Souvenirs, souvenirs

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23 Mai 2000
2100 Lima
Restaurant Texas King – Georgetown
Harm dévisageait Mac, attendant qu’elle continue son histoire, puisqu’il semblait qu’elle avait un peu trop résumé les événements.

Ernest, lui, regardait Harm avec un sourire moqueur, lisant la frustration sur le visage de son ancien camarade d’escadrille, savourant l’instant. Il n’était pas sûr de savoir pourquoi il avait tellement envie de faire enrager Rabb, après tout il n’aurait pour rien au monde voulu être à sa place.

Devoir renoncer à voler, perdre cette liberté qu’il n’éprouvait que dans les airs, perdre ce sentiment de plénitude qui l’emplissait quand il avait accompli une mission. Avocat, pauvre Rabb, quelle déchéance. Et un avocat visiblement amoureux de sa partenaire, et n’ayant probablement jamais passé une nuit avec elle.

Tout cela ne correspondait pas au souvenir qu’il avait de Rabb, ce jeune pilote américain tellement sûr de lui, tellement doué en vol, et qui lui avait soufflé plusieurs fois les quelques jolies filles disponibles qui travaillaient à la base avec eux. Bon sang, devoir supporter Tanguy et son sourire ravageur, et ne récolter que des miettes, passe encore, Tanguy était son meilleur ami, le frère qu’il s’était choisi. Mais quand l’américain entrait au mess ou dans un bar, Laverdure savait que lui passerait la nuit seul, il n’avait plus aucune chance. Pourtant aujourd’hui, l’homme assis de l’autre côté de la table, attendant apparemment avec patience que Mac reprenne le fil de son histoire, n’avait plus grand chose à voir avec le jeune pilote dragueur et arrogant avec lequel malgré tout il s’entendait plutôt bien. Non, cet homme là avait changé, la vie semblait l’avoir marqué, il avait l’air enfermé dans son armure, y cachant ses fêlures ou cherchant à en éviter de nouvelles.

Bref, Laverdure décida qu’il ne porterait pas l’estocade. Finalement, ce n’était pas vraiment drôle de voir que la vie ne vous autorisait pas toujours à vivre vos rêves.

Le silence s’était installé autour de la table, Mac et Tanguy avaient cru que Laverdure allait attaquer. Tanguy mangeait son steak en observant tour à tour Mac et Harm, se demandant ce que signifiait la tension perceptible entre eux. Si Mac voulait continuer, elle le ferait. Et si Harm voulait vraiment en savoir plus, après tout il était enquêteur, il devait avoir l’habitude de poser des questions à un témoin récalcitrant. Il choisit de leur laisser l’initiative.

Harm finit tranquillement sa salade César et décida que cela avait assez duré. Il se doutait de ce que Mac n’avait pas dit, n’est ce pas ? Bon, elle avait eu une aventure avec Tanguy, et alors ? Mic aurait pu en prendre ombrage, mais pas lui … Elle n’était qu’une amie, une collègue, et son passé lui appartenait … même s’il n’aimait pas du tout l’idée de Mac avec Tanguy, pas plus qu’il n’avait aimé la savoir avec Dalton, ou Mic, ou Farrow, ou … Il était temps d’en avoir le cœur net, il ne souhaitait pas passer une nouvelle journée de travail avec Mac dans le même climat de tension que ces deux derniers jours.

– Et bien, Mac, ces choses si intéressantes, elles sont top secret pour que vous hésitiez tellement à m’en parler ? Après tout, je connais pas mal de choses de vous, je ne pense pas que quelques détails supplémentaires changeront l’image que je me fais de vous.

C’était censé être une offre de paix, et heureusement c’est ainsi que Mac le comprit, elle connaissait son Rabb sur le bout des doigts, il pouvait difficilement être plus cordial devant d’autres personnes. Et puis rien ne l’empêchait de lui offrir une version édulcorée de ce qu’elle n’avait pas mentionné, et pour le reste, elle lui en parlerait quand ils seraient seuls. Elle lui devait bien cela après tout.

– Je pense que ce à quoi Ernest fait allusion, c’est son sauvetage, n’est ce pas ? ajouta t’elle en se tournant vers Laverdure. En fait, je suis restée six mois en poste sur cette mission, et au début tout se passait normalement, Laverdure plaisantait quand nous nous rencontrions, on allait parfois dîner ensemble avec le capitaine Belley, le reste de l’équipe d’enquêteurs et les pilotes, on s’entendait bien, mais c’est tout. Et puis au bout d’un mois à peu près, au cours d’une mission de routine, mais de nuit, l’avion d’Ernest a été abattu dans une zone que l’Otan ne contrôlait pas du tout. La situation était très tendue avec les Serbes, et tout le monde a pensé que si Laverdure était capturé, il ne serait pas libéré si facilement.

