il me l’avait dit ? Depuis quand me dit il quoi que ce soit ? » De chaudes larmes lui brûlaient les yeux pendant qu’elle prenait conscience de tout le poids du sacrifice que son partenaire avait consenti. Pendant vingt deux ans, il avait porté avec honneur l’uniforme … est ce qu’un tel fait pouvait être oublié si facilement ? « Seigneur … mais à quoi pensait il ? »

« A mon avis, madame, » dit Gunny solennellement, « il pensait que vous aviez besoin d’aide, et il n’y avait pas d’autre moyen. »

« Et alors il rejette au loin la chose la plus importante de sa vie ? »

« Madame, je vous demande de m’excuser de dépasser les limites, mais si c’était vrai, pensez vous vraiment qu’il l’aurait fait ? »

Mac se laissa tomber sur un chaise, elle avait du mal à reprendre totalement son souffle. Pour le moment, elle n’était pas prête à réfléchir vraiment à ce qui pouvait bien être la chose la plus importante dans la vie d’Harm. « S’il n’est pas là pour le compte de l’Aéronavale, alors qui l’a fait partir d’ici si rapidement ? » Gunny ne répondit pas, et une demi-seconde plus tard, elle comprit. « Non. En aucun cas il n’a pu entrer dans leurs combines. Il s’accommode de Webb, mais toute la clique des agents secrets le rend marteau. Leur monde est tellement … inconsistant, et personne ne vit dans un univers aussi noir et blanc qu’Harmon Rabb. »

« Comme je vous l’ai dit, madame, je ne crois pas qu’il ait eu le choix. »

Elle ferma les yeux, les serrant fortement, et se frotta les tempes, espérant mettre un terme à cette folie par la seule force de sa volonté. Mais quand elle rouvrit les yeux, les murs blancs lui faisaient toujours face. Webb était toujours en salle d’opération. Et tout ce qui concernait Harm était toujours un mystère absolu.

« Quand ce fou de … » Elle s’interrompit, perdue. Comment allait elle l’appeler ? Pilote ? Matelot ? Est ce que ces surnoms s’appliquaient encore à lui maintenant ?

Qu’il soit maudit pour avoir inventé une nouvelle façon de faire des nœuds avec son cœur à elle. « Quand Harm reviendra, nous aurons une petite conversation, lui et moi » informa t’elle Gunny fixant son regard droit devant elle, comme si le fait de se concentrer sur un point lui permettait de mettre un peu d’ordre dans ses pensées sens dessus dessous.

« Compris, madame. En attendant, puis je vous suggérer de faire examiner votre poignet ? »

******************
2352 heure locale
Ambassade américaine
Ciudad del Este, Paraguay

Harm sortit ce qu’il lui restait de monnaie locale et la tendit au chauffeur de taxi. En sortant de la voiture devant les grilles de l’ambassade, il se demanda brusquement comment il était sensé convaincre le Marine de garde de le laisser entrer.

« Caporal » commença t’il, espérant gagner des points grâce à l’utilisation correcte de son grade. « Je suis citoyen américain. Mon passeport et ma carte d’identité sont perdus, mais on m’a dit de venir rencontrer un certain M. Richard Wallis ici. Je m’appelle … »

« Oh, merci mon Dieu ! »

Derrière le garde toujours stoïque, Catherine Gayle se précipita vers la grille avec un peu trop de soulagement dans les yeux pour qu’il soit entièrement feint.

Harm ne s’attendait pas à ce que ‘sa femme’ soit réellement présente en chair et en os, mais arrivé à ce point, il avait renoncé à être surpris par quoique ce soit qui puisse arriver dans ce pays. « Bonsoir, chérie » dit il avec un sourire d’excuse.

« Caporal, ouvrez la grille, s’il vous plait. » Aussitôt que sa requête fut exécutée, Catherine se jeta dans les bras d’Harm et l’embrassa avec reconnaissance. Il ne put retenir un grognement de douleur, qui la fit se reculer, inquiète. « Tu es blessé ? »

« Je vais bien … juste des courbatures. Je te raconterai tout ça tout à l’heure. »
« Oh oui, tu vas tout me raconter. » Elle l’embrassa à nouveau, plus doucement, et se tourna vers le garde. « Pouvez vous s’il vous plait dire à M. Wallis que mon mari est arrivé et que nous sommes partis à l’hôtel. Et transmettez lui nos remerciements, de notre part. »

Elle glissa un bras autour de sa taille et le conduisit le long de la rue déserte. « Nous allons vraiment à l’hôtel ? » demanda Harm sans s’engager, quand ils tournèrent au coin de la rue.

