Shadow dance

Chapitre 5

Quatre jours plus tard
1013 côte Est
Siège de la CIA
Langley, Virginie

L’appel était arrivé terriblement tôt le matin. Comme il s’agissait de Kershaw en personne, et non d’un assistant quelconque, Harm commençait à soupçonner que le directeur adjoint des opérations ne dormait jamais. La demande avait été brève, mais cordiale, même si d’une certaine façon les demandes émanant de cet homme n’avaient jamais l’air d’être des demandes. Il avait été extrêmement tenté de refuser, se remémorant l’expression à peine visible de terreur et de trahison que Mac avait tenté de lui cacher lorsqu’il lui avait révélé ses activités pour l’Agence. Mais cela semblait lui être l’occasion de voir comme cette opération était menée de l’intérieur, et cela portait en soi le potentiel de changer la façon dont il voyait les choses. Par curiosité plus que pour une autre raison, il avait accepté de se rendre à la réunion.

Après avoir franchi le poste de garde à l’entrée des bâtiments de Langley et s’être garé dans le parking visiteurs, il ne fut qu’à demi surpris quand un assistant à l’air des plus efficaces lui remit son propre badge. Harmon L. Rabb, Jr, Central Intelligence Agency. « Tu es vraiment passé de l’autre côté du miroir cette fois, mon vieux »

Ils n’étaient pas en train de lui vendre cette affaire, il supposait que leur tendance naturelle à l’arrogance présupposait ce genre de choses. Non, ils avaient plutôt l’air d’ouvrir les portes une à une, lui disant d’une voix complice, mais légèrement sinistre « Vous aimeriez bien faire partie de tout ça, n’est ce pas ? »

Il leur en voulait encore d’une façon non négligeable pour la façon dont ils lui avaient refilé la mission sur Hardy – mon Dieu, voilà que maintenant il commençait à utiliser leurs euphémismes. Mais il avait besoin de réfléchir soigneusement à toutes les possibilités, et celle ci en était une. Alors il avait ressorti un costume sombre, qu’il n’avait pas porté depuis les obsèques du père de Renee ; peut être un signe du destin. Et voilà, il était là.

« Mr Rabb. » Harrison Kershaw l’accueillit avec une poignée de main à la porte de son bureau. « Entrez. »

Il y avait deux autres hommes déjà assis à la table de réunion dans le bureau meublé de façon onéreuse, mais austère. « Ravi de vous rencontrer enfin face à face » continua Kershaw, l’expression de son visage n’indiquant nullement s’il le pensait ou non. « Harmon Rabb, Allen Baird et Michael Rodriguez, nos responsables de secteurs pour les équipes de l’Asie du Sud Est. »

Harm échangea des poignées de main avec les deux hommes et suivit l’invitation du Directeur qui lui faisait signe de s’asseoir à la table. Les analystes étaient tous deux des hommes de faible corpulence, aucun d’eux n’ayant une apparence particulièrement dynamique. Mais il y avait une impression de gravité qui émanait des deux hommes qui l’informa inconsciemment que tout comme leur patron, ils étaient extrêmement bons dans leur partie.

« Nous n’avons pas vraiment le temps d’échanger des plaisanteries, alors je vais en venir tout de suite au sujet. » Kershaw tapota sur un clavier et l’écran sur le mur opposé s’alluma tout seul, montrant la photo d’un avion privé garé à proximité d’un petit terminal non identifié. « Après avoir reçu votre information concernant votre opération la semaine dernière, nous avons intensifié notre surveillance du trafic aérien au Paraguay et dans la région alentour. Un de nos agents a repéré ce vol depuis Asuncion, dix heures après que vous avez quitté Ciudad del Este. » Il cliqua sur la photo suivante, qui montrait le profil d’un homme descendant de l’appareil.

Les doigts d’Harm se serrèrent autour de son stylo. Il n’avait pas été aussi proche de cet homme que Mac l’avait été, mais même ainsi il n’avait aucun mal à reconnaître Sadiq Fahid. « Où cette photo a t’elle été prise ? » demanda t’il en contrôlant sa voix.

