Un si long chemin

Vol American Airlines Moscou – Washington
Septembre 2000

– Monsieur ?
Une voix suave interrompt mes pensées et je lève les yeux de mon livre, mais Harm n’a pas dû entendre, il a toujours le regard perdu dans le vague.
Elle insiste…
– Monsieur ?
Un sourire amusé sur les lèvres, je tapote l’épaule d’Harm qui sursaute et se tourne vers moi avec un air interrogateur. D’un signe de tête, je lui indique l’hôtesse.
– C’est à vous qu’elle parle, Harm…

La ravissante blonde qui nous a accueilli une heure plus tôt quand nous nous sommes installés lui sourit chaleureusement, peut être un peu plus chaleureusement que les règles de sa profession ne l’exigent, et lui demande quel menu il a choisi… J’aurais pu répondre pour lui, mais je tenais à m’amuser un peu en regardant son manège, celui que si souvent les femmes réservent à mon compagnon de vol : grand sourire séducteur, et tout ce langage du corps qui semble dire  » Quand vous voulez …  » Ce qui me fait le plus rire dans ce manège, c’est que Harm ne semble jamais s’en rendre vraiment compte. Il a sûrement vécu cette attention si souvent qu’il a probablement fini par croire que c’est le traitement réservé à tous les hommes…… Ou du moins, je ne l’ai jamais vu réellement entrer dans le jeu de ces femmes, jamais en ma présence, mais en fait, qu’est ce que j’en sais vraiment ?

L’hôtesse s’éloigne avec notre commande. Un des avantages dont je bénéficie en voyageant avec Harm, c’est que nous sommes toujours servis rapidement. Mon soda et sa bière devraient bientôt être là.

Il s’étire un peu et me sourit, ce sourire complice qu’il me réserve, et je lui souris en retour. Il n’a pas parlé depuis que nous avons franchi la douane, et j’ai respecté son silence. Je sais qu’il me parlera de ce voyage quand il en aura envie, rien ne nous presse.

– Mac, je ne comprends toujours pas comment vous nous avez retrouvés, mais merci, je crois que Webb et Sokol seraient arrivés trop tard.

Je ne sais pas vraiment quoi répondre, j’ai agi par instinct, et plus j’y pense, plus je réalise que j’ai eu beaucoup de chance.

– Harm, je crois qu’il vaudrait mieux qu’on ne parle pas trop de ça quand nous serons rentrés, je ne suis pas sûre que Mic serait heureux de savoir ce qui s’est passé en Tchétchénie … alors si on pouvait éviter ce sujet…
– Vous pouvez compter sur moi pour ne pas en parler avec Mic, vous savez, il ne fait pas vraiment partie des copains avec qui je vais boire un verre , réplique t’il d’un air narquois.

Je réprime un sourire complice, je sais qu’Harm et Mic ne seront jamais amis. Tout ce que je leur demande, c’est qu’ils respectent tous les deux la relation que j’ai avec l’autre … autant que moi j’essaie de respecter la relation qu’Harm a avec sa … non, si je la respecte, même quand je pense à elle, je dois l’appeler Renee, et non la reine de la vidéo. Un petit effort, Sarah.

La relation que j’ai avec Mic … ça me fait encore un effet bizarre quand j’y pense. J’ai été réllement surprise de l’entendre le soir du bal de la lutte anti surface. J’étais seule au milieu de mes amis en couple, Renee accrochée au bras d’Harm plaisantait sur le barman joli garçon, tout concourait à me mettre mal à l’aise, quand brusquement Mic a été à mes côtés. Et tout aussi brusquement, alors que je n’arrivais pas encore à savoir ce que j’éprouvais de le voir ainsi près de moi, il a annoncé devant tout le monde qu’il avait tout abandonné pour moi. J’ai eu l’impression que les grilles d’une merveilleuse prison dorée que tout mon entourage allait m’envier se refermaient brutalement. Quelle plus grande preuve d’amour aurais je pu demander ? Quel moyen de pression plus fort aurait il pu imaginer ?

– Mic est quelqu’un de bien, Harm, vous devriez essayer de mieux le connaître. Regardez, il s’entend très bien avec Bud, avec l’amiral, Harriet l’adore et il s’y prend très bien avec le petit AJ…
– Mac, soyez gentille, ne me chantez pas les louanges de Mic, et je ne vous parlerai pas des qualités de Renee, d’accord ?