« Pour l’instant » répondit Catherine. « Mais tu peux commencer à m’expliquer exactement ce qui s’est passé. Le directeur est plutôt curieux de le savoir. »

Quand elle ouvrit la porte de leur chambre d’hôtel, l’explication était terminée. C’était une chambre agréable, au moins : meublée de façon confortable, et des vêtements neufs pliés sur le lit qui l’attendaient. Probablement de la bonne taille, qui plus est. Harm la regarda parcourir la pièce à la recherche de micros et se fit la réflexion qu’elle était bien différente de la personne qu’il avait autrefois rencontrée au JAG.

« Pour une avocate, tu joues bien la comédie. »

Comprenant ce qu’il voulait dire, elle baissa les yeux. « Je ne suis pas qualifiée pour les opérations de terrain et je n’ai pas l’intention de le devenir. Le directeur Kershaw a simplement pensé que tu serais plus à l’aise avec moi qu’avec quelqu’un d’autre que tu ne connaîtrais pas. »

Harm se demanda si la décision de se servir d’elle avait eu plus à voir avec son confort ou avec le fait qu’il avait déjà prouvé qu’il était incapable de lui dire non. « Quand j’ai accepté de jouer cette comédie de mariage, je ne réalisais pas qu’ils allaient l’utiliser comme une couverture éventuelle. » remarqua t’il en la regardant, cherchant à voir sa réaction.

A son expression, Catherine semblait s’être attendue à ce commentaire, mais cela sembla malgré tout la toucher. « Ce n’est qu’un hasard bienheureux. Je n’ai parlé à personne au bureau de notre prétendu mariage. Je leur ai juste dit que je vous devais une fière chandelle. »

D’après les quelques heures qu’il avait passées avec elle à Washington – est ce que cela n’avait eu lieu que quelques jours plus tôt ? – il reconnut qu’elle disait la vérité. Elle était capable de ne pas avoir d’émotion quand cela était nécessaire, mais quand elle montrait une émotion, celle ci était bien réelle.

« Comment va ta maman ? »

« Son état est stable. Ils ont dit qu’elle allait tenir le coup pour au moins quelques jours, alors quand on a eu besoin de moi au boulot, je lui ai dit que j’allais te voir. Elle te dit bonjour, à propos. » Catherine sourit faiblement. « J’ai pris un avion à peu près au moment où tu es arrivé ici. Je vais repartir aussitôt que mes services de coursier ne seront plus nécessaires. »

« Est ce que je peux demander ce que tu devais me livrer ? » demanda t’il.

Au lieu de répondre, elle ramassa les vêtements posés sur le lit et les lui mit dans les mains. En se penchant, elle examina la coupure de sa tempe. « Tu es sûr que tu vas bien ? Tu n’as pas vraiment bonne mine. »

« Catherine » dit il calmement. « J’ai besoin de savoir ce que ton patron attend de moi. Et de préférence rapidement. »

Elle fit oui de la tête. « Va d’abord prendre une douche et mets ça. Ce sera mieux si tu te fonds dans le décor à partir de maintenant. »

La douche fut bienvenue, lui permettant de se débarasser de la crasse et du sang séché qu’il avait accumulés pendant les douze dernières heures. Mais l’eau ne fit rien pour calmer son corps malmené ou son esprit agité : au contraire, plus il restait sous le jet, et plus il se sentait mal. En conséquence, il rasa rapidement la barbe de la veille qui envahissait son visage et attrapa les vêtements qu’elle lui avait procurés.

Une chemise noire et un pantalon, avec une veste gris sombre.

Un certain style, mais sans ostentation, cela aurait pu être la garde robe d’un homme d’affaire ou de quelqu’un qui voyageait pour son plaisir. Bizarrement, il se demanda si l’Agence avait sa propre version du service des Uniformes de l’armée, un magasin qui ne vendrait rien d’autre que des costumes trois pièces ou des vêtements du genre qu’il portait.