« A Aden » l’informa Rodriguez. « Il a quelques liens avec le Yemen, par un cousin haut placé dans leur organisation de négoce du pétrole. Il s’y est rendu pour se refaire et préparer une attaque sur sa cible secondaire. »

« Est ce que nous savons quelle est cette cible ? »

Baird prit la suite. « Grâce à votre … créativité, les possibilités d’attaque terre-air de Sadiq sont grandement affaiblies. Sa cible précédente, c’était le groupe de combat du USS Coral Sea, et maintenant ce n’est plus à sa portée. »

Harm éprouva une étincelle de furie absolue à l’idée que ce serpent avait ciblé un groupe de combat, et en même temps une lueur d’espoir que le bien qu’il avait fait au Paraguay pourrait atténuer ses péchés. Bien sûr, ses compagnons actuels n’avaient pas la même échelle de valeur que lui, alors il se contenta de serrer les lèvres et attendit le reste de l’explication.

« Ayant perdu ses chances de frapper une cible militaire d’une telle importance, il va se tourner vers une cible civile maintenant . Une forte densité de population, dans le but de frapper autant d’Américains que possible sans avoir besoin de pénétrer sur le sol des Etats Unis » Le comportement de Baird ne sembla en apparence pas changer, mais d’une certaine façon il arborait une expression plus grave. « Il s’attaque encore une fois à une cible d’importance : l’ambassade américaine à Tel Aviv. »

Cette fois ci, Harm ne prit pas la peine de masquer sa réaction : ses sourcils se levèrent. « Comment espère t’il entrer dans le pays, sans parler de monter ce genre d’attentat ? La sécurité aux frontières d’Israël est plus hermétique que la notre. »

« Il a de l’aide là-bas qu’il ne pourrait pas obtenir ici. Le filtrage que l’on fait chez nous sur les voyageurs en provenance du Moyen Orient l’empêcherait d’obtenir la plupart des matériaux dont il aurait besoin pour piéger un camion. »

Le niveau de la terreur qu’il éprouvait augmentait de minute en minute. « Un camion piégé dans le genre de celui d’Oklahoma City ? »

« Plutôt dans le genre des Tours Khobar ou des ambassades en Afrique. »

Il s’adossa à sa chaise, absorbant l’information. « Comment savons nous que c’est ça son plan ? »

« Nous le savons. » l’informa froidement Rodriguez. « Notre réseau dans cette région n’est pas parfait, visiblement, mais il est bien meilleur qu’en Amérique du Sud. »

« Ceci est une information hautement confidentielle » intervint Kershaw, « suffisamment confidentielle pour ne pas être connue de tous ceux qui travaillent ici. Je suis sûr que vous attendez que je montre mon jeu et que je vous dise pourquoi vous avez été autorisé à y accéder. »

Harm en avait imaginé la raison dès le début de la discussion, bien sûr, et cela lui semblait être une sorte d’insulte qu’ils ne l’aient pas réalisé. « Que me demandez vous de faire ? » demanda t’il simplement.

« Comprenez bien qu’il s’agit d’une mission provisoire, sans engagement d’aucune des deux parties. Si vous acceptez, vous aurez le soutien total et les ressources de l’Agence, et à votre retour vous aurez le choix de nous rejoindre en tant qu’agent ou de nous quitter tout simplement. »

« Vous n’espérez pas que je vais retrouver Sadiq tout seul, n’est ce pas ? »

Le demi sourire de Kershaw avait quelque chose de la finesse de celui du chat de Cheshire. « Le trouver n’est pas le problème. Nous savons où il se trouve, et l’atteindre est moins compliqué que vous le pensez. Il est moins sur ses gardes à Aden qu’il ne le serait n’importe où ailleurs. Non, M. Rabb, je vous offre l’opportunité d’abattre l’homme qui a essayé de faire sauter sept mille de vos frères d’arme et qui a failli tuer votre partenaire. »

Harm se ressaisit face à la poussée d’adrénaline qui suivit cette remarque. Il savait qu’on continuait d’une certaine façon à le manipuler. « Offrir l’opportunité » lui avait dit cet homme, comme s’il s’agissait d’un cadeau, et non d’une mission. Même si le démon assis sur son épaule l’exhortait à accepter, à exiger un châtiment pour la personne qui avait mis en branle toute cette suite d’événements, il y avait encore une part en lui qui refusait l’idée d’abattre qui que ce soit.