Mac s’interrompit à nouveau, rassemblant ses souvenirs, la colère de Tanguy à qui le commandement français avait refusé d’intervenir, les hésitations du capitaine Belley qui n’osait pas sortir de son rôle d’enquêteur, et cette nuit qui s’écoulait doucement sans que rien de décisif ne se passe. Au petit matin, la position officielle de l’Otan leur avait été transmise. On ferait le nécessaire pour faire libérer Laverdure plus tard, mais les Serbes n’avaient pas encore annoncé sa capture. Alors Mac avait plongé.

– Personne ne voulait intervenir, Ernest était en territoire ennemi, et mon entraînement de marine a pris le dessus. On ne pouvait pas abandonner quelqu’un derrière les lignes ennemies, il fallait aller le chercher. On savait où l’avion était tombé, une zone de marécages, s’il était conscient il allait probablement trouver un moyen de nous signaler sa présence. Alors j’ai insisté auprès de Belley, et en désespoir de cause devant son refus, j’ai appelé oncle Matt, et je lui ai demandé qui contacter et comment faire. Il m’a donné le nom d’un des généraux commandant le détachement de marines stationné au Kosovo, avec lequel il avait servi au Vietnam, et m’a dit de lui téléphoner de sa part. En fait, je n’ai pas appelé, je suis allée le voir, il était six heures du matin et quand je suis arrivée il parlait avec oncle Matt et je n’ai pas eu à le convaincre. Il a juste passé un coup de fil à Washington, au JAG, j’ai su après qu’il avait appelé l’amiral Chegwidden pour vérifier que cette intervention ne serait pas considérée comme un acte de guerre, et deux heures plus tard, un commando partait à la recherche de Laverdure. Enfin, bref, ils l’ont ramené, je me suis un peu fait tirer les oreilles par Belley, mais quand il s’est avéré que personne à Washington ou à Bruxelles ne lui reprochait mon intervention, il s’est calmé. Et c’est comme ça que nous sommes vraiment devenus amis, tous les trois. Et puis au bout de six mois, j’ai été affectée à San Diego, j’ai perdu Tanguy et Laverdure de vue, deux mois plus tard, j’étais au Jag, et la suite, vous la connaissez, Harm …

Harm la regardait avec surprise. Ce n’était certainement pas ce qu’il s’attendait à entendre. Et ça lui rappelait des souvenirs, à lui aussi, ce jour où il défendait Boone devant une cour martiale et où il avait laissé le lieutenant Austin se charger de la défense de leur client pour partir à la recherche de Painter, tombé en territoire serbe et qui pourrait confirmer le témoignage de Boone.

Comme ces histoires se ressemblaient. Cela s’était passé à peu près à la même époque, apparemment, mais jamais il n’en avait entendu parler. Non, en fait son aventure à lui avait eu lieu un peu avant, Chegwidden n’était pas encore en poste quand il avait troqué pour quelques heures ses insignes d’avocat pour la tenue de camouflage d’un commando de marine.

Il sourit à Mac, puis à Laverdure et Tanguy.

– C’est amusant, j’ai fait un peu la même chose, probablement quelques semaines auparavant, mais là c’est moi qui suis allé chercher l’opérateur radio qui était tombé .
– Votre complexe de Batman, Harm, un jour cela vous jouera des tours, vous savez, intervint Mac en riant.
– Tu es allé chercher un pilote en territoire serbe ? Alors que tu étais avocat ? demanda Laverdure, éberlué.
– Oh, il a fait bien pire, Ernest, tu n’imagines même pas. Et il a même réussi à m’éjecter d’un Mig au dessus de la Russie, ou à me faire le coup de la panne avec son Stearman, ajouta Mac en riant encore plus. Vivre avec lui, c’est une aventure de tous les instants !
– Vivre avec moi ? interrogea Harm en riant.
– Vous savez bien ce que je veux dire, Harm !

Tanguy et Laverdure se jetèrent un coup d’œil amusé par dessus la table et Laverdure enchaîna. :

– Harm, je crois qu’en fait c’est toi qui a des choses à nous raconter, il est temps de changer l’idée que je me fais des avocats.

La soirée était sauvée, et ils restèrent tous quatre assez tard dans la nuit à rire et se raconter des histoires de Tomcat, de Mirages ou d’espionnage.