Quand il émergea de la salle de bains, les yeux de Catherine trahirent un soupçon de consternation en notant la transformation. Elle commençait seulement à réaliser ce qu’on l’avait envoyée faire, et d’une certaine façon il eut pitié d’elle. Même si son salaire venait de la CIA, il était possible qu’il soit plus intimement conscient des limites de son employeur qu’elle même ne l’était.

En un éclair, la consternation avait disparu et elle ouvrit rapidement une mallette en métal marquée d’un symbole diplomatique.

« J’ai été envoyée ici après que nous avons reçu de nouvelles informations sur la situation présente. Le directeur Kershaw va vous donner les détails, mais il n’est pas difficile de comprendre qu’il va vous demander de faire quelque chose d’autre pendant que vous êtes ici. »

Il y avait une boite dans la mallette, elle aussi verrouillée. Elle se tourna vers lui. « Je n’ai pas la combinaison. On m’a dit que c’est la date d’un des événements marquants de ta vie. »

Harm la fixa d’un air exaspéré. Il n’avait jamais été du genre à idolâtrer James Bond. Une combinaison à huit chiffres. De tous les événements marquants de sa vie, seules quelques dates étaient marquées au fer rouge dans sa mémoire. Et les chances pour que l’Agence en sélectionne une qui soit positive n’étaient pas très fortes.

12-24-1969.

Click

« Espèces de salauds » marmonna t’il dans sa barbe. Il ouvrit la boite et son regard se concentra d’abord sur l’arme – un Sig Sauer Mark 23 de fabrication spéciale avec une crosse en matériau composite et un silencieux particulièrement court. Ils lui avait fait transporté une arme sous couvert diplomatique. Vraiment sympathique . Le silencieux a lui seul était une indication claire du fait que ce n’était pas prévu comme une arme strictement défensive, mais il mit cette pensée de côté et tourna son attention vers les autres objets contenus dans la boite. Un passeport, un permis de conduire de New York, et une carte de crédit, tous portant sa photo et le nom de Jason Michael Beale. Et un billet d’avion dans une enveloppe épaisse – au départ de Ciudad del Este dans quatre heures à destination de Baltimore-Washington-International le lendemain vers midi.

« Un coup au but juste avant de partir ? » demanda t’il à Catherine en soulevant un sourcil sans la moindre trace d’humour.

« J’espère que non » répondit elle, franchement déstabilisée. « Le directeur est sensé vous expliquer lui-même votre mission. »

Elle appuya sur une série de touches sur son téléphone portable et le lui tendit. Avec précaution, il l’approcha de son oreille. « Beale à l’appareil. »

« Content de vous entendre, M. Beale » retentit la voix sonore du Directeur Adjoint Harrison Kershaw. « C’est une liaison satellite sécurisée, mais je pense que vous comprendrez que je ne rentre pas dans trop de détails. »

« bien spûr, monsieur. »

« Est ce que vous avez obtenu ce que vous vouliez. »

« En effet. Merci de votre aide dans cette affaire. »

« Vous pouvez me remercier en écoutant ce que j’ai à vous dire. Vous êtes dans une position privilégiée pour gérer un des problèmes internes de la compagnie. »

Un problème. Quel élégant euphémisme bien léché pour parler d’une taupe. « Vous avez identifié le problème, si je comprends bien. »

« Effectivement, et je suis déçu de devoir dire que c’est un problème plus important que celui auquel nous nous attendions. Malgré tout, une action doit être rapidement entreprise. A l’intérieur de l’enveloppe avec les détails de votre vol, il y a deux autres documents. Ils vous expliqueront le problème et la correction que nous souhaiterions voir apportée. »

Harm ouvrit l’enveloppe et en sortit deux articles de journaux. Le premier était un reportage sur un syndicat de drogue local. Un des passages était souligné, et indiquait la signature habituelle du syndicat lors de ses exécutions ; un Sig Sauer muni d’un silencieux tiré à bout portant à la base du crane de la victime.

La douleur diffuse dans le creux de son estomac augmenta encore quand il lut le second article : une publicité pour une compagnie d’import/export qui servait de courverture pour des opérations de l’agence locale. Le visage d’Edward Hardy lui souriait sur la page.

« Et merde » Il voulait qu’il tue leur chef d’agence.

