Souvenirs, souvenirs

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22 Mai 2000
0900 Lima
Sur la I267 en direction de Bethesda

Comme d’habitude, le trafic était dense et les bouchons succédaient aux bouchons.

Ils avaient quitté le Jag une demi-heure plus tôt et ne seraient probablement pas à l’hôpital avant encore vingt bonnes minutes. Mac n’avait pas ouvert la bouche de tout le trajet, et Harm n’osait pas lui adresser la parole. Il tournait et retournait dans sa tête la question qui lui brûlait les lèvres, mais il savait qu’il devait choisir chacun de ses mots avec soin, plus même que quand il défendait un client au tribunal.

De temps en temps, il jetait à sa passagère un coup d’œil à la dérobée. Elle regardait par la vitre les arbres défiler, mais son regard semblait parfois se perdre dans le vide, dans son passé sûrement. A quoi pensait elle ? Elle avait l’air passablement troublée depuis que l’amiral leur avait donné le nom du blessé.

Harm avait bien sûr compris qu’elle connaissait Laverdure, c’était clair, et si elle connaissait Laverdure, elle connaissait aussi Tanguy, ils étaient toujours ensemble. Mais pourquoi n’en parlait elle pas, puisqu’ Harm avait dit qu’il les connaissait ? Après tout, peut être n’était ce pas leur prochaine rencontre avec les deux pilotes français qui occupait son esprit, mais son week-end avec Mic. Et pourtant, Harm savait bien qu’elle avait changé d’attitude depuis qu’il l’avait vue dans la kitchenette deux heures plus tôt. Il devait savoir ce qui perturbait Mac à ce point, et avant qu’ils commencent leur enquête.

Il respira profondément et se lança. Elle n’allait quand même pas le tuer dans cette voiture. Enfin, il l’espérait !

– Alors, Mac, si vous me disiez quand vous avez rencontré les « chevaliers du ciel » ?
– Quand j’étais au Kosovo, et je ne tiens pas à en parler, Harm. Je les connais, c’est tout, alors cessez de m’interroger, rien ne gênera notre enquête.
– Doucement, Mac, je posais juste une question en toute amitié, inutile d’être ainsi sur la défensive.

Mac se tourna vers lui, à la fois furieuse et désolée.

– Ecoutez, Harm, vous n’arrêtez pas de m’agresser dès que vous m’adressez la parole depuis ce matin. Ou peut-être que c’est moi qui le ressens comme ça. On peut enterrer la hache de guerre quelques instants, s’il vous plait ?
– Je ne vous agresse pas, Mac, ou tellement involontairement que je m’en excuse. Mais je vois bien que quelque chose vous tracasse aujourd’hui, et je m’inquiète pour vous. Si vous aviez un problème, vous m’en parleriez, n’est ce pas, marine ? Rappelez vous que je suis toujours là pour vous.
– Vous ne pouvez pas régler tous mes problèmes, Harm.

Surtout quand vous en représentez la plus grande partie, pensa t’elle.

Mac savait que tôt ou tard, Harm allait découvrir quelles avaient été ses relations avec Tanguy. Laverdure était connu pour ses gaffes, souvent volontaires d’ailleurs. Elle savait qu’elle ferait mieux de lui parler maintenant, mais son esprit revenait encore et toujours sur la réaction de son ami quand il avait découvert l’existence de Chris et sa liaison avec Farrow. Et maintenant, il allait apprendre que Mac avait vécu une histoire d’amour avec un officier français pendant qu’elle était au Kosovo. Qu’allait il encore imaginer ? Elle devait rester totalement professionnelle et faire abstraction de son passé, et si Harm continuait à l’interroger ainsi, même avec sollicitude, elle n’en serait pas capable.

