Souvenirs, souvenirs

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22 Mai 2000
1700 Lima
Base aéronavale de Pax River – Maryland
L’interrogatoire des pilotes n’avait rien donné d’intéressant. Personne n’avait rien vu, et ils étaient en vol avant la Patrouille de France. Ils auraient difficilement eu le temps de s’approcher des avions de leurs confrères.

Maintenant que le capitaine Elliott était seul avec les deux officiers, il entendait bien leur dire le fond de sa pensée.

– S’il vous plait, ne me dites pas que le JAG prend cette histoire de sabotage au sérieux. C’est une plaisanterie, j’espère.
– Pas du tout, capitaine, nous enquêtons de façon tout à fait officielle sur un accident qui a touché l’appareil d’un pilote étranger, invité par notre gouvernement, et nous nous devons de suivre toutes les pistes … sans aucune restriction , rétorqua Mac juste un peu trop rapidement.
Elle était là pour s’assurer que l’enquête se déroulait dans la plus parfaite sérénité, mais ce capitaine juste un peu trop beau garçon, un peu trop blond, un peu trop sûr de lui, de ses compétences et de son sourire, lui tapait sur les nerfs depuis une heure. Mais qu’avaient ils tous, ces pilotes, à se croire supérieurs aux autres ? Voler si près du soleil devait leur monter à la tête ! Elle se tut un bref instant, le temps de se reprendre et de jeter un coup d’œil à Harm, adossé au mur, qui l’observait d’un air goguenard. D’accord, elle s’y prenait mal et ferait mieux de lui repasser immédiatement le flambeau, pour le bien de leur enquête.

– Je vais vous laisser discuter avec le capitaine Rabb, je voudrais vérifier certains détails auprès de la tour de contrôle. Je vous retrouve près de la voiture dans une demi heure, capitaine.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle tourna les talons et quitta la pièce, consciente que son départ ressemblait un peu à une fuite. Mais si le capitaine Elliott pensait qu’elle le fuyait lui, il avait tort, elle fuyait tous ces hommes qui depuis ce matin lui pourrissaient la vie, Harm, Tanguy, Mic, les pilotes et leur arrogance et tous les autres. Pourvu qu’à la tour de contrôle il y ait une femme, juste une, juste quelques instants !

– Capitaine, je vais rencontrer les mécaniciens des Blue Angels demain, reprit Harm d’une voix aimable. Des choses particulières à me dire à ce sujet ?
– Ecoutez, je suis peut être un peu abrupt dans mes commentaires, mais je ne peux pas concevoir que quelqu’un dans mon équipe, qui que ce soit, puisse se livrer à un acte de malveillance sur un appareil. Vous êtes pilote, vous aussi, continua Elliott en jetant un coup d’œil aux ailes dorées épinglées sur la chemise blanche d’Harm, pouvez vous vous imaginer saboter l’avion d’un autre juste pour écarter toute concurrence ? Nous sommes constamment en concurrence pendant toute notre instruction, j’ai fait Top Gun et vous pouvez me croire, dans les airs il n’y a pas de copain, la seule chose qui compte c’est d’être le premier, mais le combat est toujours loyal. Saboter un avion , c’est …
– Déloyal ?
– Non, criminel ! Quand nous perdons un avion dans une escadrille, c’est toute l’équipe, du mécanicien au commandant, qui est en deuil. Et même en temps de guerre, nous ne nous abaisserions pas à ça. Vous comprenez ce que je veux dire ?
– Parfaitement. Mais malgré tout, je ne crois pas que vous puissiez répondre totalement de tout votre équipage, et j’ai besoin de les interroger.
– Je ne peux pas m’y opposer, mais je le désapprouve. Ce climat de suspicion est particulièrement néfaste, mes hommes ne sont pas tout à fait aussi concentrés que d’habitude, et je ne vous parle même pas de l’ambiance au mess quand les français entrent dans la salle.
– Je comprends, Capitaine, mais c’est justement pour ça que toute la lumière doit être faite dans cette affaire. L’avion du colonel Laverdure est tombé assez près de la côte, et j’ai bon espoir qu’au moins un des réacteurs soit rapidement retrouvé, cela devrait nous donner des indications précieuses. Sur un autre sujet, capitaine, où se trouve le vestiaire de vos mécaniciens ?
– Dans le hangar 3A, à côté de nos Hornet.
– Et le hangar est fermé à clef, bien sûr.
– Oui, quand les avions y sont, pourquoi ?
– Alors dimanche après midi, pendant votre exhibition, le hangar était ouvert ?
– Je pense, oui, je ne m’occupe pas de ces détails, c’est le chef Morris qui pourra vous le confirmer.
– Et à votre avis, le hangar était vide ?
– Il y a de fortes chances, capitaine, le survol de l’Académie pour la remise des diplômes est une exhibition qui nous tient tous à cœur, vous savez. Il y a en dessous de jeunes enseignes qui dans quelques années vont peut être nous rejoindre, et les mécanos aiment s’approcher des spectateurs et les entendre commenter nos figures. C’est un peu leur récompense. Et de toute façon ils sont toujours là quand nous rentrons, alors comment leur en vouloir. Les rampants ont aussi le droit de s’amuser un peu, pas vrai ?
– Vous avez raison, capitaine. Quand repartez vous pour Miramar ?
– L’amiral Morris a insisté auprès de l’amiral Bartlet pour que nous restions jusqu’à vendredi et que nous passions la soirée de jeudi avec nos homologues français avant leur départ pour – je le cite « rétablir le dialogue ». Nous rétablirons donc le dialogue, à condition qu’ils fassent l’effort de parler anglais, bien sûr, finit il avec un large sourire moqueur.