Il a raison, chaque fois que l’un de nous a essayé d’aborder le sujet, nous avons toujours fini par nous disputer, et à chaque fois, j’ai l’impression qu’une partie de cette amitié qui était depuis quatre ans un des piliers de ma vie s’effondre. Si nous continuons ainsi, c’est toute cette amitié qui un jour partira à la dérive, et ça je ne veux même pas l’envisager. Je ne pourrais pas supporter de perdre Harm.

La Première est presque vide, la CIA a vraiment dû apprécier notre intervention pour nous offrir un retour à domicile dans des conditions aussi luxueuses. L’hôtesse se dirige vers nous avec nos repas, et je lis dans toute son attitude qu’il suffit que je fasse un geste… Si je voulais… Mais j’ai Renee maintenant, et même si notre relation n’est toujours que provisoire, il y a longtemps que je ne suis plus intéressé par les aventures éphémères. Et puis, Sarah est là.

Sarah, justement, qui dès que l’hôtesse est partie, commence à me taquiner.

– Je me demande si je ne devrais pas prévenir Renee de la façon dont vous flirtez avec les hôtesses de l’air.

Je fronce les sourcils, j’essaie de prendre un ton réprobateur, mais j’ai du mal à réprimer mon amusement.

– Mac, on vient de se mettre d’accord pour ne pas aborder le sujet de Mic ou de Renee, vous voulez renégocier cet accord ? Déjà ?

Ca fait du bien de retrouver un peu de cette complicité que nous avions avant que je décide de quitter le JAG pour retourner voler, cette amitié complice qui commençait à tellement me manquer. La voir surgir dans cette prison en Tchétchénie, alors que je la croyais à Washington, m’a rappelé toutes les fois où elle a été là pour moi, toutes ces années où nous savions que nous pouvions compter l’un sur l’autre . Et j’ai maintenant envie de faire un trait sur toute l’année passée, sur toute cette période d’incompréhension que j’ai très mal vécue. Je veux qu’on redevienne les amis qu’on était avant que je parte sur le Patrick Henry, ceux qui se chamaillaient tout le temps sans que cela prête à conséquence.

Je la regarde manger avec appétit son filet de bœuf, et je souris de la retrouver enfin telle que dans mes souvenirs. Je dois probablement la regarder un peu trop longtemps, car elle finit par lever les yeux vers moi et me lance :

– Ca va, Harm ? J’ai quelque chose sur le nez ? Ou vous avez brusquement envie de manger de la vache morte ?

Pris sur le fait, Rabb.

– Non, Mac, je pensais juste que j’étais heureux que vous soyez venue.
J’hésite un moment avant de continuer d’une voix incertaine.
-Il y a longtemps qu’on ne s’est pas parlé, vraiment parlé, tous les deux.

Elle m’adresse un léger sourire d’encouragement, mais ne dit rien. Je cherche mes mots, tout est confus dans ma tête, la Tchétchénie, Sergei, mon père…

– J’ai eu du mal à laisser Sergei repartir, je viens juste de me trouver un frère, je ne le connais même pas vraiment et je dois le quitter. Tout ça ressemble à un mauvais mélo, vous ne trouvez pas … ,dis je en esquissant un sourire.
– Harm, au lieu de vous cacher derrière des plaisanteries maladroites, dites moi ce qui ne va pas, en plus de ce qui est évident. Je vous ai vu dire au revoir à Sergei, je sais que vous avez eu du mal, mais vous ne m’avez toujours pas dit ce que ça vous a fait de découvrir que vous avez un frère. Je suis sûre qu’il y a autre chose que ce que vous voulez bien laisser voir. Vous allez prévenir votre mère, Harm ?
– Je ne sais pas, Mac, je ne veux pas la faire souffrir.
– Elle a le droit de savoir, et puis elle est votre maman, vous ne pouvez pas lui cacher quelque chose qui semble être aussi important pour vous.

C’est encore confus dans ma tête, je ne sais pas ce qui me met si mal à l’aise. Bien sûr j’ai découvert que mon père avait eu un enfant avec une autre femme, et c’est un nouveau morceau du piédestal sur lequel je l’avais placé qui s’effondre, mais je sens confusément qu’il y a autre chose, sans que je puisse vraiment dire quoi.