Harm sortit de la rocade et se dirigea vers l’hôpital. Plus que quelques minutes … Elle essaya de faire le vide dans son esprit, bénissant la circulation qui pour l’instant mobilisait l’attention de son partenaire.
22 Mai 2000
0930 Lima
Hôpital de Bethesda, chambre 325

Les deux jeunes infirmières refermèrent la porte en riant et s’avancèrent dans le couloir, plaisantant toujours. Le patient de la chambre 325 devait sortir demain, il n’était pas gravement blessé, et en une nuit il avait conquis toutes les élèves infirmières de l’étage. Il n’était pas particulièrement beau, mais il avait une façon tellement ouverte et amusante de faire du charme à tous les jupons qui passaient à sa portée qu’elles le trouvaient attendrissant, drôle et en fait irrésistible. Même le capitaine Laura Smith, l’infirmière chef que tout le monde craignait un peu, s’était laissée amadouer par le Français.

Et puis, il avait un ami qui lui était vraiment bel homme, même si personne n’avait eu la chance de le voir sourire depuis qu’il était arrivé.

Un couple d’officiers s’avançait vers les jeunes infirmières qui reprirent immédiatement une attitude plus appropriée. L’homme, un capitaine de frégate qui n’avait rien à envier au Français, leur sourit.

– Bonjour, lieutenant … Banks. Nous cherchons un officier français, le colonel Laverdure.
– Bien sûr, capitaine, chambre 325 au bout du couloir.

Mac ralentit le pas, laissant Harm passer devant elle, frapper à la porte et entrer le premier dans la chambre. A demie dissimulée derrière lui, elle jeta un coup d’œil dans la pièce. Laverdure était assis dans son lit, il avait l’air d’aller bien et parlait à un homme, debout près de la fenêtre, dont elle ne voyait que le dos. Mais cela lui suffisait. Elle ne pensait pas qu’elle aurait été si troublée de le revoir, après quatre ans sans aucun contact. Mais était elle troublée de le revoir, ou de le revoir en présence d’Harm ? Allons, ce n’était pas le moment de penser à ça, elle devait ne rien laisser paraître.

Laverdure s’était interrompu et tourné vers la porte, et il regardait maintenant en fronçant les sourcils l’officier qui se tenait dans l’embrasure. En quelques secondes, un large sourire chaleureux remplaça l’expression curieuse et étonnée de son visage.

– Michel, on a de la visite, tu ne vas pas le croire. C’est Rabb !

Tanguy se retourna d’un geste, visiblement surpris.

– Harm ? Ravi de te revoir, mon vieux. Qu’est ce que tu fais ici ?

Harm s’avança dans la pièce, et derrière lui Laverdure vit apparaître un visage qui, une fois n’est pas coutume, le laissa muet de stupeur. Harm cachait toujours sans le savoir Mac à la vue de Michel Tanguy. Les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main, puis Harm se retourna vers Laverdure, toujours muet et s’approcha de lui pour le saluer. Et Tanguy vit à son tour Mac debout près de la porte, immobile, et il se figea.

L’atmosphère dans la pièce avait brusquement changé. Harm fronça les sourcils, regardant Laverdure encore bouche bée, puis Tanguy qui secoua brusquement la tête, comme pour se réveiller, et en deux enjambées s’approcha de Mac qu’il prit dans ses bras.

Maintenant, c’était Harm qui était frappé de stupeur.

– Sarah, que fais tu ici ?
– Bonjour Michel, bonjour Ernest, réussit à dire enfin Mac qui maintenant s’était reprise.

Rapidement, elle murmura en français à Tanguy :

– S’il te plait, lâche moi, je t’expliquerai plus tard.

Puis elle s’approcha de son partenaire, visiblement décontenancé, et prit la situation en mains.

