Souvenirs, Souvenirs

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22 Mai 2000
1130 Lima
Sur la I235 en direction de Lexington Park
– Harm, vous devriez quand même essayer de respecter les limitations de vitesse, on ne gagnera pas vraiment de temps si on se fait arrêter par la police de la route !
– Bon sang, Mac, on vient de passer trois quarts d’heure coincés sur le Beltway, on ne sera pas à Pax avant une bonne heure et vous voulez que je ralentisse. On n’est pas en train de se promener, on a une enquête à faire et peu de temps avant que tous nos témoins s’éparpillent.
– Après tout, ça ne me dérangerait pas d’aller faire un tour en France pour interroger les pilotes et les mécaniciens si on a encore des questions à leur poser après leur départ.

Harm soupira, le bouchon dans lequel ils s’étaient retrouvés avait encore augmenté sa frustration, et cette impression qu’il avait qu’il ne maîtrisait pas grand chose depuis ce matin. En fait pas seulement depuis ce matin, il avait par moments le sentiment de ne plus contrôler sa vie depuis qu’il était revenu du Patrick Henry, mais très vite il chassait cette impression détestable. Cela ne correspondait pas à celui qu’il voulait être, il suffisait de ne pas y penser et ce sentiment disparaissait aussi vite qu’il était apparu.

Mais depuis ce matin, il ne pouvait plus ne pas y penser. Même la circulation autour de Washington jouait contre lui. Il accéléra encore, espérant que la vitesse l’aiderait à combattre son énervement, ou du moins l’obligerait à se concentrer sur autre chose.

– Harm, vous m’avez entendue ? Harm, ça suffit !
– Lâchez moi, Mac …

Mac sursauta, il devait vraiment être hors de lui pour réagir aussi violemment, et un Harm hors de lui au volant, ça ne la rassurait pas du tout. Peut être qu’en évoquant l’amiral …

– Vous vous souvenez de ce jour où l’amiral a dû venir plaider votre cause au poste de police, parce que vous aviez allégrement enfreint toutes les limitations de vitesse entre Falls Church et Norfolk ? Vous tenez à repasser un moment du même genre dans son bureau ? Ralentissez, s’il vous plait, je n’aime pas vous voir comme ça …

Buté, Harm ne réagit pas. La voie rapide était presque déserte et la vitesse lui permettait peu à peu de se calmer. Et pourtant, il sentait l’adrénaline continuer à monter. Il aurait donné n’importe quoi en cet instant pour être aux commandes d’un Tomcat, ou au moins pour se payer du bon temps en s’envoyant en l’air avec Sarah. Ca l’aurait sûrement apaisé. Il n’avait pas eu l’occasion de voler dans son Stearman depuis un bon mois, et cela lui manquait vraiment. Brusquement, il se rendit compte de ce que son esprit venait de formuler et remercia le ciel que Mac ne puisse pas lire dans ses pensées. Sans en être vraiment conscient, il leva le pied et s’engagea sur le parking d’une aire de repos.

Bon sang, son problème était là, dans sa relation, ou plutôt sa non-relation avec Mac. Il était temps d’avoir une conversation sérieuse avec elle.

Il arrêta la voiture dans un crissement de pneus et se tourna vers Mac, qui le dévisageait d’un air stupéfait.

– Comment croyez vous pouvoir être objective si vous connaissez assez Tanguy et Laverdure pour les embrasser ?
– Vous allez bien, Harm ?
– Non ! Répondez moi !
– Doucement Capitaine, vous vous prenez pour qui ? Je crois que je vais conseiller à l’amiral de demander une évaluation psychologique. Ou de vous obliger à prendre des vacances.
– Mac, n’essayez pas de m’énerver davantage, ma patience a des limites.
– Capitaine, sortez de cette voiture, je prends le volant. N’ajoutez rien, c’est un ordre et vous allez vous attirer de gros ennuis si vous n’obéissez pas. Nous parlerons de tout ça quand vous aurez retrouvé votre sang-froid. Nous avons une heure de route pour arriver à Pax, profitez en pour vous calmer, je ne veux pas mener mon enquête avec un adolescent agressif, impulsif et irresponsable.