Il retrouva sa voix et demanda. « Monsieur, puis je demander comment vous en êtes venus à la conclusion que c’était le … problème ? »

« Cela fait un moment que nous travaillons sur cette possibilité, en fait. Il est difficile de mettre le doigt sur le moment exact où le premier doute est apparu, mais de récentes expériences, parmi lesquelles la votre, ont prouvé qu’il était un obstacle à nos affaires, et il y a des dossiers bien spécifiques qui passent par des canaux inappropriés.3 Karshaw mit de coté temporairement son langage à double sens et le ton de sa voix se fit sinistre. « Il n’est plus lui-même. Vous pouvez en être sûr. »

C’est lui qui a prévenu Sadiq. Cette réalisation le frappa comme un coup de tonnerre. Hardly n’avait pas seulement apporté très peu d’aide. Il avait dit à Sadiq d’être pr^ét à déplacer sa cargaison de missiles. Quelle autre raison pouvait expliquer le fait que ces hommes étaient déjà en train de charger les Stingers dans le camion quand ils étaient arrivés.

« Je comprends » dit il, ne sachant pas quoi dire d’autre.

« La prudence semble dicter que vous reveniez à la maison au plus tôt dès que l’action corrective aura été accomplie » continua le directeur adjoint, comme s’il ne venait pas de faire une entorse à la règle. « Etes vous prêt à vous occuper de ce problème pour nous ? »

Harm baissa les yeux sur l’arme dans sa boite capitonnée. Etait il préparé ? Il n’était pas sur la ligne de front. Il s’agissait d’un Américain, d’un officier du gouvernement comme lui. Un traître, apparemment, mais on lui demandait de croire aveuglément à ce fait. S’il faisait ça, toute la rhétorique à laquelle il s’était accroché toute sa vie, celle qui disait de n’ôter une vie que quand elle en menaçait directement d’autres, deviendrait sans objet.

Tu n’as pas le choix lui dit sa voix intérieure. Tu as accepté ça avant même de quitter Washington.

Son âme contre la vie de Mac, et celle de Webb. Peut etre était ce là le prix à payer.

« Je le suis » répondit il.

« Très bien. Nous nous reparlerons à votre retour. Vous faites là quelque chose d’important. Je vous en remercie. Bonne chance. »

La ligne fut coupée et Harm reposa les papiers qu’il tenait à la main. Catherine les ramassa, ses traits reflétant peu à peu son angoisse pendant qu’elle rassemblait les pièces du puzzle.

« Ne fais pas ça » dit elle d’un ton plat. « Prends le billet d’avion et va t’en. »

Il s’interrompit brusquement alors qu’il était en train de charger le Sig Sauer, surpris. « Pardon ? »

« Ils se servent de toi parce que c’est pratique, c’est tout. Tu peux le descendre rapidement et être sorti du pays bien avant que quelqu’un commence à le chercher, et tu ne reviendras probablement jamais. »

« Ca me semble une raison suffisante. Plus il faudra de temps pour s’en débarrasser, et plus il aura de temps pour mettre en péril d’autres agents. »

« Mais c’est le genre de boulot pour lequel ils ont des spécialistes – des gens qui ont été entraînés, spécialement pour les aspects psychologiques de … »

« L’élimination radicale ? » suggéra t’il d’un ton impassible

« de la neutralisation des menaces » corrigea t’elle. « Ce n’est pas le genre de chose que la plupart des gens peut faire. Et certainement pas quelqu’un qui … »

« Quelqu’un qui quoi ? » demanda t’il, et le ton glacial de sa voix les surpris tous les deux.

Elle s’avança pour se placer devant lui, l’obligeant à la regarder. « Harm, je me rends compte que je ne te connais pas très bien, mais je sais reconnaître quelqu’un dont la vie est régie par des principes. Penses tu honnêtement que ceci ne va pas t’affecter demain, et le jour suivant, et encore après ? »

« La sécurité nationale n’a pas été conçue juste pour que je puisse dormir paisiblement la nuit. » Il glissa l’arme dans la ceinture de son pantalon sous sa veste. « Jette un coup d’œil au dossier que ton patron a sur moi un de ces jours. Les types que j’ai tués aujourd’hui étaient loin d’être les premiers. »

Pendant qu’il rangeait sa nouvelle identité dans la poche de sa veste, elle essaya encore une fois. « As tu dit au Colonel Mackenzie où tu allais cette nuit ? »