– Messieurs, je crois que nous n’avons pas besoin de faire les présentations, puisque par hasard il se trouve que nous nous connaissons tous. Enfin, que nous nous connaissions. Le capitaine Rabb et moi-même sommes maintenant avocats au quartier général du JAG et nous avons été chargés de l’enquête sur l’accident dont tu as été victime, Ernest.
– Vous êtes avocats, tous les deux ? Harm, tu ne pilotes plus ? Et toi, Sarah, pardon, Colonel, vous êtes au quartier général, félicitations, mais je n’en attendais pas moins de vous … Ecoutez, il faudra qu’on aille dîner ensemble demain, dès qu’Ernest sera sorti d’ici, je crois que vous avez des tas de choses intéressantes à nous raconter. Enfin, si c’est compatible avec votre enquête, bien sûr.
– Ca ne devrait pas poser de problèmes, intervint Harm.

Il avait lui aussi des questions à poser aux deux hommes, des questions qui n’avaient rien à voir avec l’enquête, mais il fallait qu’il sache ce qu’il y avait entre Tanguy et Mac. Peu de gens appelaient sa partenaire Sarah, en fait personne à sa connaissance, à part son oncle Matthew O’Hara, et maintenant Mic qui ne ratait pas une occasion de l’appeler par son prénom, comme pour insister sur la relation très spéciale qu’il entretenait avec elle. A bien y penser, même Farrow l’appelait Sarah, enfin, il n’en était plus si sûr. Et Dalton, lui aussi l’appelait Sarah. Tous ses amants l’appelaient Sarah, bien sûr…… Harm serra les mâchoires et obligea son cerveau à se concentrer sur l’enquête, il n’aimait pas, mais pas du tout la tournure que prenaient les événements.

– Si on se mettait au travail ? Je crois que vous repartez bientôt pour la France, et les Blue Angels ne restent à Pax que jusqu’en milieu de semaine. Ernest, raconte nous ce qui s’est passé.

Mac s’assit sur une chaise près du lit et commença à prendre des notes. Quand ils travaillaient ensemble, elle préférait prendre les notes, Harm avait une façon tellement particulière d’écrire que lui seul pouvait se relire. Peu pratique quand on travaille à deux sur une affaire. Et rien ne l’empêchait bien sûr de poser les questions qu’elle jugeait utiles.

Laverdure, avec force détails, mais sans déguiser la vérité, leur narra son accident, la perte successive de ses réacteurs et la course contre la montre pour amener son Alpha Jet loin des zones habitées. Harm fronçait les sourcils, il lui semblait peu plausible qu’un avion de chasse dans une escadrille classique perde ses deux réacteurs, sauf malchance monstrueuse, mais on parlait ici de la Patrouille de France, qui comme les Blue Angels chouchoutait ses appareils. Il avait du mal à envisager une erreur de maintenance, mais encore plus de mal à accepter l’option d’un acte de malveillance.

– Votre ambassade a dit au Département d’Etat que vous pensiez avoir été victime d’un sabotage, d’où vous vient cette idée ? demanda Harm quand Laverdure se tut.
– Ecoute, Harm, tu sais comment sont entretenus les avions dans une escadrille. Et bien, nos Alpha Jet sont dix fois mieux entourés. L’appareil d’Ernest avait été totalement contrôlé deux heures avant le vol par notre chef mécanicien et un de nos plus anciens mécanos, des sous-officiers qui travaillent pour la Patrouille de France depuis plus de dix ans. Je réponds d’eux, ils ne pourraient avoir laissé passer aucun problème mécanique. Les conditions de vol étaient excellentes, nous connaissons notre programme à la perfection, et Ernest n’est pas un bleu, tu le sais. Alors, il a dû se passer quelque chose sur l’appareil entre le moment où les mécaniciens l’ont inspecté et le moment où nous sommes montés à bord.
– Et puis, ajouta Laverdure, j’ai vu quelqu’un une demi-heure avant le décollage, qui était à côté de mon zinc, mais quand je me suis approché il a disparu.
– Disparu ?
– Oui, tu vois ce que je veux dire, il est parti assez rapidement, et je n’y ai pas prêté attention. Il portait la combinaison des mécaniciens des Blue Angels, j’ai pensé qu’il jetait un coup d’œil sur nos avions histoire de comparer, tu vois … C’est pendant que je prenais mon bain de mer forcé que je me suis souvenu de cet incident.
– Et tu pourrais en faire une description ?
– Blanc, de taille moyenne, avec une combinaison sur laquelle il y avait écrit Blue Angels dans le dos et une casquette sur la tête. Bien sûr, je l’ai vu de dos … Ca te plait, comme description, Sherlock ?
– Ernest, sois sérieux, intervint Tanguy, ils font leur boulot et nous devons les aider.
– Tu parles, Michel, je leur dis que nous avons été victimes d’un acte de malveillance de la part de leur escadrille d’élite, et ils vont rester objectifs ? Tu ne crois pas ce que tu dis, n’est ce pas ?