Le ton calme et glacial de Mac doucha Harm. Il sortit de la voiture, en fit le tour et s’installa à la place que Mac venait de libérer. Il se tourna vers sa coéquipière avec un sourire d’excuse.

– Je suis désolé, Mac, je ne sais pas ce qui m’a pris. Pourriez vous vous arrêter à une station service, j’ai besoin de me passer un peu d’eau sur le visage et de boire quelque chose de frais.
– Si vous voulez, mais pas de café, d’accord.

Et elle démarra en se demandant comment ils allaient pouvoir mener leur enquête avec toute la sérénité nécessaire.
22 Mai 2000
1400 Lima
Base aéronavale de Pax River – Maryland

– Les Alpha Jet de la Patrouille de France sont stationnés dans le hangar 3B et les Hornet des Blue Angels dans le 3A, juste à côté, indiqua le capitaine Seymour en leur montrant les emplacements sur le plan. Je vais mettre un chauffeur et un véhicule à votre disposition pour la durée de l’enquête.
– Merci capitaine, mais ce ne sera pas utile pour aujourd’hui, intervint Mac en voyant Tanguy garer son véhicule devant le bâtiment. Nous allons nous y rendre avec le colonel Tanguy.
– Colonel, je pense préférable que nous ayons notre véhicule, cela pourrait être gênant de dépendre d’une des parties de l’enquête pour nos déplacements. Nous acceptons votre proposition, capitaine, la coupa Harm. Savez vous où se trouve le capitaine Elliott ? J’aurais souhaité le voir rapidement, lui et tous les pilotes et mécaniciens des Blue Angels.
– Le capitaine Elliott est en vol, capitaine, la formation a décollé pour un vol d’entraînement quelques instants avant votre arrivée. Je pense que vous pourrez les trouver dans deux heures dans leur salle de débriefing, dans le bâtiment 4, de l’autre côté de la piste.

Tanguy venait de rentrer dans le bureau. Il salua rapidement le capitaine Seymour.

– Bonjour capitaine.
– Bonjour Colonel. Comment se porte le colonel Laverdure ?
– Il va bien, il sortira demain vers 1500.

Tanguy se tourna vers les enquêteurs du Jag.

– Mes hommes et moi décollons à 1600 pour un entraînement, mais si vous voulez commencer à leur parler, ils doivent être en salle de briefing à étudier le plan de vol. Nous pouvons vous consacrer une heure tout de suite, sinon vous devrez attendre qu’ils aient atterri. Et je ne pourrai pas vous voir après le vol, je dois retourner à Dulles chercher le colonel Charlier.
– Parfait, Colonel, nous vous suivons, nous enchaînerons avec les Blue Angels ensuite. Capitaine, nous n’aurons pas besoin de la voiture aujourd’hui si nous restons dans le bâtiment 4, merci, déclara Mac.

Elle se tourna vers Harm.

– Vous venez, capitaine ?

Harm la regarda d’un air songeur, il se demandait quand Mac était devenue enquêteur principal sur cette enquête ? Il avait cru comprendre qu’elle n’était là que pour l’empêcher de se mettre dans une situation délicate. Soudain, un sourire amusé se dessina sur ses traits. En fait, réalisa t’il, c’est justement ce qu’elle faisait, elle avait pris le contrôle pour lui éviter les ennuis, elle avait endossé ses ailes d’ange gardien, une fois de plus.
Les pilotes avaient tous coopéré avec empressement, particulièrement quand Mac posait les questions, mais aucun d’eux n’avait remarqué quoique ce soit. Ils étaient tous unanimes pour confirmer que leurs mécaniciens n’auraient en aucun cas pu laisser passer un problème sur les deux réacteurs, et ils avaient insisté sur la fiabilité des Alpha Jet. Ce n’était pas un accident pour eux, et ils croyaient Laverdure quand celui-ci expliquait qu’il avait vu une silhouette rôder près de son avion.