Harm lui sourit en retour, priant le ciel pour que leur enquête soit bouclée d’ici là, et que surtout elle n’apporte pas la preuve qu’il s’agissait bien d’un sabotage commis par un des Blue Angels . Le « rétablissement du dialogue » risquerait dans le cas contraire de se trouver fortement compromis.
22 Mai 2000
1900 Lima
Quartier général du JAG – Falls Church

Mac gara tranquillement la voiture de fonction et s’étira. La journée avait été longue et plutôt agitée, elle avait hâte de se retrouver chez elle, avec Jingo. Elle allait se délasser dans un bon bain et penser à autre chose. Pourquoi pas finir le dernier Tom Clancy, Jack Ryan sauvant l’Amérique, ça la changerait un peu de tous ces mâles qui se prenaient pour des héros de bande dessinée !

Elle allait ouvrir la portière quand Harm lui posa la main sur l’avant bras.

– Mac, attendez !
Elle se tourna vers lui, surprise. Evidemment, elle n’avait pas oublié qu’il était dans la voiture, comment pourrait elle jamais oublier où se trouvait Harm – malheureusement pour elle ! . Mais ils n’avaient échangé que les quelques informations nécessaires à l’enquête pendant les premiers instants du trajet, puis Harm s’était tu, au grand soulagement de Mac.

Sur ses gardes, elle le laissa continuer en le dévisageant.

– Mac, je voulais vous présenter mes excuses pour mon attitude de ce matin … non, laissez moi parler. Je crois qu’il faut qu’on ait une conversation tous les deux, je n’aime pas la façon dont notre amitié est en train de sombrer, et je crois que j’en suis pour une bonne part responsable. Et puis, j’avoue que je suis curieux de savoir comment vous avez fait la connaissance de Laverdure et de Tanguy .. Mac, si vous avez un moment, on pourrait aller dîner ensemble, comme avant. Je vous offre un steak … en guise de calumet de la paix . Ca vous dit ?
– C’est gentil, Harm, mais je suis vraiment fatiguée, et j’ai besoin d’être un peu seule au calme. Une autre fois, d’accord ?

Visiblement déçu, Harm lui sourit.

– D’accord, Mac, on se retrouve demain à 0700 ici et on part dès que possible pour Pax, ça vous va ? Hé, Mac, l’interpella t’il alors qu’elle tournait les talons, c’est toujours bon pour demain soir, n’est ce pas ?
– Oui, Harm, à demain.

Elle agita nonchalamment la main en se dirigeant vers sa voiture. Enfin à l’abri. Si Harm n’avait pas évoqué Tanguy, elle aurait probablement cédé et accepté son invitation. Il y avait tellement longtemps qu’ils n’étaient pas sortis ensemble – en amis – comme avant … depuis … non, quand même pas depuis ce soir-là à Sydney ? A bien y réfléchir, Mac se rendait compte qu’effectivement, ils n’agissaient plus l’un envers l’autre comme les amis qu’ils avaient été pendant quatre ans depuis cette traversée du port de Sydney en ferry. Quelque chose avait changé ce soir là. Et pas seulement à cause de la bague de Mic. Mais qu’est ce qui lui avait pris de se jeter à la tête d’Harm ? Si c’était à refaire ! …

22 Mai 2000
2000 Lima
Appartement de Sarah MacKenzie – Georgetown
Pendant que la baignoire se remplissait, Mac avait tourné et retourné entre ses doigts le papier sur lequel elle avait noté le numéro de téléphone de l’hôtel de Mic. Si elle ne le rappelait pas, il allait probablement finir par débarquer chez elle dans la soirée, et elle voulait à tout prix éviter de le voir ce soir. Mais elle n’avait pas envie du tout de l’affronter même au téléphone. Allons, courage marine, un petit effort et tu pourras tous les oublier …

Et maintenant, elle savourait son bain chaud avec soulagement.

Mic n’avait pas insisté pour venir la voir, et il s’était excusé de ne pas pouvoir passer la soirée le lendemain avec elle. Il avait rendez vous pour dîner avec un certain Kaliski, le patron d’un cabinet d’avocats à Washington. Mac l’avait félicité d’avoir si rapidement décroché un entretien intéressant, et l’avait assuré que ce n’était que partie remise, ils se verraient probablement mercredi soir. Prétextant l’eau qui risquait de déborder de la baignoire, elle avait mis rapidement fin à la conversation.

Elle s’étira dans l’eau, presque honteuse de n’éprouver aucun remords. Elle n’avait pas eu à parler à Mic de son rendez vous le lendemain soir pour dîner avec Tanguy, Laverdure et Harm. Elle imaginait très bien quelle aurait été sa réaction si elle lui avait dit qu’elle sortait seule avec de vieux amis et que non, elle ne voulait pas qu’il l’accompagne.

Toute cette histoire sonnait très faux. Comment pourrait elle s’engager envers un homme qu’elle cherchait inconsciemment à éviter ? A qui elle évitait de parler d’un dîner somme toute bien innocent ? Comment s’était elle laissée enfermer dans cette histoire ? Mercredi, elle rendrait sa bague à Mic et essaierait avec ménagement de le renvoyer en Australie.

Chapitre 5

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