Mac était restée silencieuse jusqu’à présent, mais elle décida d’intervenir.

– Colonel Laverdure, le JAG prend très au sérieux l’accident qui vous est arrivé et nous mènerons notre enquête de façon totalement impartiale, vous pouvez en être sûr.

Abandonnant son attitude protocolaire, elle ajouta avec un sourire presque timide.

– Je n’ai pas changé, Ernest, si je dis que nous ferons cette enquête en suivant toutes les pistes, Harm et moi, tu peux me croire. Je ne sais pas à quel point vous connaissez Harm tous les deux, mais rien ne l’arrête quand il veut connaître la vérité. Votre enquête a été confié au meilleur d’entre nous, je vous l’assure.

La chaleur et la conviction qui perçaient dans sa voix étonnèrent Harm, qui la regarda bizarrement. Décidément, il fallait qu’il lui parle, il n’était plus sûr de connaître la Sarah MacKenzie qui se trouvait près de lui aujourd’hui. Il émanait d’elle une douceur et une féminité qui le mettaient mal à l’aise. La présence des deux français avait à l’évidence une influence sur son attitude, et il devait savoir pourquoi, même s’il n’aimait pas l’hypothèse qui lui venait naturellement à l’esprit.

– Encore une chose, et nous devrons filer à Pax River pour interroger votre équipe et la tour de contrôle. Savez vous qui s’occupe de récupérer l’épave ?
– Les garde-côtes y travaillent, mais il faudra plusieurs jours pour en avoir suffisamment pour que l’expertise soit fiable. A ce sujet, un expert de l’armée de l’air doit arriver ce soir de Paris, je vais le chercher à 1900, ne le prenez pas mal, mais nous voulons aussi avoir notre expert dans cette affaire.
– Pas de problème, Michel, c’est correct. Merci de m’en avoir informé. Mac, autre chose ?
– Non, Harm, pas pour l’instant. Allons faire un tour à Pax River, avec un peu de chance nous y serons avant le déjeuner.
– Hé, marine, vous avez le meilleur chauffeur de tout l’Est des Etats Unis, la chance n’a rien à voir là-dedans, nous y serons avant le déjeuner ! Michel, tu restes ici, ou tu retournes à Pax avec nous ?
– J’ai une voiture en bas, je vous suis dans quelques minutes, je vous retrouve sur place pour vous présenter mon équipe.

Mac se leva et devant un Harm à nouveau incrédule se pencha pour déposer un baiser sur la joue de Laverdure.

– On se voit demain, Ernest, et fais nous confiance, d’accord ?
– D’accord, Princesse.

Harm n’en croyait pas ses oreilles et ses yeux, Tanguy la prenait dans ses bras et l’appelait Sarah, elle embrassait Laverdure et il l’appelait Princesse. Qui lui avait changé sa Mac ? D’un pas vif, il gagna la porte, pressé de quitter cette chambre et de ramener Mac dans un espace où il se sentirait moins menacé … Menacé ? Mais par quoi, bon sang ? Lui aussi commençait à avoir des réactions inhabituelles, cela en devenait inquiétant.

– Mac, dépêchez vous, ou je vais vous priver de déjeuner pour rattraper le temps perdu !
– Je suis là, Harm, allons y …

Chapitre 3

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