Il jeta un regard noir dans sa direction, mais il savait que le ton de sa voix serait vide. « Rentre chez toi, Catherine. Va embrasser ta maman. Je ne suis plus sous ta responsabilité. »

Ne souhaitant pas avoir à faire face à son inquiétude évidente et à son remords, il ouvrit la porte et sortit pour affronter la mission qu’il devait remplir.
***************

Il y avait quelque chose de perturbant dans la façon dont il se retrouva devant la Compagnie d’import export Gonzalez sans avoir un souvenir clair du chemin qu’il avait suivi pour y parvenir. L’appartement d’Hardy était au dessus des bureaux, et bien qu’il soit une heure du matin, une lumière faible éclairait une des fenêtres poussiéreuses du second étage.

Il gravit silencieusement l’échelle de secours, heureux qu’on lui ait attribué des chaussures à semelles de caoutchouc. Une des fenêtres était ouverte, mais elle était trop loin de l’échelle pour qu’il puisse l’atteindre sans risquer de faire du bruit. Donc, la porte. Il fourragea pendant trente secondes avec la lame de son couteau de poche pour ouvrir la serrure, et il secoua la tête. Tout ce qui aurait pu permettre le rapprochement entre Hardy et l’Agence était semble t’il bien caché, mais apparemment sa sécurité personnelle n’avait jamais été une priorité.

Tous ses déplacements prudents semblaient avoir été une perte de temps, comme il le découvrit en pénétrant dans l’appartement. Hardy était effondré sur la table de la petite cuisine, une bouteille d’alcool près de lui, fixant de ses yeux rougis – ou plutôt regardant à travers – la cuiller et le briquet qu’il tenait à la main. De la drogue. Ca se tenait.

« Vous avez vendu votre pays pour ça ? »

Hardly leva les yeux, réagissant à peine à la vue de l’arme pointée sur lui. Il haussa les épaules d’un air apathique, son intérêt fortement affaibli par l’alcool et les autres produits qui passaient dans ses veines. « Alors c’est vous leur nouveau petit prodige, hein ? Ca ne va pas durer longtemps. Croyez moi. »

« Pas quand vous compromettez délibérément des opérations pour pouvoir vous adonner à votre vice, effectivement. »

Hardly fit semblant de ne pas avoir entendu. « Un jour, vous vous trouverez relégué à l’autre bout du monde, comme ici, et vous commencerez à comprendre un peu mieux ce qui se passe. »

« Fermez là » lui dit Harm avec rudesse, se déplaçant pour venir derrière lui. « Vous savez pourquoi je suis là, alors pourquoi gaspiller votre salive ? »

« Parce que je sais pourquoi vous êtes là, et je ne vois pas de raison de vous rendre les choses plus faciles. » Le chef d’agence rejeta le briquet et la cuiller et attrapa la bouteille, avalant une longue gorgée. « Et en fait, je ne suis pas tellement sûr que vous soyez capable de le faire. »

En réponse, le silencieux s’enfonça à la base de son cou. « Vous avez failli faire tuer ma partenaire, espèce de salaud. Vous n’allez sûrement pas vous attirer ma sympathie. »

Hardy eut un rire, creux et rude. « Un vrai avocat de la justice américaine, pas vrai ? Est ce que vous n’êtes pas censé me capturer et me faire ma fête au tribunal, pour que ma condamnation à mort me soit communiquée au pays plutôt que de faire ça ? Vous m’avez pourtant l’air du genre à vous cacher derrière le système pour ne pas vous poser trop de questions sur ce que vous faites. Cela ne va pas vous aider beaucoup ici et maintenant. »

Essayant de ne pas laisser ces allusions s’insinuer dans sa tête, Harm tendit la main pour attraper le rideau et tira le tissu entre lui et Hardy. Il ne savait pas vraiment les dégâts que cela allait faire, mais il était fichtrement sûr qu’il ne voulait pas retourner aux Etats Unis couvert du sang de cet homme. « alors vous croyez que je vais agir noblement avec vous et me défiler ? Ou juste craquer ? »

« Je n’en ai plus vraiment grand chose à faire, mais oui, c’est ce que je crois. »

Il secoua la tête, sentant un engourdissement glacial l’envahir. « Vous savez, Hardy, une partie de moi souhaiterait vraiment que vous ayez raison. »

Doucement, il appuya sur la gâchette. La bouteille s’écrasa sur le sol.

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Chapitre 3

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