« J’avais l’impression que vous aviez du personnel spécialisé et entraîné pour de telles missions » fit il remarquer du même ton calme. « Ne serait il pas plus efficace d’envoyer l’un d’eux ? »

« La présence internationale au Yemen est plus importante qu’au Paraguay » répondit Kershaw en douceur. « Si cette opération devait être remarquée par qui que ce soit, particulièrement par quelqu’un qui souscrit à un point de vue plus rigide sur la question des crimes de guerre, il serait dans notre intérêt de donner à l’opération l’apparence d’une arrestation plutôt que d’une élimination ciblée. Avec votre passé militaire , vous ne donnez pas l’impression d’être là pour éliminer quelqu’un. Vous prendriez uniquement une petite équipe avec vous pour faire l’arrestation, et si Sadiq résistait … et bien, alors vous n’auriez d’autre choix que d’employer la force, n’est ce pas ? »

L’idée était déplaisante, pour le moins. Ils savaient pertinemment que Sadiq ne se laisserait pas prendre sans réagir : en fait, ils comptaient là dessus. Non seulement ils jouaient avec le procédé légal, mais ils s’en moquaient presque. Mais s’il n’y allait pas, Dieu seul savait qui ils enverraient à sa place. Peut être serait il capable d’influer sur cette stratégie dans une direction plus souhaitable.

« Quand dois je partir ? »

Le directeur des opérations ne manifesta pas de réaction devant cet accord. « Si vous le pouvez, ce soir à 22h30. L’équipe se réunira ici pour le briefing final et vous partirez sur des vols commerciaux vers cette région du monde pour vous retrouver tous en un lieu qui vous sera précisé. »

« Parfait. Y a t’il autre chose ? » Rester dans le coin lui donnait la chair de poule.

« Pas pour le moment. Bonne chance. »

En quittant le bureau, la mission qui l’attendait occupait son esprit et l’empêcha de remarquer la jeune femme qui traversait le hall juste derrière lui.

Catherine Gale le regarda partir, consciente de ce qui avait dû se passer dans le bureau du Directeur Kershaw et préoccupée. Elle croyait à la nécessité de telles missions : elle n’aurait pas été à sa place si cela n’avait pas été le cas. Mais elle reconnaissait aussi le fait que c’était un travail qui convenait à un certain type de personnes, et clairement Harmon Rabb n’en faisait pas partie.

Pourquoi continuait il à faire ça ? Pour se punir d’un crime qu’il estimait avoir commis ? Croyait il qu’il n’avait pas d’autre choix ?

Catherine pénétra dans son bureau et ferma la porte derrière elle. Avec à peine un soupçon de culpabilité concernant son intervention, elle décrocha le téléphone et demanda à son assistante de lui passer le Quartier Général du JAG.

*=*=*=*=

« Colonel, une Mlle Gale sur la ligne trois pour vous. »

Mac fronça les sourcils en essayant de retrouver à qui appartenait ce nom qu’elle avait déjà entendu. Le quartier maître Coates hésita avant d’essayer de l’aider. « De Langley, madame. »

Cela fit tilt. L’avocat de l’agence dans l’affaire du Angel Shark. Le jeune et joli visage innocent qu’ils avaient mis devant leur muraille de refus. Immédiatement, ses yeux s’arrondirent, mais elle fit un signe sec de la tête et saisit son téléphone. « Lieutenant Colonel Mackenzie. »

« Je suis désolée de vous téléphoner comme cela, de but en blanc, Colonel » commença la jeune femme d’une voix sincère. « Il m’a semblé que le meilleur moyen d’atteindre Harm, c’était probablement de passer par vous. »