– Je ne sais pas, Mac. J’ai passé toute mon enfance à espérer que mon père soit vivant, j’ai grandi en refusant que Frank prenne sa place dans ma vie. Dès que je l’ai pu je suis parti sur ses traces au Laos, et j’en ai fait dans ma tête d’enfant un héros, un vrai, quelqu’un qui n’a aucun défaut, aucune faiblesse. Avant que je parte à sa recherche en Russie, ma mère m’a donné une cassette que je n’avais jamais écoutée, parce qu’elle était plus personnelle que les autres. Il y parlait d’eux et de leur amour, il lui disait que s’il ne devait jamais revenir, mourir ou disparaître sans laisser de traces, il voulait qu’elle continue à vivre sa vie, pour moi et surtout pour elle. Il ne voulait pas qu’elle passe sa vie à l’attendre et à le regretter, qu’elle se dessèche et s’aigrisse, elle dont il était tombé amoureux parce qu’elle était la joie de vivre, l’énergie. Il lui disait qu’il voulait savoir qu’elle recommencerait à faire l’amour, qu’elle ne tirerait pas un trait sur sa vie de femme parce qu’il n’était plus là. Il avait vu sa mère choisir d’élever seule un fils, se battre seule, veuve si jeune, si belle, et rejeter tous les hommes qui avaient voulu l’approcher, et il ne voulait pas de ça pour maman. Quand j’ai écouté cette cassette, j’ai seulement pensé qu’il était encore plus grand et héroïque que je l’avais toujours imaginé, que l’amour qu’il avait pour elle était plus fort que tout … mais je crois que j’ai mal interprété ce qu’il disait. Au lieu de comprendre et d’accepter enfin le choix de maman de s’être remariée, j’ai encore un peu plus idéalisé mon père …

Je dois m’arrêter un moment, je cherche à la fois à maîtriser mes émotions et à mettre un peu d’ordre dans mes pensées, en parler à Sarah me permet d’y voir lentement plus clair.

Je me tourne vers elle à la recherche d’un signe d’encouragement, et elle me sourit doucement, sans rien ajouter. Elle sait que si je veux parler, je vais trouver les mots pour continuer, mais que c’est trop personnel pour qu’elle insiste. Mon père, ce héros, tout le contraire de ce qu’elle a vécu avec le sien, tout ce qui a fait qu’elle a choisi de m’aider à le retrouver, elle ne le connaît qu’à travers mon regard et je n’ai pas envie de détruire l’image qu’elle a dû se construire. Mais si je lui parle, je sais qu’elle m’aidera à admettre qui était vraiment cet homme que je n’ai pas connu et à l’aimer quelles que soient les faiblesses que je lui viens de découvrir en lui. Je ne suis pas sûr encore de savoir pourquoi, mais je sens que je dois régler ce problème si je veux enfin avancer dans ma vie d’homme et avoir un jour le bonheur d’être père moi aussi. C’est comme un aiguillage qui serait faussé et m’empêcherait de prendre les bonnes décisions. Et la découverte de l’existence de Sergei n’a fait que catalyser un problème qui était là depuis plus longtemps, depuis … depuis Noël….

-Vous vous souvenez du récit de sa mort que nous a fait Pitcha, il est mort pour la sauver, encore une image d’Epinal qui ajoutait à la grandeur de mon père dans mon esprit. J’avais fini par perdre de vue qu’il était humain, que lui aussi devait avoir des faiblesses, et je cherchais toujours comment je pourrais lui ressembler, être à la hauteur. Ne souriez pas, Mac…
– Je ne me moque pas de vous, Harm, mais avouez que vous avez toujours bien caché cet aspect de votre personnalité, le Harmon Rabb qui n’est pas sûr d’être le meilleur, qui doute de ses capacités et a peur de montrer ses faiblesses …

Son sourire est doux, presque tendre, et atténue la légère moquerie de ses paroles. Elle a raison, j’ai toujours l’air sûr de moi, mais c’est bien ce que tout le monde veut voir, non ? Un pilote de Tomcat ne doit pas douter, et si un avocat hésite ouvertement, son client risque d’être bien mal défendu.