24 Mai 2000
0800 Lima
Quartier Général du JAG – Bureau de l’amiral Chegwidden.

– Harm a raison, amiral, et l’aide du lieutenant Roberts et du sergent Galindez nous serait très précieuse. Nous avons maintenant la preuve qu’au moins un des réacteurs a été saboté, et seul un des militaires stationnés à Pax pouvait avoir accès à l’avion et savoir où trouver une combinaison et une casquette. Enfin, si on part sur notre hypothèse que ce n’est pas un des mécaniciens des Blue Angels, mais nous vérifierons aussi leurs dossiers, bien sûr.
– Il y a plus de mille personnes à Pax, colonel, objecta l’amiral. Le SecNav me relance trois fois par jour, le Département d’Etat est sur son dos, comment pensez vous trouver votre suspect d’ici demain ?
– Justement, monsieur, intervint Harm. Si on part sur le témoignage du colonel Laverdure, il a vu un homme blanc. On peut donc éliminer les femmes, et tous les personnels de couleur. Cela nous laisse en gros 700 personnes, dont un certain nombre n’était pas sur la base. Avec un peu de chance, c’est tout à fait possible, monsieur.
– Avec beaucoup de chance, capitaine, le coupa l’amiral.

Il soupira, puis parla dans son interphone.

– Tiner, envoyez moi le lieutenant Roberts et le sergent Galindez.

Il se tourna vers ses officiers, soupira à nouveau et ajouta

– Bouclez moi cette enquête rapidement, avant que le SecNav ne vienne camper dans mon bureau !
24 Mai 2000
1520 Lima
Base aéronavale de Pax River – Maryland
Le tas de dossiers qu’ils s’étaient partagé semblait ne jamais vouloir diminuer. Ils ne savaient même pas vraiment ce qu’ils cherchaient, alors au petit bonheur la chance, ils étaient partis sur le principe que leur saboteur devait avoir une raison personnelle d’en vouloir à la France ou à la Patrouille de France. De toute façon, il fallait bien qu’ils partent de quelque chose. Et ils cherchaient dans les états de services du personnel de la base ceux qui d’une façon ou d’une autre pouvaient avoir des relations avec la France, ou même l’Europe : bref, ils cherchaient une aiguille dans une botte de foin.

Bud avait connecté son ordinateur et lancé quelques recherches dans les bases de données militaires, mais sans succès. Il se connecta à Internet et tapa dans son moteur de recherche quelques mots, presque au hasard : Patrouille de France, accident. Une liste plutôt restreinte de sites et de dépêches s’afficha. A peine deux pages, autant jeter un coup d’œil, peut etre trouverait il une idée.

Mac mâchouillait son crayon en parcourant le dossier du lieutenant Majors, 25 ans, sorti de l’école d’officiers deux ans plus tôt. Pax était sa première affectation. Comme pour tous les dossiers précédents, rien ne pouvait laisser penser qu’il ait eu un mobile pour saboter un avion.

Ils tournaient en rond, si le hasard ne leur donnait pas un coup de main …

– Mais bien sûr ! s’exclama Bud en les faisant sursauter.

Gunny, Harm et Mac se tournèrent vers lui , attendant la suite.

– Excusez moi, monsieur, madame, je crois que j’ai trouvé quelque chose. En 1996, la Patrouille de France a fait une exhibition à Landstuhl, en Allemagne, et ce jour là, quelque chose a mal tourné. Un des Alpha Jet a perdu un moteur et apparemment le pilote n’a pas réussi à reprendre le contrôle de l’appareil. Il s’est écrasé non loin des spectateurs, et certains ont été tués lors du crash. Landstuhl, il y a une base américaine, peut être est ce qu’on peut trouver un rapport avec notre saboteur ?
– Bonne idée, Bud, répliqua Harm. Est ce que vous pouvez nous trouver la liste des victimes ?
– Pas sur Internet, monsieur. Il faudrait faire une demande à l’ambassade d’Allemagne.
– Ca va prendre un temps fou, objecta Mac. Mais on peut trier le personnel de la base pour savoir si certains d’entre eux étaient en Allemagne à cette époque, n’est ce pas ?
– Bien sûr, Madame, j’ai accès à la base de données, je vous fais çà tout de suite.

Quelques minutes plus tard, Bud affichait une liste de 18 noms. Harm poussa un soupir de soulagement.

– Dix huit dossiers à la place de 700, je me sens mieux. Merci, Bud. Bon, on épluche ces dossiers là, et on croise les doigts.

Il leur fallut encore presque une heure pour s’arrêter sur le dossier du quartier maître Collins, trente huit ans, veuf. Il avait servi en Allemagne à l’époque de l’accident, et sa femme et leur fille étaient mortes en Allemagne. Les circonstances de la mort n’étaient pas indiquées dans le dossier, mais c’était leur seule piste. Collins travaillait actuellement à l’entretien des bâtiments, mais il avait passé une qualification de mécanicien lors de sa première affectation. Rien ne le désignait avec certitude, mais c’était le seul dossier de leur sélection qui présentait quelques similitudes avec leur affaire.