Etant donné son état d’esprit actuel envers la CIA en général, Mac n’était pas d’humeur à faire des politesses. « Si vous en êtes tous les deux déjà au stade du prénom » répondit elle avec une froideur polie, « vous êtes probablement dans une meilleure position que moi-même. »

La voix de Catherine ne flancha pas. « Je comprends ce que vous devez penser de moi … de nous … en ce moment, Colonel. Surtout si Harm vous a raconté comment s’est terminée sa visite au Paraguay. Mais pour clarifier la situation, les circonstances qui ont fait que lui et moi nous appelons maintenant par nos prénoms sont en fait plutôt comiques, et de plus cela a commencé tout simplement parce qu’il cherchait désespérément à vous retrouver. Mais ce n’est pas ce qui est important pour le moment. J’ai des raisons de croire que Harm part ce soir pour une mission pour l’agence. »

L’attention de Mac fut immédiatement gagnée. « Quel genre de mission ? »

« Je pense que c’est une question qu’il vaut mieux lui poser à lui qu’à moi. » Il y eut un silence, puis la voix de Catherine reprit avec un peu moins de confiance qu’auparavant. « Contrairement à ce que vous croyez, je ne cherche pas à l’attirer dans quoi que ce soit. En fait, j’ai essayé de lui dire de refuser la mission précédente. Mais je ne peux pas dire la même chose de mon directeur. Harm a un certain nombre de traits de caractères et de qualités qui sont recherchées pour un agent sur le terrain. S’il décide de s’impliquer dans ce travail, je ne doute pas qu’il y réussira très bien. Mais je pense aussi que cela le détruira totalement. »

Mac avala sa salive avec difficulté, le nœud dans sa gorge grossissait à chaque seconde. « Je pense que nous sommes d’accord sur ce point » admit elle d’une voix rauque. « Mais si vous espérez que je vais être capable de lui faire entendre raison, je ne suis pas sûre que cela soit très vraisemblable. »

« C’est la meilleure idée que j’ai trouvée pour l’instant. Tous les risques qu’il a pris, il a choisi de les prendre pour vous, pour votre sécurité. Si vous n’êtes pas capable de le retenir, de lui montrer devant quoi il essaie de fuir, je ne sais pas qui sera capable de le faire. »

Elle masqua sa peur par un petit rire. « Vous avez trop de foi en moi, Mlle Gale. »

« Si on considère pour qui je travaille, j’ai trop de foi en général. Bonne chance, Colonel. »

La conversation fut interrompue avant que Mac n’ait le temps de protester qu’elle n’avait pas encore décidé ce qu’elle allait faire. Pendant un moment, elle se sentit désemparée en voyant la vitesse à laquelle la situation semblait s’emballer sans aucun contrôle. Elle était à l’extérieur et le regardait s’enfoncer de plus en plus, s’éloignant d’elle, de la vie qu’il avait eue avant que tout cela ne commence. Même si elle réussissait à le ramener, comme Catherine l’avait suggéré, il y aurait des limites à ce qu’ils pourraient essayer de remettre en ordre. Rien ne pourrait effacer les souvenirs du Paraguay qui le hantaient encore si clairement.

A vrai dire, ils la hantaient aussi. Il n’y avait pas si longtemps, elle avait comparé Harm et Clay en s’affirmant à elle-même qu’Harm ne serait jamais capable d’abattre froidement un homme d’une balle derrière la tête. Mais cela, il l’avait fait, et même si cet acte le tourmentait terriblement, les faits ne changeraient jamais. Pourrait elle accepter ça ?

Si elle devait continuer à l’aimer, il le fallait. Et même si cela la surprenait d’une certaine façon de reconnaître ce fait aussi simplement, elle savait qu’en fait elle l’aimait toujours.

Mac appuya sur le bouton de l’interphone. « Tiner, j’ai besoin de voir l’amiral immédiatement. J’ai besoin de lui demander mon après midi. »

Chapitre 6

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