-Vous avez raison, Mac, mais je ne pensais pas que vous vous arrêtiez aux apparences … Oui, c’est vrai, je me cachais derrière une image de moi que je voulais ressembler à une statue de mon père, et cette année, cette statue a commencé à sérieusement vaciller sur son piédestal, et j’ai du mal à retrouver mes marques.
-Harm, votre père devait se sentir seul en Russie, il devait savoir qu’il ne reviendrait jamais, vous ne pouvez pas lui en vouloir.
– Je ne lui en veux pas, Mac, c’est juste que … En fait, ce n’est pas la première fois que je découvre qu’il n’est pas tout à fait celui que j’avais imaginé. A Noël, je suis allé au Mur comme tous les ans, et j’ai rencontré quelqu’un …

C’est encore plus dur que je le croyais, mettre des mots sur des sentiments aussi confus, je n’y arrive pas vraiment. Je cherche un peu de courage dans les yeux de Sarah, si elle pouvait comprendre sans que j’ai besoin de lui dire … Elle doit sentir que j’ai besoin d’aide.

-Vous avez rencontré quelqu’un près du Mur qui vous a fait vous interroger sur votre père, Harm ? Qui ? Vous auriez pu m’en parler, vous savez…
-Je vous en parle, maintenant. Je ne sais pas comment ça s’est fait, mais une femme était là, pour le lieutenant Harmon Rabb, et elle m’a dit que je lui ressemblais et m’a raconté leur histoire. Rien que de parler de  » leur histoire « , je me sens mal à l’aise. Elle était sur le Ticonderoga, elle faisait partie de la troupe de Bob Hope, et a rencontré mon père juste avant sa mort. Mac, ma mère était à l’autre bout du monde, il devait revenir en permission deux mois plus tard, et il a eu une aventure avec une chanteuse de passage. Si il en a eu une, comment puis je être sûr qu’il n’ en a pas eu d’autres ?
– Comment savez vous qu’ils ont eu une aventure ? Sur un porte-avions en pleine guerre ? Ca ne me semble pas très réaliste, vous ne croyez pas ?
– Mac, il peut se passer beaucoup de choses sur un porte-avions, et le fait d’être en guerre ne peut qu’augmenter les opportunités. Quand les gens savent qu’ils peuvent mourir, ils ont envie de se sentir vivre …

Sarah me regarde bizarrement, d’un air interrogateur … Sujet dangereux que j’aurais peut être dû éviter, l’année dernière j’étais sur un porte-avions en zone de conflit, je vois les questions et les sentiments défiler dans ses yeux. Mais je ne vais pas essayer de me disculper, je ne parle pas de moi, et de toute façon cela ne la regarde pas. Non, cela ne la regarde pas plus que la relation qu’elle a pu avoir avec Mic pendant mon absence ne me regardait, comme elle me l’avait précisé.

– Mac, s’il vous plait … , dis je dans un souffle. Elle me sourit presque tristement et me fait signe de continuer.

– A la façon dont elle m’a raconté ce qui s’est passé entre eux, je suis convaincu qu’ils ont eu une aventure, et en plus il lui a donné ses ailes, Mac, elle venait les poser près du Mur. Ses ailes… Vous savez ce que ça représente pour un pilote, n’est ce pas ? Il ne l’aurait pas fait sinon, s’il n’avait pas vécu quelque chose avec elle, s’il n’avait pas ressenti quelque chose pour elle, n’est ce pas ? Et pendant ce temps, ma mère l’attendait… Pourquoi ? Comment peut il avoir fait ça ? Comment peut il avoir eu un enfant en Russie ? Pourquoi ne s’est il pas battu pour nous retrouver ?
– Arrêtez Harm, ça suffit. Votre père ne vous a pas abandonné, vous ne savez même pas ce qui s’est passé, et vous n’avez aucune raison de douter de lui, rien de ce que vous me dites ne le rend moins grand à mes yeux. Ce n’est pas parce qu’il a pu faire quelques erreurs qu’il en est un homme moins exceptionnel. Et comment pouvez vous lui reprocher des fautes dont vous ne savez rien, pourquoi vous torturez vous ainsi ? Harm ?

Je le vois se fermer devant moi, si je ne trouve pas les mots pour rouvrir la porte, je vais le perdre. Pour qu’il réagisse si mal, cela doit le faire encore plus douter que je le pensais, il doit tourner ça dans sa tête depuis Noël et il n’en a parlé à personne. Et maintenant, Sergei … Pour Harm qui a toujours considéré son père comme un dieu, la désillusion a dû être terrible.