Mac fronça le nez, dubitative.

– Il faudrait en savoir plus avant de l’interroger. Je trouve ça bizarre, pourquoi un homme dont la famille serait morte à cause d’un accident d’avion voudrait il provoquer un accident qui pourrait tuer une autre famille ? Je crois qu’il faut qu’on en parle avec le capitaine Seymour.
– Je suis d’accord, Mac, c’est irrationnel, mais vouloir saboter un avion, pour quelque raison que ce soit, ne me semble pas rationnel. Peut être que cet homme est à la limite de la folie depuis des années, et que personne n’a rien remarqué.
– Ce n’est pas ça qui va me redonner confiance dans les psychiatres de la marine ! s’exclama Mac. Lieutenant, sergent, vous pouvez retourner à Falls Church, et merci pour votre aide. Vous venez, Harm ?

Harm la regarda une minute avec un air dubitatif : sa remarque sur les psychiatres semblait totalement innocente, mais l’était elle vraiment ? Ou Mac en avait elle profité pour lui lancer une pique en lui rappelant qu’elle avait toujours douté de l’utilité de Jordan, pour la Navy comme dans sa vie à lui. Bah, il trouvait des doubles sens à tout ce qu’il entendait depuis quelque temps, il avait besoin de vacances !

24 Mai 2000
1930 Lima
Quartier Général du JAG – Bureau de l’amiral Chegwidden

– Collins a fini par avouer, Monsieur, en fait ce n’était pas un acte délibéré. Il aurait été attiré par les avions français quand il a su qu’ils étaient sur la base, la perte de sa famille l’a traumatisé bien plus qu’il ne paraissait. Il a éprouvé le besoin de voir, de toucher, une machine semblable à celle qui avait tué sa femme. Pour éviter de se faire remarquer, il a « emprunté » une des combinaisons des Blue Angels. Et quand il a été dans le hangar, il aurait perdu la tête. En fait, il n’aurait saboté qu’un des moteurs, celui qui a lâché en premier. Pour le second, c’est un malheureux hasard de circonstances, un oiseau probablement, il y a pas mal de migrateurs en ce moment au dessus de la Cheasepeake.
– Vous commencez déjà à défendre Collins, Capitaine ? demanda AJ.
– Non, monsieur, c’est ce qu’il a fini par dire, rien d’autre. Et je ne tiens pas vraiment à défendre quelqu’un qui sabote un avion, je crois que c’est au-delà de mes capacités.
– Comment, capitaine, vous avez des limites ? plaisanta Mac en échangeant un regard malicieux avec l’amiral.
– Quoiqu’il en soit, colonel, capitaine, interrompit AJ, vous avez fait du bon travail, le SecNav est ravi et ne devrait pas me téléphoner cette nuit. Quant à moi, je suis soulagé de voir que vous avez su faire preuve de diplomatie dans cette affaire, capitaine. J’avoue que j’étais un peu inquiet. Je suis ravi d’avoir eu tort. Rompez.

Les deux officiers se levèrent et sortirent du bureau. Arrivés devant la porte du bureau de Mac, Harm lui demanda :

– Vous avez le temps de dîner avec moi ce soir, Mac ? Ma proposition d’avant hier tien toujours. Je crois qu’on a des choses à se dire tous les deux !
– Oh, Harm, je suis navrée, mais il faut que je voie Mic, il doit passer à la maison ce soir.
– Alors, quand ?
– Quand quoi ?
– Quand pourrez vous dîner avec moi ? Ca fait une éternité qu’on ne s’est pas parlé, tous les deux.
– Harm, je ne suis pas sûre de savoir ce dont vous voulez « parler », mais je ne crois pas que ce soit une bonne chose. Retournez voir Renee, moi il faut que je « parle » avec Mic. A demain.

Elle entra dans son bureau et lui ferma la porte au nez. Un seul problème à la fois, pensait elle en ramassant ses affaires, d’abord faire le point avec Mic et le remettre gentiment mais fermement dans l’avion, et après on verra de quoi Harmon Rabb jr veut parler … mais mon petit, si tu t »’es décidé à te laisser aller, si tu veux enfin quelque chose de moi, cette fois ci je vais te laisser venir, ne t’attends pas à ce que je te tende la perche.

Elle savait pertinemment qu’elle ne croyait pas un mot de ce qu’elle venait de penser, mais si au moins elle pouvait donner le change à Harm, Mic et Michel et régler cette situation sans que personne n’en souffre trop, elle serait satisfaite.

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