Harm était très dubitatif. Bien sûr, il ne comprenait pas non plus ce qui aurait pu se passer, mais de là à soupçonner un des mécaniciens des Blue Angels de malveillance ! Il irait voir les mécaniciens français demain matin, le premier vol était prévu à 0800, vers 1100 ils devraient avoir du temps à lui consacrer. En attendant, il avait d’autres questions à poser à Tanguy.

– Admettons que ce ne soit pas un accident, savez vous si quelqu’un aurait des raisons d’en vouloir à Laverdure à titre personnel ?
– Admettons ? Capitaine, je sais que c’est dur à admettre, mais il ne s’agit pas d’un accident. Peut on laisser le protocole de côté pour quelques instants ?

Harm hésita, il préférait garder une certaine distance entre Michel et lui, et surtout entre Michel et Mac, mais ils étaient maintenant tous les trois seuls dans la pièce et son attitude était un peu trop artificielle.

– OK, je t’écoute.
– Tu connais Ernest, il a le chic pour se mettre dans des situations compliquées, mais de là à avoir vraiment des ennemis qui veuillent sa mort, surtout ici dans le Maryland, cela me semble un peu douteux. A Salon de Provence, je connais quelques maris qui aimeraient bien lui dire deux mots en privé, mais Ernest ne va jamais plus loin qu’un léger flirt avec une femme mariée, pas de quoi saboter un avion. Et puis nous ne sommes pas à Salon de Provence !
– Supposons qu’il s’agisse de sabotage – j’ai dit supposons – l’avion d’Ernest en a t’il été la cible par hasard ou de façon délibérée ? C’est lui qu’on visait, ou toute l’escadrille ?
– C’est toi l’enquêteur, Harm. D’ailleurs, j’aimerais bien savoir comment de pilote tu es devenu avocat.
– Demain, on ira dîner ensemble, d’accord Mac ? ajouta Harm en se tournant vers Mac qui les observait en silence.
– Volontiers, dit elle avec un sourire chaleureux.

Elle ouvrait la bouche pour poser une question à Tanguy quand son téléphone portable sonna.

– Colonel Mackenzie
– …
– Mic, je n’ai pas le temps, nous sommes sur une enquête à Pax River …
– …
– Oui, avec Harm, bien sûr.
– …

Elle se leva brusquement et s’éloigna des deux hommes qui la regardaient. Tanguy se tourna vers Harm et il murmura « Mic ? » d’un ton interrogateur. Harm sourit d’un air narquois et répondit sur le même ton « le petit ami … »

Pendant ce temps, Mac debout près de la fenêtre essayait de garder son calme.

– Je suis désolée, Mic, je n’ai pas eu le temps de t’appeler, je travaille … Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire … Non, je ne sais pas, et j’ai besoin de me reposer ce soir … non, pas chez moi, j’ai été pourtant claire, je ne veux pas que tu t’installes chez moi … non, Mic, il faut qu’on en discute … laisse moi un message avec le numéro de ton hôtel, je t’appelle ce soir … non, je ne sais pas à quelle heure … je ne sais pas … Ecoute, je suis en réunion, ce n’est pas le moment, je t’appelle ce soir.

Et sans lui laisser le temps d’ajouter un mot, elle mit fin à la conversation et activa la répondeur avec un soupir. Puis , mal à l’aise , elle se tourna vers ses deux amis.

– Où en étions nous ?
– Nous allions partir rencontrer le capitaine Elliott, Mac, lui répondit Harm d’un ton légèrement amusé.
– Et bien, allons y, qu’est ce que vous attendez ? A demain, Colonel …

Et elle quitta la pièce avec toute la dignité dont elle était capable.

Chapitre 4

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