Noël, je m’en souviens, nous n’avions pas à cette époque les meilleures relations du monde. Il venait à peine de revenir du Patrick Henry et je lui avais fait comprendre que ma vie avait continué malgré son absence. Basse vengeance qui ne m’avait à l’époque même pas vraiment soulagée, mais sa façon de revenir comme en terrain conquis, comme si on avait tous dû mettre notre vie entre parenthèses pendant que le héros faisait la guerre m’avait blessé, et j’avais réagi de façon probablement excessive à ses remarques sur Mic et moi. Comment aurait il pu venir me parler de cette rencontre, et des doutes qui devaient l’assaillir. A qui aurait il pu en parler, aucun de ses anciens amis n’était là pour lui.

– Harm, ne vous refermez pas à nouveau, je suis sûr que vous n’avez parlé de ça à personne, arrêtez de croire que vous devez tout porter seul.

Il lève les yeux vers moi, ce n’est pas le regard de l’avocat arrogant qui par moments me donne des envies de meurtre, du pilote sûr de lui qui a choisi de retourner voler en nous quittant, Jordan et moi, mais celui d’un homme qui cherche ses repères. Comment pourrais je l’aider, moi qui ne suis forte qu’en apparence, qui ai fait plus d’erreurs dans ma vie privée que je ne l’admettrai jamais. Et pourtant …

– Harm, même si votre père a eu des moments de faiblesse, cela ne signifie pas qu’il vous ait trahi, même pas qu’il ait trahi votre mère. Vous ne savez rien de ce qui s’est passé sur le Ticonderoga, uniquement ce qu’une inconnue vous a dit, et vous savez bien qu’en Russie, il pensait ne jamais revenir, il était perdu et seul. Vous ne pouvez lui reprocher d’avoir accepté un peu de chaleur humaine. Cela ne doit rien changer à l’image que vous avez de lui, et surtout il n’y a rien là qui doive vous conduire à vous remettre en cause vous. Les faiblesses qu’il a pu avoir ne sont pas forcément les vôtres, sa vie n’est pas la vôtre et vous avez construit suffisamment de choses pour que votre père ne joue plus de rôle dans votre avenir. Rappelez vous ce que vous m’avez dit quand mon père est mort, et acceptez de faire la même chose pour vous. Acceptez le tel qu’il a été, et n’ayez plus peur de vivre votre vie, arrêtez de vous fixer des buts inaccessibles, Harm … Harm …

Il s’est détourné, mais ne réagit pas, c’est bon signe, il accepte de m’écouter, même si je ne suis pas sûre qu’il voudra tenir compte de mes conseils. Je continue à le regarder, je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à cet homme qui souffre et que je voudrais serrer dans mes bras et bercer pour l’apaiser. Je pose ma main sur la sienne et la serre doucement, et très lentement, Harm prend ma main, la porte à la hauteur de sa joue et dans un geste très tendre, pose un baiser au creux de ma paume.

Les larmes me montent aux yeux, cette fois c’est moi qui perd pied, et tout défile dans ma tête, je perds le contrôle et j’ai peur de mes réactions. Je commence à me répéter le nom de Mic pour reprendre mes esprits. Mic, Mic, Mic, ne pas penser à cette chaleur qui irradie maintenant tout mon corps, Mic, Mic, il a tout quitté pour moi, ne pas regarder cet homme que je continue à aimer, je le sais, mais il n’est pas prêt pour ce que je veux, il est trop fragile, cet homme si solide apparemment et si sûr de lui, Mic lui est stable, Mic …

– Vous n’avez pas mangé, Monsieur ? Vous voulez autre chose ?
La voix qui nous interrompt est sensiblement moins séductrice que tout à l’heure, l’hôtesse a un petit air pincé qui la rend nettement moins jolie … mais sa réaction me rappelle où nous sommes, les uniformes que nous portons mieux qu’une douche froide ne l’aurait fait et je retire ma main de celle d’Harm. Lui aussi s’est redressé d’un bond, le masque de l’officier est immédiatement en place, et je sais qu’il ne me parlera plus de son père aujourd’hui. Je ne peux qu’espérer que ce que j’ai dit fera son chemin dans son esprit et l’aidera à comprendre … et à enfin être capable de s’engager … envers une autre.

Rien ne pourra me faire oublier Harm, mais il n’est pas pour moi, si nous avions dû vivre quelque chose, c’était avant, il y a longtemps. Nous avons trop attendu et maintenant je ne crois pas que nous pourrons jamais être plus que des amis, même si le regret de ce qui ne sera jamais continue à me visiter régulièrement.

Je revois le regard d’Harm quand Mic est apparu ce soir de mai, je sais que mes yeux lui ont demandé ce que je devais faire … maintenant, aidez moi, Harm … mais pendant toute la soirée, j’ai eu l’impression que tout le monde se liguait pour qu’Harm et moi ne puissions nous parler, nous approcher. Tout le monde, non, probablement seulement Renee et Mic. Mic qui était si heureux de me retrouver qu’il ne me lâchait pas la main, malgré mes allusions au fait que nous étions en public et que j’avais passé l’âge d’agir comme une adolescente avec son premier petit ami … Et quand enfin vers la fin de la soirée, AJ a eu l’idée merveilleuse d’inviter Renee à danser, Mic très galamment s’est levé devant Sydney en me libérant. Comment ai je pu penser à ce moment là qu’il me libérait sans me poser davantage de questions sur notre relation, je n’en sais toujours rien, mais c’est encore ce que je ressens. Je revois le regard interrogateur que m’a alors lancé Harm et je me suis levée sans un mot pour le suivre. Si tout était toujours aussi simple entre nous, pourquoi faut il que dès que nous parlons, tout soit gâché ? Je l’entends encore me demander :

– C’est ce que vous souhaitiez, Mac ?
sans aucune trace de sarcasme dans sa voix, juste une question sincère dont j’ignore toujours la réponse.
– Je ne sais pas, Harm … peut être … je ne sais pas …

Et nous avons juste continué à danser, les yeux dans les yeux sans parler davantage, incapables l’un comme l’autre de trouver le courage d’agir pour échapper à cette situation.

Je lève les yeux vers Harm au moment où il tourne la tête vers moi, et comme ce soir là quand j’étais dans ses bras, sans un mot, nous savons que nous n’avons ni lui ni moi la volonté d’affronter tout ce qu’un changement dans notre relation entraînerait. Mon seul désir, c’est de ne jamais perdre l’amitié d’Harm.
Nous venons de passer les contrôles douaniers quand je me retourne vers Sarah.

– Votre voiture est ici, Mac ? J’étais venu avec Renee, alors…
– Je suis venue avec Webb, Harm, on peut peut-être partager un taxi ?

Je vais ouvrir la bouche pour lui répondre quand j’entends la voix de Renee qui m’appelle.

– Harm, je suis ici……

Je me retourne et vois ma petite amie, venue me chercher… Est ce une bonne ou une mauvaise surprise ? Je préfère opter pour la bonne surprise, au moins je suis maintenant en territoire connu, ce voyage en Russie m’a trop rapproché de Sarah et ce n’est probablement pas une bonne chose pour aucun de nous.

Je souris à Renee.

– Eh, comment as tu su quand j’arrivais ? Quelle bonne surprise.
– Tu me manquais, j’ai appelé Tiner et il m’a donné le numéro de ton vol. Tu aurais pu me passer un coup de fil avant de partir de Moscou, je me suis inquiétée.

Elle se serre contre moi et m’embrasse passionnément, mais sent vite que je suis un peu réticent. Elle lève un regard interrogateur vers moi, puis se tourne vers Mac.

– Bonsoir Mac. Vous avez une voiture ? Mic n’est pas là ?
– Il n’a pas dû appeler Tiner … , réplique Mac ironiquement.
– Vous voulez qu’on vous dépose ? ajoute Renee en s’appuyant contre moi d’une façon juste un peu trop possessive. C’est sur notre chemin.
Mac sourit doucement, si je ne la connaissais pas aussi bien, je ne percevrais pas la tristesse dans sa voix quand elle lui répond calmement :
– Merci Renee, mais j’irai plus vite en prenant un taxi. Je pense que vous avez envie d’être seuls tous les deux, et j’ai hâte d’être à la maison moi aussi. Bonne soirée. A demain, Harm.

Elle tourne les talons et s’éloigne. Je sais qu’elle a raison, nous devons tous les deux aller de l’avant et accepter de tourner la page d’une histoire qui n’a jamais commencé.

Je regarde Renee et lui souris.

– Tu me ramènes à la maison ?

Chapitre 5/8

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